Le lys, de la puissance guerrière à la foi

L’origine de la fleur de lys est nébuleuse. Chez les Égyptiens, les Perses, les Arabes et les Grecs, cette arabesque côtoie les attributs de puissance des guerriers. Il peut s’agir d’une crista, un symbole solaire associé au pouvoir des guerriers païens ou même, d’un sexe masculin stylisé, suggérant la fertilité. Ramené par les Croisés, ce symbole entre dans l’histoire des rois de France le 11 août 1297, après la canonisation de Louis IX, sous le nom de saint Louis. Dans les représentations de la vie du roi, une crista brille au-dessus de sa tête par la volonté de Dieu. Cette langue de feu – un symbole biblique signifie que Dieu élit et couronne les rois de France qui lui doivent leur pouvoir.

Semée sur le continent nord-américain dans le sillage de l’explorateur Jacques Cartier, la fleur de lys personnifie la figure et la suprématie de François 1er. Désigné par ce souverain pour « aller à certaines îles et pays où l’on dit qu’il doit se trouver grande quantité d’or », Cartier navigue jusqu’à Terre-Neuve puis Gaspé. Pour démontrer que le pays où il accoste appartient au royaume de France, il élève une première croix au havre Saint-Servan, le 12 juin 1534. La deuxième est assemblée et plantée à Gaspé, le 24 juillet. Sur son « croisillon » a été fixé un « écusson en bosse, à trois fleurs de lys, et dessus, un écriteau en bois en bois engravé en grosses lettres de forme, où il y a Vive le Roi de France. »

Le lys de l’appartenance

Une soixantaine d’années après les séjours de Cartier et la tentative de peuplement de la vallée du Saint-Laurent par Jean-François de la Roque de Roberval, Samuel de Champlain séjourne en Acadie. De là, il explore la vallée du Saint-Laurent et la côte baignée par l’Atlantique. Où qu’il aille, y compris quand il fonde Québec, en 1608, il n’évoque pas le lys alors incarné par Henri IV. Il ne l’invoque pas quand sa ville capitule, en 1629, ni quand il y revient après la signature du traité de Saint-Germain-en-Laye, le 29 mars 1632. C’est pourtant par l’expression le « retour des lys » que son dernier voyage à Québec en 1633 et la relance du peuplement de la Nouvelle-France sont qualifiés. Au début du règne de Louis XIV, le 9 mars 1661, le lys continue de symboliser l’appartenance du Canada à la France. Le même automne, le gouverneur Pierre Dubois Davaugour qui observe le fleuve Saint-Laurent pour la première fois, le trouve « avantageux pour établir les fleurs de lys ». En 1673, le gouverneur Louis de Buade de Frontenac dote Québec de « livrées et d’armes » où se croisent les fleurs de lys, un castor et deux orignaux.

Ce symbole fleurit bien au-delà de la vallée du fleuve Saint-Laurent puisque les explorateurs marchent et prennent possession de l’Amérique du Nord en ayant pour consigne d’arborer les armes du roi. En 1670, l’intendant Jean Talon leur a rappelé qu’ils doivent « dresser des procès-verbaux pour servir de titres ». L’année suivante, à Sainte-Marie-du-Sault, des Français dressent une croix aux armes du roi de France. Ils prennent alors possession du territoire qui va de la mer du Nord et de la mer de l’Ouest à la mer du Sud, comprenant les terres découvertes et celles à découvrir, autant dire la totalité de l’Amérique du Nord. Une pierre, marquée d’une fleur de lys et de la date de la prise de possession, est généralement enfouie dans le sol, au pied la croix. Elle servira de preuve advenant une contestation des droits du souverain.

Les usages de la fleur de lys

En 1683, pour garantir la valeur et le poids de la piastre qui circule au Canada, on y applique une fleur de lys (voir Monnaie légale). Cette décision administrative rappelle l’initiative de Louis XIII, premier roi de France à avoir frappé une monnaie dont il assure la valeur à même ses coffres. On reconnaît ce « louis d’or » à la croix et à la fleur de lys qui y sont gravés. En Nouvelle-France, le lys apparaît sur l’une des pierres angulaires de l’église Notre-Dame de Montréal. Il est sculpté au-dessus de la porte Dauphine de la forteresse de Louisbourg. Le lys est brodé de fils d’or et d’argent sur les opulents vêtements sacerdotaux de François-Xavier de Montmorency-Laval, élevé au titre de premier évêque de Québec en 1674. Quand il côtoie le commun des mortels, le lys est punitif. Il stigmatise les coupables de crimes mineurs tels que les serviteurs ayant abandonné le service de leur maître. Appelé « flétrissure », ce châtiment est imposé, en 1681, aux coureurs des bois s’étant adonnés à la traite des fourrures sans permission. Avant d’être pendus, voleurs, violeurs et assassins sont flétris d’une fleur de lys.

Le lys de la survivance

Après la cession définitive du Canada à l’Angleterre, en 1764, la fleur de lys est tacitement abandonnée mais, contrairement à ce qui se produira au cours de la Révolution française, les Canadiens ne sont pas contraints de la faire disparaître des églises, cloches ou ornements. Les liens entre la France et le Canada se réchauffent au cours de la guerre de Crimée alors que les deux nations combattent côte à côte. La victoire de Sébastopol soude des liens qui conduisent à la reprise des relations diplomatiques entre la France et le Canada. La réconciliation est incarnée par l’accostage à Québec, le 13 juillet 1855, de la corvette La Capricieuse. On parle alors, comme en 1632, du « retour des lys »…

Le lys de la mémoire identitaire

Vers la fin du XIXe siècle, les Canadiens français du Québec ainsi que ceux qui ont essaimé à travers le Canada et les États-Unis affichent leurs origines, en particulier dans le cadre des grands rassemblements de la Saint-Jean-Baptiste. La fleur de lys s’y montre, escortée du Tricolore français adopté comme étendard national en réponse au drapeau britannique arboré par les Canadiens anglais (voir Drapeau de l’Union royale). Au début du XXe siècle, le lys est gravé sur les insignes militaires de volontaires et de soldats appartenant à des bataillons qui iront défendre la France. Avec les mots « Je me souviens », la distinction d’origine par rapport aux autres bataillons canadiens est clairement affirmée (voir La devise du Québec). En 1915, la création du premier bataillon entièrement formé de Canadiens français, le Royal 22e Régiment, qui reprend la même devise et le même ornement, réaffirme la présence française sur les champs de bataille européens.

Autrefois symbole de la monarchie française en Amérique du Nord, la fleur de lys est aujourd’hui l’emblème de la présence française sur ce continent. Elle a été gravée ou peinte avec respect sur des meubles et des objets créés par d’humbles artisans, sculptée dans la pierre d’églises et d’édifices publics dont l’hôtel du Parlement. Le 21 janvier 1948, la fleur de lys était élue pour symboliser la présence française sur le drapeau adopté ce jour-là par le Québec.

Les communautés francophones canadiennes de l’Ontario (1975), de la Saskatchewan (1979), de la Colombie-Britannique (1981) et de l’Alberta (1982) ont conçu leur étendard autour de ce symbole. En 1965, les francophones d’origine acadienne de la Louisiane s’étaient donné un étendard fleurdelisé. Les descendants de Canadiens français du Nord-Est des États-Unis ont hissé le leur en 1983 (voir Franco-Américains). L’année suivante, le « drapeau de Marquette », qui évoque la découverte du Mississippi par le jésuite et explorateur Jacques Marquette et par Louis Jolliet, rappelait la présence des descendants de Canadiens français des 12 États du Midwest américain.