Dans le Canada du début de la colonisation, l’esclavage des Africains était un moyen légal qui contribuait à faire fonctionner l’économie coloniale. Introduit par les colons français en Nouvelle‑France au début des années 1600, cette pratique a perduré jusqu’à son abolition dans toute l’Amérique du Nord britannique en 1834. Pendant ces deux siècles, le Canada a participé à la traite esclavagiste transatlantique. À l’intérieur des frontières du pays, des gens étaient achetés, vendus et réduits en esclavage. Le Canada a également été lié indirectement au système de l’esclavage par l’entremise du commerce international. En effet, le pays échangeait des produits tels que la morue salée et le bois d’œuvre contre des biens produits dans le cadre d’une économie esclavagiste aux Caraïbes comme du rhum, de la mélasse, du tabac et du sucre.

(Voir aussi Chloe Cooley et la Loi visant à restreindre l’esclavage dans le Haut‑Canada; Chemin de fer clandestin; Loi des esclaves fugitifs de 1850; Loi de l’abolition de l’esclavage de 1833.)

Esclavage en Nouvelle‑France

Au début du XVIIe siècle, les colons français en Nouvelle‑France pratiquent une forme d’esclavage dans le cadre de laquelle les esclaves sont considérés comme des biens personnels susceptibles d’être achetés, vendus, échangés et transmis par héritage (on parle de conception de l’esclave‑chose). Les premiers esclaves sont alors des Autochtones – en particulier de nombreux membres de la nation Pawnee, dont le territoire est situé dans les limites des États américains actuels du Nebraska, de l’Oklahoma et du Kansas –, beaucoup d’entre eux ayant été capturés pendant des guerres et vendus à d’autres nations autochtones ou à des marchands européens. Certains colons français acquièrent des esclaves noirs dans le cadre de ventes privées, d’autres recevant des esclaves autochtones ou africains comme cadeau de la part de leurs alliés autochtones. Au moment où l’esclavage y atteint son pic, on compte environ 4 200 esclaves en Nouvelle‑France, dont 2 700 Autochtones, maintenus en esclavage jusqu’en 1783, et au moins 1 433 Noirs pour lesquels cette condition perdurera de la fin du XVIIe siècle jusqu’en 1831, quelques‑uns étant également originaires d’autres territoires et d’autres pays. Au fil du temps, on utilise le terme panis pour désigner tous les esclaves appartenant à un groupe autochtone, quel qu’il soit, en Amérique du Nord. Les Autochtones et les Africains maintenus en servitude sont également fréquemment appelés « domestiques » ou « serviteurs », des termes qui signifient presque toujours que ce sont en fait des esclaves.

Le premier témoignage écrit de la présence d’esclaves africains en Nouvelle‑France provient de l’enregistrement de la vente d’un jeune garçon originaire de Madagascar ou de Guinée dont on pense qu’il était âgé d’au moins six ans. L’enfant est amené en Nouvelle‑France en 1629 par les frères Kirke, des commerçants britanniques (voir Sir David Kirke) qui le vendent à un commis français du nom de Le Baillif. Lorsque ce dernier quitte le pays, le petit garçon est donné à Guillaume Couillart qui l’envoie à l’école. En 1633, le jeune esclave est baptisé sous le nom d’Olivier Le Jeune.

Un homme nommé La Liberté, dont le nom figure au registre du recensement, est considéré comme le deuxième esclave africain présent en Nouvelle‑France. À cette époque, la demande d’esclaves noirs comme solution de substitution aux travailleurs européens considérés comme trop coûteux est de plus en plus forte.

Le 1er mai 1689, le roi Louis XIV autorise officiellement l’importation d’esclaves noirs en Nouvelle‑France. Cependant, cette entreprise commerciale est interrompue, une première fois, deux semaines plus tard, lorsque la France entre dans la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1689‑1697), puis, à nouveau, en 1702, avec le début de la guerre de la reine Anne (1702‑1713). En dépit de ces contretemps, 13 esclaves noirs sont amenés en Nouvelle‑France dans le cadre de ventes privées. Toutefois, l’expédition d’un groupe beaucoup plus important d’esclaves noirs, autorisée par le roi, n’atteindra jamais la Nouvelle‑France.

