Secte de dissidents russes qui sont aujourd’hui nombreux dans l’ouest du Canada. Il s’agit au départ d’un groupe de paysans du sud de la Russie dont l’origine est mal connue, car leurs traditions et leurs préceptes sont transmis oralement. Leurs doctrines paraissent dériver, au moins partiellement, de celles d’un prédicateur dissident du XVIIe siècle, Danilo Filipov, qui était en total désaccord avec l’Église orthodoxe.

Les doukhobors rejettent la liturgie de l’Église parce qu’ils croient que Dieu habite en chaque homme et non dans une église; ils renoncent à tout gouvernement civil et prêchent le pacifisme. Ils remplacent la Bible par des psaumes et des hymnes transmis oralement qu’ils appellent le livre vivant et qui sont encore chantés aujourd’hui à la molenie (rassemblement religieux). Les décisions de groupe sont prises de façon collective à la sobranie (réunion communautaire). Les doukhobors n’utilisent pas de symboles religieux à ces réunions, à part l’exposition de pain, de sel et d’eau, les éléments essentiels à la vie. Certains doukhobors vénèrent leurs chefs élus, qu’ils considèrent comme spécialement inspirés par Dieu, mais, en général, les doukhobors croient que tous les êtres humains sont égaux puisque Dieu habite chacun d’eux. Beaucoup vivent encore selon la devise inventée par un de leurs chefs, « labeur et paix ». La plupart des doukhobors ne vivent plus en communauté, mais beaucoup sont toujours végétariens et tous adhèrent au pacifisme.

Vers la fin du XVIIIe siècle, le groupe est persécuté par les tsars et l’Église orthodoxe russe pour hérésie et pacifisme. En 1785, un archevêque orthodoxe les appelle doukhobors qui signifie lutteurs contre le Saint-Esprit. Le groupe adopte toutefois l’appellation et l’interprète au sens de lutteurs pour l’Esprit et avec l’Esprit.

La persécution cesse sous le règne du tsar Alexandre Ier. En 1802, les doukhobors sont rassemblés dans des colonies en Crimée, une région pionnière à l’époque. Quarante ans plus tard, sous le règne de Nicolas Ier, qui leur est moins favorable, ils sont relégués parmi les féroces tribus du Caucase, un territoire récemment conquis. Après des débuts difficiles, ils deviennent prospères, en particulier sous la conduite d’une femme, Lukeriia Kalmikova.

La mort de Kalmikova, en 1886, est suivie d’une lutte pour le pouvoir qui divise la secte. Son fils adoptif, Peter Verigin, plus tard appelé Peter Godspodii (the Lordly), est choisi comme chef à la majorité, mais il est aussitôt arrêté par les autorités et exilé en Sibérie. Même à distance, Verigin réussit à inciter ses adeptes à rester fidèles à leurs idéaux et même à se radicaliser davantage. En effet, les doukhobors ajoutent le végétarisme, la vie communautaire et la sobriété à leurs autres pratiques. En 1895, ils brûlent publiquement leurs armes dans ce qu’on appelle aujourd’hui le « feu des armes », ce qui constitue peut-être la première protestation pacifiste des temps modernes. À la suite de nouvelles persécutions, beaucoup de doukhobors obtiennent le droit d’émigrer au Canada avec l’aide du romancier Léon Tolstoï, celle des Quakers américains et britanniques et des anarchistes russes. Plus de 7500 d’entre eux mettent le cap sur le Canada en 1899 et s’installent dans la future Saskatchewan, où ils vivent en communauté. Accompagné de 500 autres doukhobors, Verigin réussit à les rejoindre en 1902, et la migration des doukhobors devient ainsi la plus importante migration de masse de l’histoire canadienne.

Au début, il est permis aux doukhobors de s’inscrire individuellement comme propriétaires de homesteads, mais pas de vivre en communauté. Ils ont droit à des exemptions en ce qui concerne l’éducation et le service militaire. Frank Oliver, qui succède à Clifford Sifton comme ministre de l’Intérieur en 1905, interprète plus strictement la Loi des terres fédérales. Lorsque les doukhobors refusent de prêter le serment d’allégeance, condition imposée pour l’octroi définitif des titres de propriété, leurs inscriptions comme propriétaires de homesteads sont radiées.

