Les forces armées se composent des forces terrestres, navales et aériennes prêtes à défendre la nation ou à faire la guerre. Les forces armées canadiennes, qui au tout début sont des milices, deviennent une armée de terre, une marine et une force aérienne régulières, puis finalement les Forces canadiennes telles qu'on les connaît aujourd'hui.

Milice et armée

Les milices, qui sont des troupes de défense à temps partiel composées d'hommes adultes, voient le jour au début du Moyen-Âge, en Angleterre, avec le fyrd anglo-saxon (la milice nationale d'avant la conquête normande). Au 18e siècle, les quelques milices qui demeurent en France ont une fonction presque exclusivement cérémonielle, mais, en Nouvelle-France, ce système redevient effectif pour parer aux menaces autochtones et étrangères. À l'époque de la Confédération, le terme « milice » couvre à la fois les forces régulière et à temps partiel, et ce, jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale. En 1883, les forces à temps plein sont appelées « milice active permanente » (MAP), puis « force permanente », tandis que les forces à temps partiel portent, entre les guerres, le nom de « milice active non permanente » (MANP). Pendant la guerre froide, cette dernière devient la Force de réserve. Jusqu'à l'unification des forces du Canada en 1968, l'Armée canadienne est constituée d'une force active et de milices. En 1669, Louis XIV conseille d'adopter le système de la milice partout en Nouvelle-France. Plus tard, le gouverneur Frontenac nomme un capitaine de milice ou un capitaine de la côte dans chaque paroisse et oblige tous les hommes de 16 à 60 ans à s'entraîner un à deux mois par an. Les capitaines de milice honoraires sont très respectés par les habitants et sont des chefs tant civils que militaires. Les jeunes recrues acquièrent les compétences énergiques de leurs alliés autochtones et se spécialisent dans les déplacements rapides en forêt et dans l'attaque-surprise des villages de la Nouvelle-Angleterre. Le clergé et les officiers français déplorent la cruauté de la « petite guerre »; ses adeptes soutiennent qu'elle est intrinsèque aux systèmes de croyances et aux traditions autochtones. Dans les colonies américaines, le service dans la milice est une obligation pour tous les hommes de 16 à 60 ans, mais la milice coloniale permet de recruter des soldats rémunérés afin de répondre à des besoins particuliers.

De concert avec les troupes de la marine ou les troupes coloniales régulières rassemblées par le ministre français de la Marine et des Colonies, la milice protège la colonie jusqu'à ce que la guerre de Sept Ans amène des régiments réguliers d'Angleterre et de France. La milice accomplit aussi des travaux de corvée en construisant des routes, des ponts et des fortifications. Face à la menace du général James Wolfe contre Québec en 1759, se produit une « levée en masse » de la milice, dont plusieurs milliers de membres sont intégrés dans l'armée régulière amenée de France par Montcalm. Toutefois, les membres de cette armée ne sont pas formés pour s'intégrer aux tactiques de leurs compagnons d'armes, et il manque d'hommes pour les remplacer sur les fermes qu'ils quittent, ce qui aggrave les pénuries de vivres en Nouvelle-France. Après la capitulation de Montréal en 1760, les Britanniques désarment les miliciens de la Nouvelle-France, mais gardent les capitaines de milice pour administrer le pays. Ils lèvent une milice canadienne de quelques centaines d'hommes lors de la rébellion de Pontiac en 1763 et lors de l'invasion américaine du Québec en 1775.

En Nouvelle-Écosse, des capitaines de milice sont nommés dès 1710, et Halifax a sa milice en 1749. Cependant, lors de la Révolution américaine, les garnisons britanniques des Maritimes trouvent leur principal appui dans les régiments mobilisés pour la défense des communautés locales, qu'on appelle les Territoriaux.

En 1793, des régiments provinciaux sont créés à Montréal et à Québec. Dissoutes en 1802, ces unités du Bas-Canada sont remplacées en 1803 par 1200 miliciens regroupés en bataillons de service. En 1791, le lieutenant-gouverneur du Haut-Canada, John Graves Simcoe, crée un corps permanent d'anciens, les Queen's Rangers, chargé de la défense et des travaux publics. Ce corps est dissout en 1802 et remplacé en 1811 par un régiment de garde nationale. Simcoe cherche aussi à instaurer un service obligatoire de miliciens par comté, mais les ressources pour l'instruction manquent jusqu'en 1808.

Durant la guerre de 1812, comme durant la guerre de Sept Ans, les miliciens canadiens sont assignés au transport et aux travaux. Certains combattent aux côtés des soldats réguliers britanniques et des régiments provinciaux. Bien que les soldats réguliers bien entraînés jouent un rôle décisif dans la victoire du Haut-Canada, le rôle de la milice canadienne dans la résistance aux envahisseurs est exagéré par la légende canadienne (voir Voltigeurs). Des miliciens volontaires participent à la répression des rébellions de 1837 tant dans le Haut-Canada que dans le Bas-Canada, et certaines compagnies restent actives pendant plusieurs années. Après l'unification des deux Canada en 1841, le gouvernement britannique crée les Royal Canadian Rifles, un régiment d'anciens combattants affectés en garnison. Les vétérans sont ainsi moins tentés de déserter aux États-Unis.

En 1855, les lois de Milice adoptées par le Canada-Uni conservent le principe de l'enrôlement obligatoire dans les unités de la milice affectées en garnison, mais introduisent le concept américain des unités volontaires rémunérées pour leurs journées d'entraînement. Le principe du volontariat s'avère populaire dans l'Ouest canadien, et de nombreuses milices historiques remontent à cette époque. Le principe est moins populaire dans l'Est, et la conscription subsiste en théorie, sinon en pratique, pendant encore une vingtaine d'années.

Les craintes que suscite la Guerre de Sécession pour la sécurité du Canada ne réussissent pas à instaurer la conscription, ce qui constitue un choc pour les Britanniques, qui peinent à renforcer leur colonie en danger. En 1863, le Parlement élève le nombre de volontaires rémunérés à 10 000, et fixe celui des volontaires entraînés sans pouvoir être payés à 35 000. Aucun de ceux-ci n'est entraîné avant la fin de cette guerre. En 1866, 20 000 volontaires font face aux raids des Fenians et deux bataillons de milice sont vaincus à la bataille de Ridgeway le 2 juin.