Le 13 avril 1709, l’intendant Jacques Raudot adopte une loi coloniale, intitulée Ordonnance rendue au sujet des nègres et des sauvages nommés panis, légalisant l’achat et la possession d’esclaves en Nouvelle‑France et renforçant la pratique de l’esclavage. Il s’agit de la première disposition législative concernant l’esclavage en Nouvelle‑France. Louis XV, le successeur de Louis XIV sur le trône de France, renforce encore cette pratique par le biais de deux proclamations au cours des années 1720 et d’une autre en 1745.

L’esclavage en Amérique du Nord britannique

Lorsque les Britanniques conquièrent la Nouvelle‑France en 1760, les Articles de capitulation, signés lors de la capitulation de Montréal le 8 septembre 1760, incluent une clause particulière sur l’esclavage. L’article XLVII est ainsi formulé :

Les nègres et panis des deux sexes resteront en leur qualité d’esclaves en la possession des Français et Canadiens, à qui ils appartiennent : il leur sera libre de les garder à leur service dans la colonie ou de les vendre; et ils pourront aussi continuer à les faire élever dans la religion Romaine.

— « Accordé, excepté ceux qui auront été faits prisonniers. »

Concrètement, cette clause stipule que les habitants français ne perdront pas leur droit de propriété sur leurs esclaves sous le nouveau régime britannique et renforce, de ce fait, le caractère légal de l’esclavage en vertu de la loi britannique. L’article XLVII démontre également qu’il y a, à ce moment‑là, suffisamment d’esclaves en Nouvelle‑France pour justifier une clause spécifique dans les articles de capitulation d’une colonie tout entière.

Les autorités de l’île Saint John (qui deviendra l’Île‑du‑Prince‑Édouard en 1799) sont les seules en Amérique du Nord britannique à adopter une loi réglementant l’esclavage. Intitulée Loi déclarant que le baptême des esclaves ne doit pas les exempter de l’esclavage, elle entre en vigueur en 1781. Elle stipule que les Noirs « actuellement présents dans l’île ou qui pourraient y être importés ou amenés ultérieurement [avec le statut d’esclave] conserveront ce statut, sauf s’ils sont libérés par leur(s) propriétaire(s) respectif(s) ». Les autorités introduisent cette loi pour protéger les biens personnels des colons déjà présents dans la colonie ou qui s’y installeront ultérieurement. Elle comprend trois dispositions principales : le baptême ne modifie pas le statut d’esclave; les personnes en esclavage dans la colonie le resteront à moins d’être affranchies (libérées) par leurs propriétaires; les enfants nés de femmes esclaves naissent esclaves. Pour encourager les colons blancs à s’installer sur l’île, une loi est adoptée par le Parlement en 1791, offrant « […] quarante shillings pour chaque nègre introduit par ladite personne de race blanche ».

Après la défaite des Britanniques lors de la Révolution américaine, le nombre d’esclaves africains en Amérique du Nord britannique s’accroît de façon notable. Afin d’encourager les colons blancs américains à immigrer vers le nord, le gouvernement adopte la Loi impériale de 1790 qui autorise les loyalistes de l’Empire‑Uni à apporter « des nègres, des meubles pour la maison, des ustensiles pour l’élevage ou des vêtements » sans avoir à payer de taxes. Selon la loi, ces biens meubles ne peuvent être vendus qu’après un délai d’un an suivant leur entrée dans la colonie.

