Les Rébellions et les origines du mouvement

Après l’échec de la Rébellion de 1837, plusieurs chefs rebelles, dont Ludger Duvernay, William Lyon MacKenzie et Robert Nelson, se réfugient dans des villes frontalières américaines comme Burlington, Buffalo, St. Albans et Watertown. Tout le long de la frontière, les Américains accueillent les rebelles canadiens les bras ouverts. Des réunions publiques et des manifestations d’appui ont lieu dans de nombreuses villes et de nombreux villages, et les citoyens américains fournissent aux réfugiés le logement, la nourriture, l’argent, les approvisionnements et les armes pour poursuivre leur lutte contre les Britanniques. Beaucoup se portent aussi volontaires pour combattre pour la libération du Canada. Dans le Michigan, le Vermont, le New York, le Maine, l’Ohio, et même dans le Kentucky et le Wisconsin, des Américains se joignent à des sociétés secrètes appelées Chasseurs, qui ont pour but de libérer les colonies canadiennes de la tyrannie de l’Empire britannique.

Les loges des Chasseurs américaines sont inspirées d’une société secrète patriote, les Frères chasseurs, créée par Robert Nelson et les rebelles du Bas Canada exilés à St. Albans, au Vermont. Si la plupart des historiens affirment que la fondation des Frères chasseurs remonte à février 1838, après l’invasion patriote ratée du Bas Canada, Julien Mauduit a récemment découvert des preuves suggérant que la société secrète est créée dès décembre 1837 à Plattsburgh, dans le New York. Quoi qu’il en soit, en septembre 1838 on retrouve 35 loges au Bas-Canada, qui ont pour objectif de vaincre le gouvernement colonial et d’établir une république bas-canadienne. À mesure que ces loges se multiplient vers l’ouest en traversant la frontière américaine, elles sont de plus en plus organisées et peuplées par des Américains et baptisées d’après celles du Bas-Canada. Des loges sont créées dans tous les territoires frontaliers, dont de grandes loges à St. Albans (Vermont), Cleveland (Ohio), Rochester (New York), Buffalo (New York) et Detroit (Michigan).

Les loges des Chasseurs s’inspirent à bien des égards d’autres sociétés secrètes comme la Franc-maçonnerie. Les nouveaux membres doivent subir une initiation, prêter serment et apprendre des signes secrets et des mots de passe. Selon des documents découverts par l’historien Oscar Kinchen, lors des initiations, les membres jurent « d’observer les signes secrets et les mystères de la société des Chasseurs – ne jamais écrire, décrire ou laisser connaître de quelque manière les choses qui me seront révélées par cette loge de Chasseurs […] Je promets tout cela sans réserves, en consentant à voir ma propriété détruite et ma gorge coupée jusqu’à l’os. »

Importance et nombre d’adhérents

Il n’est pas possible de connaître avec exactitude la taille et le nombre d’adhérents des loges des Chasseurs. Comme la plupart des sociétés secrètes, elles ont laissé derrière elles peu de documents que les historiens puissent utiliser. Les estimations des contemporains vont de 15 000 à 200 000 adhérents, mais la plupart des historiens estiment qu’il est peu probable que 200 000 personnes aient joint les rangs des loges des Chasseurs ; et même si c’était le cas, la majorité n’auraient prêté le serment que pour la forme, sans avoir vraiment l’intention de prendre les armes contre les Britanniques.

Néanmoins, leur nombre est assez important pour que Martin Van Buren envoie des forces militaires aux frontières du Canada pour les empêcher de compromettre les relations pacifiques avec la Grande-Bretagne. En fait, les loges des Chasseurs bénéficient d’un soutien si étendu, incluant des membres des élites locales, que les officiers militaires envoyés pour stopper leurs activités se sentent complètement dépassés. Par exemple, l’historien Thomas Richards Jr rapporte que les généraux se plaignent souvent de n’avoir aucun pouvoir dans la région, parce que beaucoup de fonctionnaires sont favorables aux Chasseurs. Même les milices des États appuient généralement les rebelles, et beaucoup de miliciens se joignent aux Chasseurs. Le général Winfield Scott, qui est envoyé pour préserver la paix le long de la frontière, se plaint que la plupart des milices sont « infestées » de sympathisants des rebelles.