Après la Confédération, le Militia Act de 1868 autorise l'enrôlement de 40 000 volontaires qui doivent s'entraîner de 8 à 17 jours par an dans des unités de cavalerie, d'infanterie, de fusiliers et d'artillerie, ce qui coûte un million de dollars par année. En 1870, deux bataillons de miliciens de l'Ontario et du Québec accompagnent l'armée régulière britannique dans la répression de la rébellion de la rivière Rouge. En 1871, les dernières garnisons britanniques quittent le Canada et des batteries d'artillerie composées de volontaires à temps plein fondent des écoles d'artillerie pour remplacer les écoles britanniques à Kingston et à Québec. Un officier général commandant (OGC) britannique est nommé à la tête de la milice en 1874 et, en 1876, s'ouvre à Kingston un collège militaire. En 1883, une troisième école d'artillerie s'ouvre à Esquimalt, en Colombie-Britannique. Une école de cavalerie à Québec, des écoles d'infanterie à Fredericton, à Saint-Jean, à Toronto et, plus tard, à London ainsi qu'une école d'infanterie à cheval à Winnipeg forment l'embryon de la Force permanente (FP), qui compte entre 850 et 1000 membres.

Aux côtés d'unités de la FP dirigées par un OGC britannique, le major-général Frederick Middleton, près de 8000 volontaires contribuent à l'écrasement de la Rébellion du Nord-Ouest des Métis et des Premières nations au printemps 1885. La victoire de Middleton s'ajoute au prestige de la milice et aux critiques silencieuses concernant sa formation, son équipement et son organisation. Le successeur dynamique de Middleton, le major-général Ivor Herbert, OGC de 1890 à 1895, fait approuver les réformes urgentes : augmentation du personnel des quartiers généraux, envoi d'officiers pour une formation en Angleterre et promotion de la milice au Québec. Le mandat d'Herbert prend fin au milieu de la crise du Venezuela (1895-1896), lorsque les États-Unis menacent de déclarer la guerre à la Grande-Bretagne à propos de la délimitation des frontières entre le Venezuela et la Guyane britannique. En réponse à cette crise, Ottawa décide d'acheter quelques exemplaires du nouveau fusil britannique, le long Lee-Enfield.

En 1898, le gouvernement Laurier affecte 200 volontaires de la FP à la Troupe de campagne du Yukon pour aider la police et les douaniers à maintenir l'ordre durant la ruée vers l'or du Klondike. Avant le retour de la force en 1900, les Britanniques poussent le gouvernement Laurier à envoyer 1000 hommes à la guerre des Boers. Des volontaires de la milice, appuyés par des soldats, forment alors un bataillon de service spécial du Royal Canadian Regiment (RCR) sous le commandement du lieutenant-colonel W.D. Otter de la FP. Le régiment quitte le Québec à la fin du mois d'octobre 1899. Un second contingent recrute une partie importante des effectifs permanents de l'école de cavalerie et de la police à cheval du Nord-Ouest pour former deux bataillons canadiens de fusiliers à cheval. La plupart de leurs membres sont recrutés dans l'Ouest. Un autre régiment, aussi recruté principalement dans l'Ouest aux frais de Donald Smith, Lord Strathcona, envoie 600 Canadiens à la guerre des Boers. Le Canada désigne également un troisième bataillon du RCR pour relever la garnison britannique de Halifax engagée dans cette guerre.

Contrairement à son modèle britannique, la milice canadienne est étouffée par le patronage politique. Tous les commandants britanniques, sauf un, voient leur carrière au Canada ponctuée de querelles avec le ministre de la Milice. Sir Frederick Borden, ministre de la Milice et de la Défense de 1896 à 1911 sous Laurier, ne fait pas exception à la règle, mais il souhaite des réformes. En 1904, un Conseil de la Milice remplace l'OGC britannique, ouvrant la voie à un chef d'état-major canadien. Le premier est Otter en 1908. On ajoute des corps auxiliaires : service de santé, corps d'intendance de l'armée, magasins militaires, génie, transmissions ainsi qu'une section de guides canadiens, puisque le Canada ne dispose pas de cartes systématiques de ses régions frontalières. L'infanterie reçoit le nouveau fusil canadien Ross.

Lors d'une conférence impériale sur la défense en 1909, le Canada et d'autres membres du Commonwealth acceptent l'uniformisation de l'organisation, des règlements et de l'équipement sur le modèle britannique et la présence d'officiers impériaux d'état-major général. En 1914, un gouvernement conservateur élu en 1911 a développé l'effectif de défense. La FP du Canada compte 3000 hommes et près de 60 000 miliciens partiellement entraînés. L'instruction des cadets se fait à l'école secondaire pour les garçons et parfois pour les filles, sauf en Saskatchewan. Un plan de mobilisation est déjà prêt. Cependant, plutôt que de l'utiliser pendant la Première Guerre mondiale, le ministre de la Milice, Sir Samuel Hughes, crée le Corps expéditionnaire canadien (CEC) en faisant appel à des volontaires. Ces derniers permettent au Canada de constituer un corps d'armée comprenant quatre divisions d'infanterie sur le front occidental et de consacrer une cinquième division à la défense de l'Angleterre. Au milieu de 1917, le Corps canadien est commandé par un Canadien, le lieutenant-général Sir Arthur Currie, et tous les postes, sauf quelques postes clés, sont occupés par des Canadiens.

Le Corps est fier de sa victoire à la bataille de la crête de Vimy en avril 1917, mais le remplacement des 10 000 pertes force le gouvernement du Canada à revenir sur sa promesse de ne jamais recourir à la conscription pour le service outre-mer. Le gouvernement de coalition de Borden remporte une élection très divisée en décembre 1917 et recrute 100 000 soldats supplémentaires en vertu de la Loi du Service Militaire. Une série de victoires du Corps canadien contribue à mettre fin à la Première Guerre mondiale le 11 novembre 1918.