Environ 3 000 esclaves d’ascendance africaine, hommes, femmes et enfants, sont ainsi introduits en Amérique du Nord britannique. Dans les années 1790, le nombre d’esclaves noirs dans les Maritimes (Nouveau‑Brunswick, Nouvelle‑Écosse et Île-du-Prince‑Édouard) varie de 1 200 à 2 000. Ils sont environ 300 au Bas‑Canada (Québec) et entre 500 et 700 au Haut‑Canada (Ontario).

Propriété des esclaves au Canada

La possession d’esclaves est largement répandue dans le Canada colonial. Les détenteurs d’esclaves ne se limitent pas à une élite sociale et politique, mais appartiennent à toutes les classes de la société. On trouve notamment des fonctionnaires gouvernementaux, des militaires, des soldats démobilisés, des loyalistes, des commerçants, des négociants en fourrures, des hôteliers et des taverniers, des meuniers, des gens de métier, des évêques, des prêtres et des religieuses. S’il est vrai que la propriété d’esclaves répond à un besoin de main‑d’œuvre à très bon marché, elle est également considérée comme un élément de la richesse personnelle. L’esclavage est maintenu dans un cadre légal, différents contrats régissant les transactions d’achat, de vente ou de location des services des esclaves ainsi que les termes des testaments prévoyant leur transmission à d’autres personnes après le décès de leur propriétaire.

Dans le Canada du début de la colonisation, certains propriétaires détiennent un petit nombre d’esclaves, tandis que d’autres peuvent en posséder plus d’une vingtaine. Le père Louis Payet, curé de Saint‑Antoine‑sur‑Richelieu au Québec, possède cinq esclaves, un Autochtone et quatre Noirs. James McGill, membre de l’Assemblée du Bas‑Canada et fondateur de l’Université McGill, compte six esclaves noirs parmi ses biens personnels. La veuve loyaliste Catherine Clément détient à Niagara deux esclaves, Boatswain et Jane, dont elle annonce la mise en vente dans le Niagara Herald en 1802. Matthew Elliott, célèbre surintendant adjoint des Affaires indiennes, est connu pour posséder au moins 60 esclaves noirs sur sa vaste propriété de Fort Malden en Ontario (aujourd’hui Amherstburg). Sir John Johnson, un officier de l’armée britannique, introduit avec lui 14 esclaves noirs au Canada à la fin du XVIIIe siècle. John Askin, un officier et marchand de premier plan, achète et vend pas moins de 23 esclaves des deux côtés de la rivière Détroit. Dans la région de l’Ohio, James Girty commerce avec les Autochtones auxquels il sert également d’interprète. Il possède au moins trois esclaves noirs dans le canton de Gosfield, dans le comté d’Essex, en Ontario. Un de ses esclaves, Jack York, est accusé de violences à l’encontre d’une femme blanche et est condamné à être pendu. Cependant, Jack réussit à s’échapper avant que la sentence puisse être exécutée.

Dans ce que sont aujourd’hui les provinces des Maritimes, de nombreuses personnes possèdent des esclaves. Deux hommes d’affaires de Saint John au Nouveau‑Brunswick font paraître une annonce pour la vente de leurs esclaves noirs dans un journal local : il s’agit du loyaliste James Hayt et de Thomas Mallard, propriétaire de l’auberge Mallard House qui abrite le premier Parlement du Nouveau‑Brunswick en 1786. En Nouvelle‑Écosse, un marchand de Halifax, Joshua Mauger, fait le commerce d’esclaves noirs; et à Liverpool, l’homme d’affaires et mémorialiste Simeon Perkins achète Jacob, un jeune garçon noir de dix ans, donc il change le nom pour Frank. Parmi les hommes d’affaires ayant amené des esclaves noirs à l’Île‑du‑Prince‑Édouard, on trouve Baker Richard Jenkins, le marchand William Creed, le colonel loyaliste Joseph Robinson, le gouverneur Walter Patterson, le marchand Thomas Haszard et l’homme d’affaires William Schurman. Un certain nombre d’esclaves viennent d’Afrique. À Terre‑Neuve, en 1679, on vole à Thomas Oxford, marchand et pêcheur de profession, son serviteur noir.

