David Milgaard est un jeune hippie sans attaches âgé de 16 ans lorsqu’il est accusé, en 1969, du meurtre à caractère sexuel de Gail Miller, une infirmière de Saskatoon. L’affaire Milgaard fera les gros titres dans tout le pays au cours des 23 années suivantes, devenant l’une des affaires de condamnation injustifiée les plus célèbres au Canada, en plus d’inspirer de nombreux livres et un film télévisuel.

Meurtre de Gail Miller

Gail Miller est violée, poignardée à mort et laissée dans un banc de neige vers 6 h 45, le 31 janvier 1969. Son corps est découvert deux heures plus tard; la police ne perd pas de temps et interroge les agresseurs sexuels des environs, mais ne trouve aucune piste satisfaisante.

Le matin même, David Milgaard, accompagné de deux amis, Ron Wilson et Nichol John, arrive à Saskatoon en route de Regina vers Calgary. Vers 9 h 30, le trio fait un arrêt chez un de leurs amis communs, Albert « Shorty » Cadrain, afin qu’il se joigne à eux pour la suite de leur voyage.

Un mois après le meurtre, Albert Cadrain communique avec la police pour leur dire que le comportement de David Milgaard était suspect alors qu’ils conduisaient vers Calgary. Il soutient aussi que David Milgaard semblait avoir des taches de sang sur ses vêtements ce jour-là. Au cours des 24 heures suivantes, la police retrouve Milgaard à Winnipeg et l’interroge. Il nie toute implication dans le meurtre.

Les enquêteurs localisent ensuite ses deux autres compagnons de voyage, Nichol John et Ron Wilson. Leur déposition originale fournit à David Milgaard un solide alibi; ils déclarent tous deux avoir passé toute la matinée avec lui le jour du meurtre de Gail Miller et que David Milgaard est innocent.

David Milgaard condamné

Au mois de mai, toutefois, les enquêteurs entendent des rumeurs selon lesquelles David Milgaard aurait reconstitué le meurtre de Gail Miller pour amuser des amis dans une chambre d’hôtel de Regina. La police en conclut que Nichol John et Ron Wilson ont menti lors de leur témoignage et décide de les interroger de nouveau. Cette fois, les jeunes gens modifient leur récit, désignant David Milgaard comme coupable; Nichol John va même jusqu’à déclarer l’avoir vu poignarder la victime.

David Milgaard est donc accusé de meurtre au premier degré le 30 mai 1969. Son procès devant un juge et un jury débute neuf mois plus tard. Après que la Couronne ait présenté ses arguments, l’avocat de David Milgaard fait valoir qu’il n’existe aucune preuve valide contre son client. David Milgaard est pourtant reconnu coupable le 31 janvier 1970 et condamné à la prison à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle avant au moins 10 ans.

Deux ans plus tard, la Cour d’appel de la Saskatchewan rejette son appel.

La campagne de Joyce Milgaard

Pendant toute la durée de l’incarcération de David Milgaard, sa mère, Joyce, convaincue de l’innocence de son fils, milite avec acharnement pour attirer l’attention du public. Dotée d’un excellent flair pour les nouvelles à sensation et d’un carnet d’adresses bien fourni en personnalités médiatiques, Joyce Milgaard sait offrir aux journalistes une multitude d’angles d’approche pour ne pas laisser l’affaire tomber dans l’oubli et pour exercer de la pression sur les autorités. Durant sa campagne, elle confronte même la ministre fédérale de la Justice, Kim Campbelldevant les caméras. Joyce Milgaard menace en outre de camper sur le terrain devant l’Assemblée législative de la Saskatchewan.

En décembre 1988, David Milgaard demande une révision de l’affaire par le fédéral en conformité avec l’article 690 du Code criminel; celui-ci permet au ministre de la Justice, à la lumière de nouvelles preuves, de demander à une Haute cour d’appel de revoir une décision de la cour ou de mener un nouveau procès. Toutefois, en février 1991, la ministre de la Justice Kim Campell rejette la demande. Six mois plus tard, une nouvelle demande, qui cette fois met l’accent sur la culpabilité potentielle d’un certain Larry Fisher, est acceptée par Kim Campbell. En fait, le gouvernement transmet directement la demande de David Milgaard à la Cour suprême du Canada, la juridiction la plus élevée au pays, ce qui en fait un cas exceptionnel.

Cour suprême

On trouve parmi les nouvelles preuves rassemblées pour la défense de David Milgaard une rétractation du témoignage de Ron Wilson. Celui-ci admet avoir été en train d’émerger d’une torpeur induite par les drogues au moment de sa seconde interrogation; il avait alors cru que la police lui permettrait de retourner à la rue se procurer davantage de drogue en échange de ce qu’elle voulait.

Un autre élément clé est la confession de Larry Fisher, un agresseur sexuel de la région, en 1970. Larry Fisher admet avoir commis six agressions sexuelles, dont quatre dans la région de Saskatoon où Gail Miller a été assassinée, ce qui le place en tête de liste des coupables potentiels.