Après la guerre, deux des bataillons les plus éminents se joignent au RCR, et l'effectif théorique total de la FP atteint 10 000 hommes. Le nombre effectif demeure aux environs de 4000. Ottawa estime qu'il n'est pas nécessaire de se procurer des chars ou des fusils modernes. Les unités de la milice s'autofinancent et s'équipent en bonne partie par leurs propres moyens grâce à des officiers généreux. Au pire moment de la Crise des années 1930, à peine plus de 2000 hommes participent au camp d'entraînement, et pour quatre jours seulement.

La détérioration de la situation internationale et le déséquilibre évident de la milice entraînent une réorganisation en 1936. L'effectif de la MANP chute de 134 000 membres répartis en 15 divisions à un chiffre de 86 557 et 7 divisions. Quelques unités de cavalerie deviennent des régiments de « chars », bien qu'aucun char ne soit acheté, et les batteries d'artillerie passent de 97 à 155 jusqu'en 1939. La milice reçoit graduellement de nouveaux uniformes et de l'équipement en remplacement de ceux de la Première Guerre mondiale et, pour la première fois, les volontaires reçoivent des bottes de service.

Lors de la Deuxième Guerre mondiale, le Canada envoie une armée de trois divisions d'infanterie et de deux divisions blindées ainsi que deux brigades blindées indépendantes. Près de 750 000 hommes et femmes sont mobilisés. En juin 1940, la Loi sur la mobilisation des ressources nationales autorise le gouvernement à réquisitionner les services des Canadiens pour la défense intérieure. En novembre 1944, après de grandes pertes en Italie et dans le nord-ouest de l'Europe, cette loi est modifiée pour permettre la conscription pour service outre-mer. Dans les faits, seulement 2500 conscrits sont intégrés dans les unités opérationnelles pendant les derniers mois de la guerre en Europe.

L'effectif de l'Armée canadienne est fixé en 1946 à 25 000. En 1951, le Canada autorise la formation d'une brigade d'infanterie en appui des forces des Nations unies dans la guerre de Corée, à laquelle le Canada envoie progressivement près de 22 000 militaires. En 1952, il augmente à 52 000 l'effectif de son armée pour remplir ses obligations envers l'OTAN (Organisation du traité de l'Atlantique Nord). Dans les années 1950, la milice de six divisions devient la Force de réserve, mais son assignation, à la fin de la décennie, à des tâches de sécurité et de défense civile ainsi que le démantèlement de certaines unités anciennes affaiblissent son moral.

En 1956, l'Armée canadienne se trouve un nouveau rôle. La condamnation américaine de l'invasion britannique, française et israélienne en Égypte menace de démanteler l'OTAN à une époque où l'Union soviétique menace Londres et Paris d'une attaque nucléaire. Afin de conclure rapidement un armistice et de mettre fin au conflit, Lester Pearson propose une force de maintien de la paix pour séparer les belligérants le plus délicatement possible. Le Canada suggère rapidement d'utiliser un bataillon d'infanterie, les Queen's Own Rifles, comme force neutre à interposer entre les deux opposants. Le président Nasser de l'Égypte rejette l'offre canadienne de telles troupes apparentées aux Britanniques. Ottawa ne laisse pas voir son humiliation et offre plutôt des transmissions et un soutien logistique. Un porte-avions canadien mène 1000 troupes administratives en Égypte. Un Canadien, le lieutenant-général E.L.M. Burns, prend les commandes de la Force d'urgence des Nations Unies (FUNU). Peu après, le Canada fournit des transmetteurs pour tenter de contrôler la violence au Congo, des troupes supplémentaires pour séparer les Grecs des Chypriotes turcs ainsi que d'autres soldats et de l'équipement là où le rétablissement de la paix semble possible et souvent là où ce n'est pas le cas.

L'idée du maintien de la paix est populaire chez la plupart des Canadiens et, puisque cela convient habituellement aux alliés canadiens, Ottawa réussit à ne pas s'impliquer dans les guerres de ses alliés, notamment au Vietnam. Le service est suffisamment dangereux pour que les troupes gardent le moral sans s'épuiser. Entre-temps, l'engagement permanent de l'OTAN autorise l'instruction et l'équipement d'une brigade de soldats en vue d'une guerre sur terre à la fine pointe de la technologie. Les forces terrestres en temps de paix sont composées de trois brigades mécanisées principalement stationnées à Petawawa (Ontario), à Valcartier (Québec) et à Wainwright (Alberta).

Voir aussi Régiment.

RICHARD A. Preston, révisé par DESMOND MORTON

Marine

Les forces navales internes d'Amérique du Nord remontent à la période coloniale. Jusque vers la fin du 19e siècle, des flottilles armées répondent à des besoins spécifiques de la colonie, des provinces et de la nation, le long des côtes et sur les Grands Lacs. La rivalité navale anglo-allemande fait germer l'idée que les bateaux de protection des pêches du ministère de la Marine et des Pêcheries devraient former une organisation séparée; le 29 mars 1909, le Parlement approuve les dépenses qui assureront la coopération du Service naval canadien avec la Royal Navy de Grande-Bretagne. Le 4 mai 1910, la Loi du Service naval crée la Marine royale du Canada (MRC). Celle-ci pose un problème politique majeur et encaisse plusieurs reculs sous le règne des conservateurs entre 1911 et 1914. Divisée entre Halifax (Nouvelle-Écosse) et Esquimalt (Colombie-Britannique), elle est dirigée de loin par son quartier général d'Ottawa. L.P. Brodeur, son premier ministre, George J. Desbarats, son sous-ministre, et le contre-amiral Charles E. Kingsmill, directeur (retraité) de la Royal Navy, sont transférés du ministère de la Marine et des Pêcheries; ils comprennent les problèmes de la MRC, mais ses dirigeants ne comprennent pas toujours les besoins de la flotte et sont souvent incapables de les expliquer au gouvernement.

Après la Première Guerre mondiale, les administrations tant conservatrices que libérales privent la MRC de ressources. Le commodore Walter Hose, directeur du Service naval de 1921 à 1928 et chef d'état-major de la Marine de 1928 à 1934, doit résister aux efforts de la milice visant à subordonner et même démanteler la MRC. Hose doit fermer le Collège royal de la Marine du Canada en 1922, mais crée la Réserve de volontaires de la Marine royale du Canada en 1923. Le contre-amiral Percy Nelles, chef d'état-major de la Marine de 1934 à 1944, poursuit le travail de son prédécesseur tandis que la tension internationale de la fin des années 1930 finit par sensibiliser, presque trop tard, Ottawa à la nécessité d'avoir une force navale efficace.