Les testaments de certains propriétaires d’esclaves dans les Maritimes prévoient de libérer leurs esclaves après leur mort. À sa mort en 1791, un homme, une femme et trois enfants, esclaves du magistrat John Benger, sont libérés. De même, le décès en 1814 de John Ryan, fondateur de la Royal Gazette and Newfoundland Advertiser, débouche sur l’émancipation de son esclave noire prénommée Dinah. Les deux enfants de cette dernière sont émancipés lorsqu’ils atteignent l’âge de 21 ans.

Dans la ville de York au Haut‑Canada, l’actuelle Toronto, les six esclaves noirs appartenant au premier shérif de la ville, William Jarvis, sont décomptés lors du recensement de 1799. Sophia Pooley, enlevée et vendue comme esclave à neuf ans, est l’une des nombreuses personnes d’ascendance africaine que le chef Mohawk Joseph Brant a réduites en esclavage dans la région de Burlington.

Il est également assez répandu, parmi les membres des premières Assemblées législatives du Haut‑Canada, de détenir des esclaves. Six des seize membres de la première législature de l’Assemblée législative du Haut‑Canada (1792‑1796) ou des membres de leur famille possèdent des esclaves : John McDonell, Ephraim Jones, Hazelton Spencer, David William Smith et François Baby sont tous propriétaires d’esclaves et le frère de Philip Dorland, Thomas, en possède vingt. Philip Dorland est remplacé au Parlement par un propriétaire d’esclaves, Peter Van Alstine. Sur les neuf membres originaux du Conseil législatif du Haut‑Canada, six, Peter Russell, James Baby, Alexander Grant père, Richard Duncan, Richard Cartwright et Robert Hamilton, détiennent des esclaves ou appartiennent à des familles qui en possèdent. Peter Russell, le premier receveur et vérificateur général du Haut‑Canada, emploie à son service Pompadour, un homme noir libre; toutefois, il détient comme esclaves la femme de ce dernier, Peggy, et leurs trois enfants, Jupiter, Amy et Milly.

Parmi les 17 membres de la deuxième législature de l’Assemblée législative du Haut‑Canada (1797 à 1800), 14 détiennent directement des esclaves ou appartiennent à des familles qui en possèdent. David W. Smith, qui en est à son deuxième mandat à l’Assemblée, possède des esclaves. Thomas Fraser, propriétaire de quatre esclaves dans le district de Johnstown, est le premier shérif du district et vient d’une famille loyaliste propriétaire d’esclaves. Richard Beasley détient plusieurs esclaves à Hamilton et Richard Norton Wilkinson est propriétaire d’une femme et de deux enfants noirs. Thomas McKee vient d’une famille esclavagiste et possède lui‑même huit esclaves noirs. Le docteur Solomon Jones achète à son frère Daniel, en 1788, une petite fille de huit ans. Timothy Thompson est propriétaire d’un certain nombre d’esclaves noirs dans le district de Midland (voir Midland). Robert Isaac Dey Gray, premier solliciteur général du Haut‑Canada, devient propriétaire d’esclaves à la mort de son père, le major James Gray, qui lui lègue une femme noire, nommée Dorinda Baker, et ses fils Simon et John. Benjamin Hardison est propriétaire de Chloe Cooley avant de la vendre à Adam Vrooman. Samuel Street et son associé Thomas Butler, fils du colonel John Butler des Butler’s Rangers, s’adonnent à la vente de nombreux produits, notamment des esclaves. En 1786, ils vendent une « jeune négresse nommée Sarah âgée d’environ neuf ans », à Adam Crysler pour la somme de 40 livres. William Fairfield et Edward Jessup fils appartiennent également à des familles détenant des esclaves noirs. Enfin, Christopher Robinson est lui aussi originaire d’une famille qui possède des esclaves noirs. Il est en outre le parrain, en 1798, d’un projet de loi visant à autoriser les personnes entrant dans le Haut-Canada pour s’y installer à amener avec eux leurs esclaves noirs qui, bien qu’ayant été adopté lors des trois premières lectures à l’Assemblée, est suspendu par le Conseil législatif jusqu’à la clôture de la session parlementaire, ce qui l’empêche, de fait, d’entrer en vigueur en tant que loi. L’introduction de ce projet de loi traduit toutefois l’existence dans la province d’une opposition à l’abolition de l’esclavage.