En 1908, Verigin conduit la plupart de ses fidèles dans le sud de la Colombie-Britannique, où il achète des terres et fonde une communauté autonome de 6000 personnes. Certains doukhobors se séparent pour acquérir leur propre ferme et deviennent indépendants. Un petit groupe marginal et radical, les Fils de la Liberté, rejette tout contrôle des autorités canadiennes et se considèrent comme des « sonneurs de cloche » destinés à rappeler aux autres doukhobors d’adhérer aux valeurs traditionnelles. Dans le but de prouver leur liberté par rapport aux possessions matérielles, à partir des années 1920, ils manifestent, brûlent leurs propres maisons et les maisons d’autres doukhobors, puis ils mettent le feu à des bâtiments publics, à des chemins de fer et à des écoles publiques lors d’un conflit avec la Colombie-Britannique, au sujet de l’éducation et autres points de litige. Nombre d’entre eux sont ensuite emprisonnés pour avoir défilé nus en guise de protestation et leurs enfants leur sont enlevés. Surtout en raison de leur opposition au service militaire, la Loi des élections en temps de guerre prive du droit de vote plusieurs groupes religieux, dont les doukhobors et les mennonites. Les doukhobors perdent leur droit de vote en 1917, puis à nouveau de 1934 à 1955, en partie à cause de leur foi et de leur adhésion au pacifisme qui les empêche de porter des armes.

Au cours des années 1930, la communauté est ruinée à la suite de la crise économique, de la désaffection interne et de la mauvaise gestion, facteurs auxquels s’ajoutent les provocations des fanatiques et les politiques peu compatissantes des sociétés de financement et du gouvernement. Ainsi prend fin l’une des plus vastes et des plus complexes tentatives de vie communautaire de l’histoire nord-américaine. En 1939, des mesures de forclusion confèrent la propriété des terres au gouvernement de la Colombie-Britannique. Cependant, certains doukhobors les rachètent individuellement dans les années 1960 sous la direction de John J. Verigin, un petit-neveu de Peter the Lordly. Les Fils de la Liberté causent beaucoup d’agitation dans les années 1950 et 1960, dont des protestations dévêtus, des parades et, parfois, des bombardements d’édifices. Les enfants des protestants sont pris par la Gendarmerie royale du Canada et éduqués dans le complexe d’un ancien sanatorium antituberculeux à New Denver, en Colombie-Britannique. Certains seront détenus pendant six ans, mais les mères accepteront finalement de les envoyer dans des écoles publiques et ils seront relâchés. Dans les années 1980, le fanatisme s’atténue.

Par ailleurs, 100 enfants, parmi près de 200 retenus dans le complexe, se font appeler les Survivants de New Denver et intentent un recours collectif dans les années 1990 sur des allégations d’abus physiques, psychologiques et sexuels qui auraient eu lieu à l’école. Ils demandent des excuses et une compensation de la part du gouvernement de la Colombie-Britannique. Aucune des actions en justice n’aboutit, mais en 1999, un rapport de l’ombudsman de la Colombie-Britannique recommande que des excuses inconditionnelles, claires et publiques soient faites aux victimes. En 2004, le gouvernement de la Colombie-Britannique publie plutôt une déclaration exprimant ses regrets. Certains survivants sont en colère et font appel au Tribunal des droits de la personne de la Colombie-Britannique en 2012. Toutefois, en 2013, un membre du Tribunal, Enid Marion, affirme qu’elle ne peut pas conclure que « la race, l’ascendance et la religion des survivants ont été des facteurs dans le refus du Ministère d’appliquer les recommandations du rapport. »

Dans les années 1970 et 1980, beaucoup de doukhobors retournent dans la région de Kootenay et redécouvrent leur patrimoine. Ils forment des chœurs de doukhobors, des programmes linguistiques russes, des groupes pacifistes et d’autres organisations visant à restaurer les valeurs et les pratiques des doukhobors pour la prochaine génération. Avec des doukhobors indépendants, ils lancent la molenie et des chœurs de doukhobors dans d’autres régions du Canada. D’autres se rendent en Russie pour rencontrer et aider des doukhobors russes qui ont choisi de ne pas immigrer au XIXe siècle. Des artistes, des historiens, des journalistes et des écrivains doukhobors commencent à créer des œuvres qui témoignent de leur patrimoine et de leurs valeurs en harmonie avec le monde moderne.

Beaucoup de membres de divers groupes de doukhobors luttent toujours pour prévenir l’assimilation progressive et la diminution du nombre d’adeptes. Aujourd’hui, les descendants des premiers colons doukhobors sont environ 25 000 au Canada; près du tiers d’entre eux gardent vivantes leur culture et leurs traditions religieuses, parlent russe et professent le pacifisme à des degrés divers. La plupart de ces doukhobors vivent dans la région de Kootenay, en Colombie-Britannique, et des groupes plus restreints vivent dans d’autres régions de la Colombie-Britannique, de la Saskatchewan et de l’Alberta. Depuis 2008, le groupe majoritaire dirigé par John J. Verigin Jr., les doukhobors communautaires ou Union of Spiritual Communities of Christ (USCC), reste très présent en Colombie-Britannique, tandis que les Fils de la liberté vivent à Krestova (C.-B.) ou aux alentours. D’autres doukhobors vivent de façon indépendante ou en groupe dans l’Ouest canadien.