Lors des deux guerres mondiales, la menace des sous-marins allemands dans l'Atlantique occidental provoque un développement inattendu de la MRC qui, en 1917-1918, consiste à détourner vers la côte est du Canada des ressources précédemment allouées à la Royal Navy. En 1941, il s'agit de créer une puissante flotte océanique par un programme intensif de construction de navires et de recrutement. Les engagements prévus dans le Pacifique aggravent le problème en 1943. L'effectif de la MRC passe de 13 navires de guerre et environ 3000 hommes en 1939 à 365 navires et 100 000 hommes en 1945. Au début, cette croissance nuit à l'efficacité, surtout dans l'escorte des convois, qui est la tâche principale de la MRC.

En partie parce que le Quartier général du service naval installe sur terre des systèmes de contrôle efficace de la navigation, d'interception par radio et d'opérations de renseignement, mais en partie aussi parce que le Canada assure la moitié des escortes sur les routes de l'Atlantique Nord (voir Bataille de l'Atlantique), la Grande-Bretagne et les États-Unis acceptent de créer un nouveau théâtre d'opérations, l'Atlantique Nord-Ouest canadien. Le 1er mai 1943, le contre-amiral L.W. Murray en devient le commandant en chef, une première dans l'histoire du Canada. De 1943 à 1945, la MRC devient la troisième plus importante force navale des alliés et participe à une grande variété d'opérations sur bon nombre de régions.

Les Canadiens voient souvent dans la MRC une pâle imitation de la Royal Navy. Le premier ministre Mackenzie King la soupçonne de n'être qu'un instrument aux mains de l'Amirauté britannique. Pour assurer néanmoins la continuité d'une flotte océanique, son gouvernement approuve, en 1945, une force navale permanente limitée, disposant de deux porte-avions, de deux croiseurs et de douze destroyers. On ne se presse pourtant pas pour s'enrôler dans la force navale régulière, au point qu'il faut prolonger la période de service de certains membres du personnel de réserve engagés pendant la guerre. Les relations entre officiers et matelots se dégradent sous la pression des ajustements nécessaires en temps de paix. Après trois mutineries en 1949, le contre-amiral E. Rollo Mainguy préside une commission qui réclame d'urgence l'abolition de certaines coutumes britanniques non pertinentes. Son rapport, accueilli avec réticence dans la profession navale, devient la Grande Charte de la MRC.

Pendant la guerre de Corée (1950-1953), la MRC garde trois destroyers dans les eaux coréennes. En 1964, poussée par la guerre froide, la MRC dispose d'un porte-avions (le Bonaventure), de 22 destroyers de conception et de construction canadiennes, de 17 escorteurs océaniques de la génération 1940-1945, de 10 dragueurs de mines et de 21 500 membres, affectés principalement aux opérations anti-sous-marines de l'OTAN. L'unification survient en 1968. L'opposition est amère chez les officiers dont beaucoup démissionnent. Le contre-amiral W.M. Landymore proteste avec véhémence et de façon tellement indiscrète qu'il est licencié.

L'intensification de la guerre froide à la suite des hostilités en Corée stimule l'augmentation du budget de la défense et soulève de nouveaux défis pour la marine. Dans le cadre de sa contribution à l'OTAN et à la défense continentale, le Canada prend des engagements, dont la lutte contre les sous-marins, qui prend rapidement de l'ampleur et le dessus sur ses autres engagements. Des nouveaux navires, comme le destroyer d'escorte (DDE) anti-sous-marin de la classe Saint-Laurent, sont introduits, tout comme les navires de classe ultérieure Restigouche et Mackenzie. Le Navire canadien de Sa Majesté (NCSM) Magnificent, porte-avions de la Deuxième Guerre mondiale, est remplacé en 1957 par le Bonaventure, modèle plus moderne, qui est ferraillé après sa refonte par le gouvernement libéral de Pierre Trudeau en 1968. La marine joue aussi un rôle limité dans la crise des missiles Cubains d'octobre 1962. Le ministre de la Défense nationale Douglas Harkness, sans l'approbation du premier ministre Diefenbaker, ordonne aux destroyers de la MRC de relever les navires de la US Navy dans le cadre du blocus de Cuba.

Au début des années 1960, la MRC commence à utiliser les hélicoptères Sea King lancés depuis les navires. Lors de l'unification des Forces canadiennes, la MRC est remplacée par le Commandement maritime (COMAR), qui assume aussi le commandement des escadrons anti-sous-marins de l'Aviation royale du Canada (ARC).

Dans les années 1970, la marine continue de remplir son rôle dans la lutte contre les sous-marins, bien que son effectif diminue et qu'elle soit confrontée à des coûts grandissants d'entretien et de carburant des navires vieillissants. En 1976 est lancé un programme de reconstruction limité des frégates de patrouille et des avions de patrouille Aurora de Lockheed, mais la marine continue de se « dérouiller » tout au long des années 1970. Les incursions soviétiques et américaines dans les eaux arctiques soulèvent des inquiétudes quant à la souveraineté canadienne, et on propose des plans en vue de créer des frégates modernes ainsi qu'une flotte sous-marine nucléaire à même de faire valoir l'autorité nationale dans l'Arctique. Un tollé général anéantit ces plans dans les années 1980.

Le 1er août 1990, l'Iraq envahit le Koweït. En réponse à la tension diplomatique qui s'ensuit, le Canada apporte au départ la même contribution au conflit que lors de son dernier engagement militaire sérieux, en Corée, 40 ans plus tôt. Le premier ministre Brian Mulroney offre les NCSM Terra Nova et Athabaskan, des destroyers, ainsi que le navire de soutien Protecteur à la région dans le cadre d'une tentative américaine de faire sortir l'Iraq du Koweït. Les navires et leur équipage de 1000 hommes sont préparés avec précipitation à leur premier engagement naval sérieux depuis 1953 et ils quittent le golfe le 24 août 1990 pour participer au blocus de l'Iraq, où ils font bonne impression malgré les ressources maritimes vieillies.