Des membres de l’Assemblée législative de la Nouvelle‑Écosse possèdent également des esclaves. James DeLancey et le Major Thomas Barclay, qui siègent tous deux à la sixième Assemblée générale (1785‑1793), détiennent respectivement six et sept esclaves. James Moody, qui siège à la septième Assemblée générale (1793‑1799), possède huit esclaves. John Taylor, qui siège à la huitième Assemblée générale (1799‑1806), détient six esclaves noirs.

Travail des esclaves: travail gratuit contraint

Les colonies françaises et anglaises dépendent du travail des esclaves pour assurer leur croissance économique. Les Noirs sont avant tout maintenus en esclavage dans le but d’exploiter leur force de travail. Les colons souhaitent profiter d’une main-d’œuvre gratuite afin d’accroître leur richesse personnelle et d’être ainsi mieux à même de faire prospérer les économies locale et coloniale. Au Canada, la majorité des esclaves travaillent comme domestiques chez des particuliers, s’occupant de la cuisine, du nettoyage et des enfants de leurs maîtres. Ils sont toutefois également nombreux à être employés dans le cadre des activités professionnelles de leurs propriétaires, notamment dans des auberges, des tavernes, des moulins ou des boucheries. Les esclaves noirs défrichent les terres, coupent le bois, construisent des maisons en rondins et fabriquent des meubles dans les différentes colonies. En tant que travailleurs agricoles, ils préparent les champs, plantent et récoltent les cultures et prennent soin du bétail. Ils sont aussi nombreux à travailler comme chasseurs, voyageurs, marins, mineurs, blanchisseuses, ouvriers imprimeurs, pêcheurs, travailleurs portuaires, couturières, coiffeurs et même bourreaux. On exploite le travail des esclaves pour fabriquer tout un éventail de produits tels que la potasse, le savon, les briques, les bougies, les voiles et les cordages. Les esclaves noirs masculins sont formés à des métiers spécialisés et employés comme forgerons, charpentiers, cordonniers, charrons et tonneliers. Ils sont souvent « loués » à d’autres, ce qui permet à leurs propriétaires de mieux rentabiliser leur investissement. Les esclaves noirs travaillent pendant de longues heures, accomplissent des tâches particulièrement harassantes et doivent être en permanence à l’entière disposition de leurs maîtres.

Traitement

Il existe un mythe persistant suggérant que les esclaves étaient mieux traités au Canada qu’aux États‑Unis ou dans les Caraïbes. Toutefois, étant donné que, dans ces pays comme au Canada, l’esclavage des Noirs était justifié par le fait qu’ils étaient considérés comme inférieurs aux autres êtres humains, il semble raisonnable de penser que leur traitement y a été comparable.

En tant que biens meubles, les esclaves noirs sont non seulement privés de liberté, mais ne disposent d’aucun des droits fondamentaux d’un être humain. Dans ce cadre, leur traitement, humain ou cruel, dépend uniquement de l’attitude de leur maître. Par exemple, certains propriétaires d’esclaves les autorisent à apprendre à lire et à écrire, alors que les enfants esclaves se voient le plus souvent refuser toute forme d’éducation. Un certain nombre d’esclaves noirs sont libérés à la mort de leur propriétaire et quelques-uns reçoivent, en récompense de leurs années de travail, un héritage sous forme de terre, d’argent et de biens ménagers. D’autres sont transférés à des membres de la famille ou à des amis à la mort de leur maître. De nombreux esclaves noirs sont soumis par leurs propriétaires à des traitements durs et cruels. Lorsque leur maître estime qu’ils doivent être punis, ils peuvent même être torturés, jetés en prison, voire pendus ou assassinés. Les esclaves noires subissent fréquemment des abus sexuels de la part de leurs maîtres. En outre, des familles d’esclaves sont séparées lorsque certains de leurs membres sont vendus à de nouveaux propriétaires.