La Cour suprême examine donc ces nouvelles preuves en 1992. Elle recommande alors à la ministre de la Justice fédérale d’annuler la condamnation de David Milgaard et d’entamer un nouveau procès. La décision déçoit malgré tout David Milgaard et ses soutiens puisque la Cour conclut que le premier procès était juste et non entaché par les actes répréhensibles de la police.

Libération de David Milgaard

Le gouvernement fédéral suit la recommandation de la Cour. Deux jours plus tard, cependant, le procureur général de la Saskatchewan décide d’ordonner un sursis à statuer (soit un délai dans le processus juridique) au lieu d’entreprendre un nouveau procès, ce qui signifie que David Milgaard doit dès lors être libéré. David Milgaard est toutefois insatisfait puisque cette tournure des événements rend difficile l’obtention d’une compensation financière. De plus, le gouvernement provincial indigne les soutiens de David Milgaard en refusant de mener une enquête sur les nombreuses erreurs commises au cours des procédures judiciaires.

En 1993, David Milgaard intente un procès contre les représentants de la justice et la police de Saskatchewan, les accusant d’actes répréhensibles répétés et de dissimulations. Ses démarches légales progressent avec une telle lenteur qu’il décide en 1996 de contacter James Lockyer, un avocat de la Association in Defence of the Wrongly Convicted (AIDWYC). On sait alors que la Couronne détient des échantillons de sperme trouvés sur les vêtements de Gail Miller; l’AIDWYC fait pression pour qu’un test d’ADN soit effectué, dans l’espoir d’innocenter David Milgaard une fois pour toutes.

Ce n’est qu’au prix de laborieuses années de démêlés juridiques que James Lockyer parvient à obtenir les échantillons pour les faire tester dans un laboratoire du Royaume-Uni. Les résultats indiquent sans équivoque que David Milgaard n’est pas l’assassin de Gail Miller puisque l’ADN identifié correspond en tous points à celui de Larry Fisher, le vrai coupable.

Enquête de l’AIDWYC

Au terme de sa propre enquête, l’AIDWYC apprend que Larry Fisher est bien connu de la police en 1970. De surcroît, au moment du meurtre de Gail Miller, il vit en appartement dans le sous-sol du bâtiment où réside aussi Albert Cadrain.

James Lockyer et l’AIDWYC prennent aussi connaissance de l’aveu de Larry Fisher qui, en 1970, admet avoir commis plusieurs viols dans la région de Saskatoon, ce qui lui vaut alors une sentence de dix ans de prison. Libéré en 1980, Larry Fisher est arrêté quelques semaines plus tard pour une nouvelle agression sexuelle; il récolte une autre condamnation à dix ans d’incarcération.

Grâce aux nouvelles lois concernant la divulgation de preuves en vigueur à travers le pays, l’équipe de défense de David Milgaard obtient aussi des documents indiquant qu’en août 1980, l’ex-femme de Larry Fisher, Linda, contacte la police de Saskatoon pour leur dire qu’elle le soupçonne d’être responsable du meurtre de Gail Miller. Le jour du meurtre, Linda Fisher affirme qu’il manque un couteau d’office dans la cuisine chez eux. Elle dit aussi à la police que son ex-mari paraît troublé et sous le choc lorsqu’elle le confronte ce jour-là en l’accusant d’avoir commis l’agression.

Au moment où Linda Fisher entre en contact avec la police, c’est David Milgaard qui est détenu, reconnu coupable du crime; or, la police ne fait rien de l’information qu’elle leur donne.

Larry Fisher est arrêté le 25 juillet 1997. En raison du test d’ADN qui fait le lien entre lui et la victime, il est reconnu coupable en 1999 d’avoir assassiné Gail Miller.

Compensation et enquête

Entre-temps, un tourbillon public et médiatique continue de faire rage concernant l’affaire David Milgaard. Cédant aux fortes pressions, le gouvernement de Saskatchewan fait appel à Alan Gold, retraité de la Cour supérieure de justice du Québec, afin qu’il négocie une compensation pour David Milgaard. Il propose un montant de 10 millions de dollars qui est accepté par le gouvernement.

En 2004, les autorités provinciales acceptent aussi les demandes d’enquête, nommant le juge Edward P. MacCallum, de la Cour du Banc de la Reine d’Alberta, pour la superviser.

Le juge MacCallum fait paraître une série de recommandations et d’observations en 2008; nombre d’entre elles portent sur la divulgation et la conservation d’éléments de preuve. Dans sa conclusion principale, il affirme que l’enquêteur de la police de Saskatoon ayant mené le second interrogatoire de Nichol John et Ron Wilson en vue de leur faire passer le test du détecteur de mensonges a exercé sur eux une pression inacceptable; il les a ainsi poussés à modifier leur histoire et à sceller le destin de David Milgaard par un faux témoignage.

Au cours des 23 années passées derrière les barreaux, David Milgaard a subi une immense souffrance psychologique, en plus de subir des agressions physiques et sexuelles à de nombreuses occasions par d’autres prisonniers. Il a commis plusieurs tentatives de suicide. Depuis sa libération, il a parlé de sa douleur à maintes reprises et de son besoin de suivre une thérapie pour la surmonter.

David Milgaard est marié et a deux enfants; il habite aujourd’hui à Calgary.