Lors de la chute de l'Union soviétique, le Canada met fin à sa contribution aux forces de l'OTAN en Allemagne. Une partie des fonds ainsi libérés finit par être investie dans un programme de modernisation de la marine, même si le remplacement des hélicoptères Sea King, quelque peu âgés, est abandonné par le gouvernement libéral de Jean Chrétien en 1993.

Avec la fin de la guerre froide, la marine, qui se concentrait sur les opérations anti-sous-marines, s'attaque à d'autres tâches nationales et internationales, dont deux missions visant à faire respecter les lois nationales. À la fin de juillet 2000, le GTS Katie, un navire de charge américain, est recruté pour ramener le personnel et le matériel militaires canadiens des Balkans à la suite de la victoire de l'OTAN contre la Serbie, qui tentait d'envahir la province largement albanaise du Kosovo au printemps 1999 (opération Allied Force). Lorsque le GTS Katie s'éloigne du parcours convenu, la marine lance l'opération Megaphone, une mission d'arraisonnement visant à protéger les intérêts canadiens. La marine effectue aussi des missions d'application des lois contre deux navires espagnols soupçonnés de surpêche sur les Grands Bancs (opération Ocean Vigilance, 1995-1997).

À l'étranger, la Marine canadienne participe aussi à des efforts de secours humanitaire dans le Timor oriental (opération Toucan), à des missions d'escorte pour l'acheminement d'aide en Somalie (opérations Deliverance et Relief, 1992-1993), à des opérations de maintien de la paix en Haïti (opération Forward Action, 1993-1994) et à l'application de sanctions imposées par l'ONU à l'Iraq (opération Tranquility, 1995-1998; opération Prevention, 1997; opération Augmentation, 1998-2002; opération Determination, 1998) ainsi qu'en Bosnie (opération Sharp Guard, 1993-1996).

La menace du terrorisme international à la suite des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis pousse la Marine canadienne à être active sur la scène mondiale. Dans le cadre de l'opération Apollo (d'octobre 2001 à décembre 2003), le NCSM Halifax, puis le NCSM Calgary ainsi que près de 4000 marins sont envoyés dans la région du golfe Persique, en Afghanistan et ailleurs, afin de diriger des missions d'arraisonnement et de fournir de l'aide en matière de logistique, de soutien et de reconnaissance. À son apogée, la contribution du groupe opérationnel naval du Canada à l'opération Apollo se chiffre à 1500 hommes et six navires de guerre. Lors de ces déploiements, la Marine canadienne participe à des opérations de protection de la force, de soutien de la flotte, d'interdiction de leadership et d'interdiction maritime. Pendant l'opération Apollo, 18 des 20 navires canadiens sont déployés, et les membres de l'équipe canadienne d'arraisonnement interpellent plus de 10 000 navires et effectuent plus de 260 arraisonnements, ce qui représente près de 60 p. 100 des arraisonnements effectués par la flotte de la coalition tout entière.

Après l'opération Apollo, la Marine canadienne participe à l'opération Altair dans le cadre de l'opération Liberté immuable menée en Afghanistan sous l'égide des États-Unis. Les NCSM Toronto et Winnipeg font partie des navires envoyés dans le golfe Persique avec pour buts premiers d'effectuer des patrouilles de surveillance et de mener des opérations d'interdiction maritime.

La marine est aussi active en dehors de la guerre contre le terrorisme. Depuis 2008, le Canada augmente son rôle naval dans la lutte contre la piraterie menée par l'OTAN dans la Corne de l'Afrique (opération Ocean Shield, 2007-2009, opération Sextant, 2006-2009). La Marine canadienne continue de participer aux efforts d'aide humanitaire. Après les ravages de l'ouragan Katrina aux États-Unis à l'été 2005, l'Armée canadienne et la Marine canadienne contribuent à l'aide humanitaire en déployant les NCMS Ville de Québec, Athabaskan et Toronto dans la région. La Marine canadienne participe aussi aux efforts d'aide humanitaire suite au tremblement de terre en Haïti (opération Hestia) en 2010.

W.A.B. DOUGLAS et JASON RIDLER

Force aérienne

L'Aviation royale du Canada (ARC) est fondée le 1er avril 1924 et perd son identité distincte lors de l'unification des Forces armées canadiennes en 1968. Il n'existe aucune aviation militaire au Canada avant 1914. J.A.D. McCurdy et F.W. « Casey » Baldwin, membres de l'Aerial Experiment Association d'Alexander Graham Bell, effectuent des vols expérimentaux à bord du Silver Dart et du Baddeck I à Petawawa (Ontario) en août 1909, mais suscitent peu l'intérêt du ministère de la Milice et de la Défense. Après le début de la guerre en 1914, l'aviation militaire et navale connaît un essor extraordinaire, mais le gouvernement canadien demeure réticent envers la création d'une force aérienne distincte jusque tard dans cette guerre. Plus de 20 000 Canadiens servent comme pilotes, observateurs et personnel préposé à l'appui tactique dans le Royal Flying Corps britannique, le Royal Naval Air Service et, après le 1er avril 1918, dans la Royal Air Force (RAF).

La publicité entourant la participation canadienne à la guerre aérienne et surtout aux exploits de pilotes de chasse aussi remarquables que W.A. Bishop, W.G. Barker, Raymond Collishaw et D.R. McLaren intensifie les pressions favorables à la création d'un service canadien distinct, sans compter la menace que constituent les sous-marins à longue portée allemands pour la navigation sur la côte est du Canada. Le gouvernement Borden autorise donc la création de deux petites forces : le Service aéronaval de la Marine royale canadienne pour la défense côtière et l'Aviation canadienne pour appuyer le CEC sur le front occidental. Ces deux organisations disparaissent rapidement, la première en décembre 1918 et la deuxième au milieu de 1919.