S’il est vrai que le traitement des esclaves noirs varie suivant les circonstances, il n’en demeure pas moins que le seul fait qu’ils sont considérés comme une « chose », propriété de leur maître, résume globalement leur condition sociale.

Résistance

Les Noirs résistent à l’esclavage de différentes manières. Certains esclaves, principalement des femmes, quittent sans permission la propriété de leur maître pour de courtes périodes. On appelle cette forme de résistance le petit marronnage. D’autres se rebellent individuellement et prétendent être malades, physiquement ou mentalement, ou inventent n’importe quel autre mensonge ou stratagème, essayant par tous les moyens d’échapper au travail obligatoire. Enfin, il en est qui adoptent la forme de protestation la plus absolue, en s’enfuyant à la recherche de leur liberté.

De nombreux esclaves noirs du Haut‑Canada fuient vers certaines régions libres des États‑Unis, notamment les anciens Territoires du Nord‑Ouest, qui incluaient à cette époque des parties de ce que sont aujourd’hui le Michigan et l’Ohio, le Vermont et l’État de New York, deux États ayant respectivement interdit l’esclavage en 1777 et en 1799. Des dizaines d’annonces d’esclaves en fuite sont publiées dans les journaux au Canada et aux États‑Unis nouvellement constitués. Elles comprennent généralement des descriptions détaillées de l’apparence physique de la personne en fuite, des vêtements qu’elle portait au moment de sa fuite et des langues qu’elle parle. Offrant souvent des récompenses, elles incluent des avertissements interdisant d’employer ou de donner refuge au fuyard. En 1798, Henry Lewis, maintenu en esclavage par William Jarvis, s’enfuit à Schenectady dans l’État de New York pour conserver sa liberté. Certains esclaves attaquent leurs propriétaires en justice en vue de remettre en cause leur statut et le traitement qu’ils subissent. (Voir aussi Marie‑Joseph Angélique et Chloe Cooley.)

Remises en cause de l’esclavage devant la justice

En Grande‑Bretagne, le mouvement abolitionniste s’oppose à la traite esclavagiste transatlantique depuis les années 1770. Les idées abolitionnistes se répandent rapidement en Amérique du Nord britannique où l’on assiste à un certain nombre de remises en cause en justice de cette institution qu’est l’esclavage. Au début des années 1800, le Bas‑Canada, le Nouveau‑Brunswick et la Nouvelle‑Écosse font des tentatives infructueuses d’abolition de l’esclavage. Des projets de loi en ce sens sont présentés au Bas‑Canada, le premier en 1793 et le suivant en 1801, sans que toutefois aucun des deux soit adopté. Cette situation contraste avec celle du Nouveau‑Brunswick et de la Nouvelle‑Écosse, où des projets de loi visant, à l’inverse, à légaliser l’esclavage sont présentés respectivement en 1801 et en 1808; toutefois, là encore, ils doivent faire face à une forte opposition et ne sont pas adoptés. Pendant ce temps, des esclaves lancent eux‑mêmes, à la fin du XVIIIe siècle, des remises en cause de l’esclavage devant la justice, des procédures qui réussissent à déstabiliser cette institution au Québec et dans les Maritimes.

