Le Canada et les États-Unis se sont opposés lors d’un différend concernant la frontière entre le sud-est de l’Alaska et la côte de la Colombie-Britannique. La région en litige, connue sous le nom de bande côtière de l’Alaska, est une zone littorale complexe comprenant de vastes fjords et de nombreux archipels. Le différend est finalement tranché par un tribunal international en 1903. (Voir aussi Côte du Nord-Ouest.)

Historique

La frontière orientale de la bande côtière de l’Alaska n’a jamais été fermement définie durant la période correspondant à la colonisation russe (entre les années 1780 et 1867), ni durant les premières décennies qui ont suivi l’acquisition du territoire par les Américains.

Entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle, les explorateurs, les baleiniers et les commerçants russes qui font cap vers l’est en traversant la mer de Béring s’installent le long des côtes de l’Alaska et déclarent la région comme faisant partie de l’extrémité orientale de l’Empire russe. Cette bande côtière possède à l’époque de nombreux attraits, notamment des populations abondantes de poissons et de loutres de mer – l’animal le plus prisé à l’époque sur le marché européen des fourrures.

Les explorateurs britanniques et américains se font également de plus en plus nombreux durant cette période, venant s’ajouter aux Européens déjà présents qui empiètent chaque année un peu plus sur les territoires traditionnels des Łingíts (Tlingits) et des Haïdas.

Territoire traditionnel Tlingít et Haïdas.
(avec la permission de Victor Temprano/Native-Land.ca)

En 1825, les gouvernements russes et britanniques signent le Traité de Saint-Pétersbourg, qui fixe la frontière côtière méridionale de l’Alaska à la latitude 54° 40’ N (près de l’actuelle ville de Prince Rupert, en Colombie-Britannique). Le traité concerne principalement la zone côtière et ne définit pas de manière claire la frontière orientale du territoire parce que l’intérieur est extrêmement montagneux et n’est pas perçu comme étant une priorité par les négociateurs. Le texte de l’entente spécifie cependant que « le littoral qui appartiendra à la Russie […] sera délimité par une ligne qui suivra les sinuosités de la côte et qui n’en sera jamais éloignée de plus de dix lieues marines (56 km) ».

Achat de l’Alaska

Le 30 mars 1867, les États-Unis achètent toute la région à la Russie. L’achat de l’Alaska survient à un moment stratégique pour les deux pays. À la suite de la guerre de Crimée entre la Russie et la Grande-Bretagne dans les années 1850, les Russes craignent que l’Alaska puisse être rapidement conquis par les Britanniques si un nouveau conflit venait à se déclencher. Pour eux, la vente du territoire est donc le meilleur moyen de prévenir des pertes éventuelles. Tout au long des années 1840, les États-Unis sécurisent rapidement les territoires qu’ils possèdent le long de la côte du Pacifique, de la Californie à la Colombie-Britannique. Certains agents américains espèrent que Washington ira jusqu’à s’approprier la Colombie-Britannique qui, à l’époque, est encore une colonie britannique.

L’achat de l’Alaska est officialisé alors que les colonies canadiennes, à l’est, négocient leur union au sein de la Confédération qui verra le jour le 1er juillet 1867. Quatre ans plus tard, le 20 juillet 1871, la Colombie-Britannique rejoint le Canada, mettant ainsi fin aux aspirations américaines visant à contrôler l’ensemble de la côte du Pacifique au nord de Tijuana, au Mexique (voir Côte du Nord-Ouest).

Peu de temps après, Ottawa demande à Washington d’effectuer des relevés dans cette région pour déterminer l’emplacement exact de la frontière. Mais Washington rejette l’idée, prétextant qu’un tel projet serait trop coûteux pour une bande de terre aussi périphérique.

Ruée vers l’or du Klondike et arbitrage

La ruée vers l’or du Klondike, qui démarre durant l’automne 1897, va enflammer ce litige jusqu’alors en suspens. Le Canada réclame une voie d’accès direct entre les champs aurifères du Klondike et les fjords du Pacifique, tandis que les États-Unis veulent conserver le contrôle du territoire en question.

Entre 1898 et 1899, une commission mixte essaie en vain de résoudre le conflit. En 1903, le problème est porté devant un tribunal international composé de trois politiciens américains (Elihu Root, Henry Cabot Lodge et George Turner), deux Canadiens (sir Allen Bristol Aylesworth et sir Louis-Amable Jetté) et lord Alverstone, président de la division du Banc de la Reine.

Les représentants canadiens et leurs homologues américains défendent les revendications territoriales de leur gouvernement respectif. Aux termes du Traité de Saint-Pétersbourg de 1825, il est clair que la frontière doit se situer à 56 km à l’est de la côte, mais la manière de définir la position de cette côte océanique n’est pas claire. Selon les Américains, la côte doit être définie comme la ligne le long de laquelle le continent rencontre le Pacifique, tandis que les Canadiens prétendent que la côte se situe le long de la côte ouest des îles côtières.

Au grand dam des Canadiens, lord Alverstone penche en faveur de la revendication des Américains. Furieux de ce qu’ils considèrent alors comme une véritable trahison de la part de leur gouvernement colonial, les représentants canadiens refusent de signer la décision finale. Leur refus de signer n’empêchera cependant pas la décision d’entrer en vigueur puisque la résolution du litige avait été soumise à un processus d’arbitrage exécutoire. Lorsque la résolution est publiée le 20 octobre 1903, une puissante vague de sentiments antibritanniques balaie le Canada.

Importance et retombées de l’arbitrage

Bien que le Canada soit ressorti perdant du conflit concernant la frontière avec l’Alaska, cet épisode permet au pays de commencer à distinguer ses propres intérêts politiques de ceux de la Grande-Bretagne et des États-Unis. L’amertume des Canadiens à la suite de la « victoire » des Américains pourrait par exemple avoir motivé leur rejet de tout libre-échange avec les États-Unis lors de l’élection de 1911, qui s’est jouée sur la question de la réciprocité.

Plus important encore, le conflit a motivé les Canadiens pour contrôler entièrement leur politique extérieure. Irrité par la décision de la commission mixte, le premier ministre, sir Wilfrid Laurier, déclare que le Canada a eu du mal à faire respecter ses droits sur la scène internationale parce que le pays manque d’autorité en matière de négociation de traités. Il ne prend cependant aucune mesure immédiate pour remédier à la situation, mais l’épisode jouera en faveur d’Ottawa qui cherchera à devenir plus indépendant de Londres dans les années qui suivent la Première Guerre mondiale.