Avant le démantèlement de l'Aviation canadienne naissante, des initiatives sont en cours pour formuler une politique nationale de l'aviation. Une Commission de l'air est créée en juin 1919 sous la présidence du ministre des Douanes, A.L. Sifton, avec mission de conseiller le gouvernement sur une future politique de l'aviation. Cette commission jette les bases de la création et de la réglementation d'une aviation civile et, dans l'hypothèse où la force d'une aviation militaire dépend vraiment de celle d'une aviation commerciale, n'envisage la formation que d'une force aérienne temporaire limitée. Ainsi naît l'Aviation canadienne en avril 1920, mais on constate rapidement qu'il faut quelque chose de plus permanent.

Conformément à la Loi sur la Défense nationale de 1922, le nouveau ministère de la Défense nationale absorbe la Commission de l'air et réunit ses deux branches civile et militaire sous le commandement du directeur de l'Aviation canadienne, qui relève du chef d'état-major de l'armée (plus tard chef d'état-major général). L'Aviation canadienne est enfin une force permanente. Ce n'est qu'en novembre 1938 que l'officier principal de cette force aérienne est désigné Chef d'état-major de la Force aérienne et relève directement du ministre de la Défense nationale. En 1923, l'Aviation canadienne devient « royale ». Le 1er avril 1924, après l'entrée en vigueur des Règlements et ordonnances royaux pour l'ARC, celle-ci emprunte à la RAF ses insignes, sa devise, ses uniformes, sa structure de grades et même sa propre date officielle de création.

Malgré cette façade coloniale, l'ARC est un service canadien. Jusqu'au début des années 1930, près de la moitié de son personnel accomplit des opérations d'aviation civile. Le gros de son travail consiste en arrosage des forêts et en patrouilles des incendies, en surveillance des pêcheries et des douanes le long des deux côtes, en vols de sauvetage et en photographies aériennes qui contribuent largement à la cartographie et à l'enquête géologique (voir Commission géologique du Canada) des zones éloignées. Elle utilise pour ces missions des avions comme l'hydravion à coque Vedette de Canadian Vickers.

En 1928, l'ARC rachète à la Grande-Bretagne quelques chasseurs Siskin et des avions Atlas de coopération avec l'armée de terre en remplacement de ses appareils depuis longtemps hors service. Aucun autre achat important n'a lieu durant la crise des années 1930. Il faut mentionner que durant la première moitié de l'entre-deux-guerres, la force aérienne du Canada n'existe que sur papier, bien que ses connexions avec la RAF, sous forme d'échanges, d'un personnel de liaison et de stages d'officiers canadiens dans les écoles militaires britanniques, lui assurent un certain niveau de professionnalisme et la familiarisent avec la doctrine des forces aériennes.

Au début de la Deuxième Guerre mondiale en 1939, l'ARC ne possède aucun avion de première classe ou autre matériel, sauf quelques Hawker Hurricanes. On établit cependant un plan pour son expansion future. Les commandements aériens de l'Ouest et de l'Est sont responsables de la défense côtière, et le Commandement de l'instruction est situé à Trenton, en Ontario. Huit escadrons de l'Aviation active permanente et 12 escadrons de l'Aviation active auxiliaire sont disponibles.

L'élément essentiel du développement en temps de guerre est le Programme d'entraînement aérien du Commonwealth (PEACB). Ce vaste programme assure la formation de 131 553 membres d'équipage dont 72 835 sont canadiens. Bien que le gouvernement canadien s'engage à former des équipages selon ce plan, il n'accorde pas à l'ARC un statut autonome comparable à celui de l'Armée canadienne durant la guerre. Bien que l'accord du PEACB contienne une disposition britannique selon laquelle les équipages du Commonwealth « seront [...] identifiés selon leurs dominions respectifs », le gouvernement canadien n'accorde pas aux équipes au sol le financement nécessaire pour appuyer les équipages outre-mer, ni même le plein financement des équipages et escadrons affectés outre-mer. Dès lors, les pilotes, navigateurs, canonniers et autres Canadiens sont dispersés dans les unités de la RAF plutôt que d'être groupés dans des unités de l'ARC. Cependant, le ministre de la Défense nationale pour l'air, C.G. Power, aidé par les officiers supérieurs de l'ARC, persuade la RAF de former de nouveaux escadrons canadiens de l'ARC au fur et à mesure que la guerre progresse.

Sur 250 000 hommes et femmes mobilisés pendant la guerre dans l'ARC, 94 000 servent à l'étranger. La plupart des aviateurs volent avec la RAF, mais 48 escadrons proprement canadiens participent à des opérations dans le monde, depuis l'escadron no 1 (plus tard 401) engagé dans la bataille d'Angleterre jusqu'aux escadrons de transport 435 et 436 en mission en Inde et en Birmanie dans les derniers jours de la guerre contre le Japon. L'escadron 417 et l'escadre 331 se battent en Afrique du Nord et le premier se dirige ensuite vers l'Italie.

Les escadrons canadiens font leur part dans tous les commandements opérationnels de la RAF du pays. Ils forment leur propre groupe, le 6e Groupe (ARC) du Bomber Command, et fournissent la moitié de la force de frappe du 83e Groupe combiné de la Deuxième force aérienne tactique de la RAF. Des aviateurs comme C.M. « Black Mike » McEwen, G.E. Brookes et George « Buzz » Beurling perpétuent la tradition des Bishop, Barker, Collishaw et MacLaren.

Dès le départ, l'ARC s'engage profondément dans la bataille de l'Atlantique. Ses escadrons décollent des bases de la côte est sur des Lockheed Hudsons, Venturas, Catalinas, Cansos et Liberators, escortent les convois et traquent les sous-marins. Avec l'aviation américaine, elle participe à la défense de l'Alaska contre les incursions japonaises. L'ARC accomplit en outre des patrouilles anti-sous-marines en Extrême-Orient.

Le Bomber Command est le plus grand commandement opérationnel de la RAF. Il compte des milliers de Canadiens formés par le PEACB, qui participent aux bombardements massifs. Ils sont engagés dès le début, mais la première unité canadienne est le 405e Escadron, opérationnel dès l'été 1941 et qui fait partie du groupe d'élite des Pathfinders. En janvier 1943, le 6e Groupe devient opérationnel, sous le commandement de Brookes, puis de McEwen. Le commandant d'escadre J.E. Fauquier est le principal pilote canadien de bombardier. Les pertes sont lourdes : sur plus de 17 000 membres de l'ARC tués durant la Deuxième Guerre mondiale, près de 10 000 relèvent du Bomber Command.