Entre 1791 et 1808, ce sont deux juges en chef de la Nouvelle‑Écosse, Thomas Strange et son successeur Sampson Blowers, qui s’attaquent à l’esclavage. Lorsque des propriétaires d’esclaves se présentent devant eux pour demander à récupérer leurs esclaves enfuis, ils inversent le fardeau de la preuve, leur imposant de prouver qu’ils sont bien les propriétaires en titre de ces esclaves et qu’ils disposaient, au moment où ils les ont achetés, du droit légal de le faire. Les propriétaires qui comparaissent devant ces juges se montrent en général incapables de satisfaire les demandes du tribunal à cet égard. Parmi d’autres facteurs, la forte opposition des tribunaux ainsi que l’incapacité des propriétaires d’esclaves à préserver les lois existantes sur l’esclavage rendent ce système économiquement non viable en Nouvelle‑Écosse, conduisant à son extinction progressive.

Une affaire qui va créer un précédent est jugée par les tribunaux au Bas‑Canada en février 1798 : une esclave nommée Charlotte est arrêtée à Montréal après avoir quitté sa maîtresse et refusé de revenir. On la présente au juge en chef James Monk, qui la libère en s’appuyant sur un point technique de droit de détail. En effet, la loi britannique stipule que les esclaves ne peuvent être emprisonnés que dans des maisons de correction et non pas dans des prisons habituelles. Étant donné qu’il n’y a pas à Montréal de maison de correction, le juge Monk décide que Charlotte ne peut être emprisonnée. Le mois suivant, une autre esclave, Jude, est libérée par ce même juge pour des motifs identiques. James Monk précise dans sa décision qu’à l’avenir, il appliquera la même interprétation de la loi à des affaires similaires.

En 1800, une esclave nommée Nancy cherche à obtenir sa libération auprès des tribunaux du Nouveau‑Brunswick. Elle demande qu’une ordonnance soit prise en ce sens en vertu de la loi d’habeas corpus énonçant que toute personne arrêtée peut se plaindre devant le tribunal d’avoir été détenue ou emprisonnée illégalement. Lors de l’audience correspondante, la cour se partage à égalité entre voix pour et voix contre, et l’ordonnance ne peut être adoptée. En conséquence, Nancy se voit obligée de retourner au service de son maître Caleb Jones. Il faudra 14 ans après la tentative d’émancipation de Nancy en compagnie de son jeune fils pour qu’une telle ordonnance soit finalement promulguée. Cependant, ce type d’affaires impose de fortes contraintes sur la pratique de l’esclavage qui la rendent difficilement soutenable. La position antiesclavagiste de la Cour suprême contribue à faire baisser la valeur d’un esclave en tant que bien, du fait de l’avenir incertain de l’institution même de l’esclavage. Désormais, les gens n’achètent plus d’esclaves en l’absence d’une preuve solide de leurs droits de propriété. Les détenteurs d’esclaves savent qu’ils ne pourront plus compter sur les tribunaux pour faire reconnaître leurs droits de propriété ou, d’une façon plus générale, pour qu’ils contribuent, par leurs décisions, au maintien de la pratique de l’esclavage, lorsqu’ils ont à juger d’une affaire dans ce domaine. Les esclaves refusent de plus en plus souvent de rester soumis et ils sont nombreux, sachant qu’ils disposent du soutien des tribunaux en la matière, à choisir de s’autoémanciper. Dans ce contexte, de nombreux propriétaires d’esclaves subissent des pertes financières.

En 1802, à l’Île‑du‑Prince‑Édouard, l’avocat d’un fuyard capturé nommé Sam exige que celui qui se prétend son propriétaire, Thomas Wright, en fournisse la preuve. Dans cette affaire cependant, le propriétaire dispose de tous les papiers nécessaires et est donc en mesure de récupérer Sam. En 1825, la loi de 1781 réglementant l’esclavage au sein de la colonie est annulée sans débat, démontrant ainsi le caractère apparemment illégal de l’esclavage dans la colonie au moment de sa promulgation.