Motifs des adhérents

Bien peu de Chasseurs ont laissé des documents écrits expliquant pourquoi ils se sont joints aux Loges. Ils ont promis par serment de ne rien dire ; de plus, avec l’échec et, surtout, l’interdiction du mouvement, il est probable que beaucoup préfèrent garder le secret sur cet épisode. Malgré tout, les historiens ont identifié un certain nombre de motifs qui auraient pu pousser des Américains à devenir membres : une foi idéaliste en l’indépendance du Canada, un reste de sentiment antibritannique, l’appât du gain ou le goût de l’aventure. Certains pourraient s’être enrôlés pour la camaraderie. Deux historiens, Andrew Bonthius et Thomas Richards Jr, ont élaboré des interprétations nouvelles et stimulantes.

Selon Andrew Bonthius, certains se seraient joints aux Chasseurs à cause des frustrations liées aux tensions sociales et économiques résultant de la révolution du marché. S’appuyant sur l’analyse de la progression des Loges en Ohio, Bonthius suggère que leurs adhérents provenaient des démocrates radicaux – aussi connus sous le nom de Locofocos – qui résistaient activement à la transformation d’une économie agraire de petits producteurs en une économie d’« individualisme possessif où toutes les relations humaines et sociales tournent autour des valeurs d’échange plutôt que des valeurs d’usage ». Bonthius voit le même conflit à l’œuvre au Canada, où il aurait mené à la crise des Rébellions. Le soulèvement, connu aux États-Unis sous le nom de guerre des Patriotes, aurait offert à ces démocrates radicaux une scène pour exprimer leurs frustrations.

Dans ce qu’il appelle « l’attrait d’une république canadienne », Thomas Richards Jr suggère lui aussi que les changements majeurs de la géopolitique américaine ont amené beaucoup d’Américains à se joindre aux Chasseurs. Cependant, contrairement à Bonthius, Richards croit que ces hommes ne rejoignent pas les Loges seulement pour exprimer leur frustration, et qu’ils ont en tête un objectif spécifique : ils rêvent de créer une république du Haut-Canada opposant un autre modèle politique, économique et social à celui des États-Unis, où ils se sentent aliénés. À la suite des transformations provoquées par la soi-disant révolution du marché, et des difficultés financières résultant de la panique de 1837 (une crise financière qui a engendré une dépression majeure aux États-Unis), ces Américains rêvent de fonder une république hors des États-Unis, où ils pourront obtenir le pouvoir politique et financier, ce qui semble impossible aux États-Unis. Les Rébellions au Canada leur apparaissent comme une occasion de créer cette république.

Activités militaires pendant les Rébellions

Les loges des chasseurs sont très actives le long de la frontière canado-américaine. Elles participent à plusieurs activités militaires qui visent à provoquer une guerre entre les États-Unis et l’Angleterre. Les Chasseurs sont plus actifs le long de la frontière du Haut-Canada. Le 29 mai 1838, par exemple, un groupe de Chasseurs déguisés en autochtones détruit le vapeur britannique Sir Robert Peel. En se rendant à Toronto, le vapeur s’arrête pour s’approvisionner en bois à Wells Island (aujourd’hui Wellesley Island), dans les Mille-Îles. Peu après, dans la matinée du 30 mai, un groupe comprenant une majorité de Chasseurs américains, dirigés par Bill Johnston, s’empare du vapeur. Après avoir permis aux passagers et à l’équipage de descendre du bâtiment, ils le pillent et y mettent le feu.