Vers la fin de 1946, l'effectif de l'ARC chute à 13 000. Sa force permanente reprend ses tâches de transport, recherche et sauvetage et ses patrouilles de surveillance. Les avions à réaction n'entrent en service qu'en 1948 avec l'achat de quelques Vampires britanniques. Pendant la guerre de Corée, la participation de l'ARC se limite aux missions de transport du 426e Escadron, bien que certains pilotes canadiens volent avec la US Air Force. La menace de la guerre froide renverse la tendance à la réduction de l'ARC. En février 1951, le gouvernement canadien envoie une division de 12 escadrons de chasseurs en Europe dans le cadre de sa contribution à l'OTAN. En 1958, le Canada et les États-Unis forment ensemble le Commandement de la défense aérienne de l'Amérique du Nord (NORAD); en plus d'engagements substantiels dans la défense intérieure, cette nouvelle orientation dans la politique de défense du Canada entraîne la nomination d'un Canadien comme commandant adjoint. Le premier est le maréchal de l'Air C.R. Slemon.

Après 1945, le Canada assure l'essentiel de sa défense avec des avions de construction étrangère, comme le démontre l'annulation du programme des Avro Arrow en 1959. La tendance de l'ARC à répondre aux initiatives extérieures, qui la caractérise depuis longtemps, se poursuit après sa disparition au moment de l'unification des trois armes en 1968. Dans les Forces canadiennes d'aujourd'hui, l'ARC laisse des traces, comme les numéros de ses escadrons et, de façon moins tangible mais non moins réelle, son esprit de corps.

Voir aussi Snowbird.

S.F. WISE

L'unification et ses lendemains

La Loi sur la réorganisation des Forces canadiennes du 1er février 1968 abolit la MRC, l'Armée canadienne et l'ARC qu'elle remplace par un service unique, les Forces armées canadiennes, avec des effectifs réguliers et de réserve et le potentiel d'une force spéciale capable de répondre aux engagements envers l'OTAN, les Nations Unies et d'autres organismes. C'est une expérience propre au Canada, qu'on ne retrouve dans aucun autre pays. Une décennie plus tard, l'identité des trois armes réapparaît en partie.

L'intégration est une politique récurrente depuis l'établissement en 1922 d'un seul Quartier général de la Défense nationale (QGDN). Sous la gouverne de Brooke Claxton, ministre le la Défense nationale de 1946 à 1954, les collèges militaires (voir collèges militaires et d'état-major) du Canada et les institutions juridiques militaires sont regroupés, tout comme d'autres éléments de l'administration militaire. Le gouvernement conservateur de John Diefenbaker (1957-1963) unifie les services médicaux, juridiques et d'aumônerie.

Les forces armées s'attendent à des changements importants consécutivement à l'arrivée au pouvoir des Libéraux en 1963. Les chefs militaires ont leur part de responsabilité dans l'indécision et la confusion des politiques de défense qui contribuent au renversement du gouvernement Diefenbaker. La Commission royale d'enquête Glassco (1963) critique sévèrement l'inefficacité de l'administration et sa multiplication par trois. Il semble raisonnable de rendre ce gaspillage administratif partiellement responsable de la chute rapide des dépenses d'équipement dans le budget de la défense, soit de 42,4 à 18,9 p. 100 entre 1954 et 1962. Dans l'opposition, les Libéraux oublient leurs arguments antérieurs contre les ogives nucléaires, mais promettent une révision approfondie de la politique de défense et un allégement des engagements envers les alliés en matière d'armement nucléaire.

L'homme d'affaires torontois Paul Hellyer, qui était le critique de l'opposition en matière de défense, devient ministre de la Défense et entreprend la révision promise. Lors de la parution de son rapport en mars 1964, des mots comme « mobile », « flexible » et « imaginatif » et l'accent mis sur le maintien de la paix comme réalisation privilégiée par le premier ministre Lester Pearson n'enfreignent pas la poursuite des engagements envers l'OTAN, la défense aérienne continentale et la sécurité intérieure. La promesse d'« une seule force de défense unifiée » passe presque inaperçue.

Au départ, Hellyer ne songe pas à l'unification, mais cette idée germe en son esprit lorsqu'il essaie de traiter avec trois chefs de service qui chacun tire la couverture de son côté. La Commission Glassco avait répertorié plus de 200 services interarmes, dont peu collaboraient. Hellyer pense qu'à l'avenir les services devront travailler en étroite collaboration. Sa première initiative, approuvée par le Parlement le 7 juillet 1964, est l'entière intégration des QGDN sous l'autorité d'un seul Chef de l'état-major de la Défense (CED). Il divise les fonctions de l'état-major en quatre sections : opérations, personnel, logistique et finances. Il s'attire peu de critiques. Même les services accueillent bien l'idée d'un quartier général rationalisé, s'il remplit la promesse de fournir les nouveaux équipements tellement nécessaires.

Le 7 juin 1965, les commandements de la MRC, de l'armée et de l'ARC cèdent la place à six commandements fonctionnels avec, pour la plupart, des responsabilités régionales. Le COMAR hérite des navires de la MRC et des escadrons anti-sous-marins de l'ARC sur les deux côtes. La Force mobile de Saint-Hubert, au Québec, prend charge des groupes de brigade et de la milice de l'armée ainsi que des escadrons d'appui au sol de l'ARC. Le Commandement de l'instruction et le Commandement du matériel intègrent les fonctions pertinentes aux trois services, tandis que le Commandement de la défense aérienne et le Commandement du transport aérien passent tels quels de l'ARC. Le Commandement des communications s'ajoute plus tard. Les forces terrestre et aérienne stationnées en Europe se rapportent directement à Ottawa. Le 1er mai 1966, les camps, les stations et les « navires » en cale sèche des forces navales se regroupent en 39 bases des Forces canadiennes. On crée des écoles d'instruction unifiées et un système de paie centralisé.