Au Haut‑Canada, le vent est également en train de tourner. Le lieutenant‑gouverneurJohn Graves Simcoe, influencé par l’importance croissante du mouvement antiesclavagiste en Grande‑Bretagne, professe des idées en ce sens. En 1793, avec le procureur général John White, il se sert de l’incident Chloe Cooley comme un moyen d’introduire un projet de loi visant à mettre fin à l’esclavage dans la colonie. Cependant, ce projet rencontre une forte opposition, de nombreux membres des deux chambres du Parlement étant eux‑mêmes propriétaires d’esclaves noirs ou appartenant à des familles esclavagistes. L’affaire Chloe Cooley est tout de même à l’origine de la loi de 1793 visant à restreindre l’esclavage dans le Haut‑Canada, une loi de compromis qui reçoit la sanction royale le 9 juillet 1793. La nouvelle loi ainsi votée interdit l’introduction de nouveaux esclaves dans le Haut‑Canada et fixe un calendrier pour l’abolition progressive de l’esclavage. Cependant, elle n’abolit pas la pratique de l’esclavage en tant que telle et n’entraîne l’affranchissement immédiat d’aucun esclave. Il s’agit toutefois du premier texte législatif ayant pour objectif de limiter l’esclavage dans l’Empire britannique.

Abolition

En dépit d’un déclin considérable de la pratique de l’esclavage en Amérique du Nord britannique, en 1820, elle demeure toujours légale. En 1818, les enfants nés en 1793, au moment de l’entrée en vigueur de la loi de 1793 visant à restreindre l’esclavage dans le Haut‑Canada, atteignent l’âge de 25 ans. En conséquence, ils ne sont plus considérés comme des esclaves ayant le statut de biens, et leurs enfants naissent libres. Toutefois, un nombre très restreint de Noirs, moins de 50, demeurent esclaves. On consigne, en mars 1824, l’une des dernières ventes d’esclaves au Haut‑Canada. Il s’agit de la vente à Thurlow (aujourd’hui Belleville), par un résident de Colborne, Eli Keeler, d’un adolescent âgé de 15 ans, Tom, à William Bell. Dans sa nécrologie de 1871, John Baker est désigné comme ayant été le dernier esclave noir né au Canada.

À l’image de ce qui s’était passé au Québec et en Nouvelle‑Écosse, la pratique de l’esclavage prend finalement fin au Nouveau‑Brunswick lorsque ses partisans ne réussissent pas à faire adopter une loi confirmant la légalité de l’esclavage. En 1825, l’Île‑du‑Prince‑Édouard annule son seul règlement sur l’esclavage.

Durant cette période d’abolition de l’esclavage, on assiste à un mouvement de remplacement de cette pratique par des contrats d’apprentissage censés être également profitables aux propriétaires et aux esclaves eux‑mêmes. Il s’agit de payer aux personnes qui ont travaillé en tant qu’esclaves un salaire pour la période durant laquelle elles ont été au service de leur maître, elles‑mêmes s’engageant à continuer à travailler en tant que salariées pour lui ou pour un autre employeur pour une durée déterminée avant d’être affranchies. De tels contrats d’apprentissage, qui constituent une pratique généralement acceptée dans toute l’Amérique du Nord britannique, sont adoptés par de nombreux propriétaires d’esclaves afin d’éviter les pertes supplémentaires que causerait le départ de leurs esclaves. Ils ont également un fondement juridique, par exemple dans le cadre de textes législatifs comme la loi de 1793 visant à restreindre l’esclavage, qui limite la durée pendant laquelle un esclave peut formellement être tenu à servir son maître à neuf ans.

Une loi antiesclavagiste, présentée au Parlement de Grande‑Bretagne, reçoit la sanction royale le 28 août 1833. La Slavery Abolition Act entre en vigueur le 1er août 1834, abolissant l’esclavage dans tout l’Empire britannique, notamment en Amérique du Nord britannique. Ce texte rend officiellement l’esclavage illégal dans toutes les provinces, et émancipe les derniers esclaves qui demeurent au Canada.