Ces activités paramilitaires sur la frontière atteignent leur paroxysme en novembre et décembre 1838, quand deux groupes distincts attaquent le Haut-Canada. Le 12 novembre, 250 Chasseurs essaient d’aborder à Prescott, mais sont repoussés par la milice locale. Forcés de remonter la rivière, les Chasseurs débarquent à Windmill Point, trois kilomètres à l’est de Prescott, et établissent un campement dans le moulin à vent local. Le moulin offre aux envahisseurs une excellente défense et une vue parfaite de l’horizon. Le lendemain matin, 600 miliciens marchent sur le moulin, mais sont repoussés par les Chasseurs. Quelques jours plus tard, le 16 novembre, une importante force de réguliers britanniques et américains encercle le moulin. Pris sous le feu de l’artillerie, n’ayant aucun renfort en vue, et avec un nombre grandissant de blessés, le chef des envahisseurs, Nils von Schoultz, décide de se rendre, mettant fin à la Bataille du Moulin-à-Vent. Nils von Schoultz est arrêté, puis exécuté quelque temps après.

La dernière campagne militaire majeure entreprise par les Chasseurs se déroule dans la région de Detroit et Windsor en décembre 1838. Le 4 décembre, à 2 h du matin, quelque 135 Chasseurs traversent la rivière Detroit et accostent près de Windsor. Ils incendient quelques maisons, des baraquements et un vapeur britanniques. Le gros des forces anglaises – 500 hommes – est stationné à peine quelques kilomètres plus au sud. À 7 h, un détachement britannique marche vers Windsor et disperse facilement les Chasseurs, mettant un terme à leurs activités importantes à la frontière, ainsi qu’aux Rébellions.

Ces défaites n’entraînent pas pour autant la disparition des Chasseurs. Certains croient qu’il est encore possible de pousser les États-Unis et la Grande-Bretagne à la guerre, et des incursions au Canada se produisent encore à l’occasion – comme à Queenston Heights, où les Chasseurs, croit-on, auraient détruit le monument de sir Isaac Brock en 1840. Mais ces activités restent limitées, et dès 1842, les Chasseurs se dispersent. Les pressions intérieures du président John Tyler (qui leur ordonne de se dissoudre) et la disparition des tensions américano-britanniques après la signature du traité Webster-Ashburton rendent inutiles et obsolètes les loges des Chasseurs.

Signification

Dans l’ensemble, l’action des loges des Chasseurs est un échec. Elles n’ont pas réussi à libérer le Canada de la domination britannique et à établir une république canadienne, ni à provoquer une guerre entre les États-Unis et l’Angleterre. Leurs actions ont même produit l’effet inverse, galvanisant le gouvernement (et la population) des États-Unis pour la défense des relations pacifiques entre les deux pays. Le gouvernement américain a dû déclarer la guerre aux Chasseurs, les arrêter, envoyer des forces militaires aux frontières pour stopper leurs activités et collaborer avec les autorités britanniques pour mettre fin à leurs incursions au Canada.

Malgré tout, les loges des Chasseurs ont laissé leur marque aux États-Unis, et pendant plus d’une année, elles ont représenté un phénomène dans les zones frontalières. Selon une étude récente, ces sociétés secrètes (ainsi que les Rébellions) ont offert aux Américains désillusionnés par les transformations que connaissaient les États-Unis une occasion d’exprimer leurs frustrations et de rechercher de meilleures options hors des États-Unis. Bien que nous ne connaissions pas précisément le nombre de leurs adhérents, les loges des Chasseurs ont été suffisamment puissantes pour avoir un impact réel sur la politique intérieure et extérieure des États-Unis. Le gouvernement de Washington a dû s’inquiéter non seulement des activités de ses citoyens à la frontière, mais aussi de la manière dont elles seraient interprétées sur la scène internationale, particulièrement en Grande-Bretagne. Il a ainsi été forcé d’intervenir à ses frontières pour maintenir la paix.

Voir aussi La jeune République américaine et les rébellions canadiennes de 1837 et 1838 ; Relations canado-américaines.