Beaucoup d'officiers supérieurs s'attendent alors à disposer d'un espace pour respirer, mais Hellyer veut aller au bout de sa réforme concernant l'unification. Les changements institutionnels sont poussés assez loin pour rendre cette unification toute naturelle. Lorsque des officiers supérieurs protestent, Hellyer y voit presque un défi lancé contre la suprématie des civils sur les militaires. Les politiciens, les éditeurs et les caricaturistes tournent souvent en dérision les objections des officiers. On rappelle au public que les démissionnaires bénéficient de pensions généreuses. En nommant le général Jean-Victor Allard au poste de CED, Hellyer sait qu'il s'agit d'un partisan inconditionnel de l'unification et de l'élimination de nombreux aspects hérités des forces britanniques.

Malgré la prolongation d'un débat parfois hargneux sur la Loi sur la réorganisation des Forces canadiennes, celle-ci est adoptée par la Chambre des communes avec l'appui du Nouveau Parti démocratique (NPD) et du Crédit social. En moins d'un an, les membres des Forces canadiennes apparaissent dans leurs nouveaux uniformes verts à l'image de ceux de la US Air Force avec des insignes de grade reconnaissables aussi bien par le personnel américain que canadien.

La publicité faite autour de l'intégration et de l'unification laisse dans l'ombre les efforts du gouvernement pour trouver des rôles nouveaux et des équipements neufs pour ses forces armées réorganisées. Au lieu de réduire leur rôle sur le plan international en fonction de la réduction des effectifs, le gouvernement engage d'importantes forces dans l'opération de maintien de la paix à Chypre, en 1964, une tâche « de courte durée » qui durera 30 ans. La recherche d'un rôle non nucléaire au sein de l'OTAN le conduit à promettre d'envoyer des forces en Norvège en cas de menace contre le flanc nord (et non nucléaire) de l'OTAN.

Le groupe-brigade canadien, mal équipé, ne reçoit du transport de troupes blindé qu'en 1967 et des chars modernes qu'en 1977. Lorsque les conseillers des forces aériennes recommandent l'achat de F-4 Phantom de construction américaine, le gouvernement choisit des CF-5 moins dispendieux, mais moins sophistiqués. Il annule un programme de huit frégates polyvalentes pour la marine et lui substitue la construction de quatre destroyers équipés d'hélicoptères de lutte anti-sous-marine et la modernisation coûteuse du seul porte-avions, le Bonaventure.

Bien conscient que l'opinion publique et la plupart de ses collègues préconisent des coupures dans la défense, Hellyer négocie un budget fixe de 1,5 milliard de dollars pour son ministère. Sa réorganisation drastique accompagnée de licenciements de personnel est le prix à payer pour la modernisation. L'inflation absorbe la plupart des économies. Un destroyer qui coûtait 20 millions en 1960 vaut 50 millions en 1967. L'apathie des Canadiens face à la défense augmente au cours de cette décennie et sous l'effet des critiques de l'engagement américain au Vietnam. Les Canadiens se préoccupent de problèmes intérieurs : inflation, chômage et séparatisme au Québec.

Le 26 juin 1968, les électeurs canadiens intronisent le nouveau chef libéral, P.E. Trudeau, qui promet de mener une politique systématique et de guérir la « crampe du stratège » qui bloque la défense du Canada depuis 1945. Le 3 avril 1969, le nouveau premier ministre proclame de nouvelles priorités de défense : surveillance du territoire et des côtes du Canada (protection de sa souveraineté), défense de l'Amérique du Nord en collaboration avec les États-Unis, exécution des engagements envers l'OTAN et accomplissement d'opérations internationales de maintien de la paix selon les moyens du Canada.

Cette liste renverse les priorités de Hellyer (1964). Le maintien de la paix, par quoi Hellyer justifiait l'unification, tombe au dernier rang des priorités; la surveillance vient maintenant en tête. Le successeur de Hellyer au ministère de la Défense nationale, Léo Cadieux, va à Bruxelles avertir l'OTAN de coupures drastiques dans la participation du Canada. En août 1969, le contingent canadien de l'OTAN, fort de 10 000 hommes, diminue de moitié, et la moitié restante passe du commandement britannique au commandement américain. Cadieux annonce au Parlement la réduction des effectifs des Forces armées de 110 000 à 80 000 ou 85 000. Le Bonaventure, à peine rénové, est mis au rancart. Cinq régiments réguliers disparaissent de la liste des unités de la Force régulière. La plupart des chasseurs CF-5 sont remisés.

Les nouvelles politiques coûtent cher et les chefs militaires en assument le blâme. La liquidation du porte-avions coûteux, la mise au rancart d'un hydroptère expérimental et la livraison de nouveaux destroyers ne répondant plus aux besoins ternissent l'image du Commandement maritime. Les critiques débouchent en 1972 sur une politique de transfert des pouvoirs à des civils.

Les politiques du gouvernement, résumées dans La Défense dans les années 70 (1970), attribuent aux militaires le rôle de gardiens de la souveraineté non seulement dans l'Arctique et dans les océans, mais en tant qu'aide aux (ou des) pouvoirs civils. C'est là un rôle traditionnel mais à demi oublié des Forces canadiennes; la violence urbaine aux États-Unis et le rôle potentiel de maintien de la paix justifient cependant cette planification et l'entraînement subséquent. En octobre 1969, des troupes sont envoyées à Montréal lorsqu'une grève de la police provoque des émeutes.

La crise d'octobre entraîne une intervention beaucoup plus massive; le 14 octobre 1970, des troupes sont dépêchées à Ottawa pour protéger les édifices publics et des personnalités en vue. Le 16 octobre, Trudeau proclame la Loi sur les mesures de guerre, tandis que plus de 10 000 militaires en tenue de combat sont déployés à Montréal, à Québec et à Ottawa. C'est un exercice de pouvoir spectaculaire et dangereux. Certains officiers reconnaissent que cette intervention représente un grave danger pour l'institution militaire. Par chance, les troupes peuvent se retirer dès le 12 novembre sans avoir subi ou infligé de pertes de vie.

La Crise d'octobre intensifie la prise de conscience de la nécessité de rendre les Forces armées canadiennes plus représentatives d'une nation fondamentalement biculturelle. La Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (Commission Laurendeau-Dunton) démontre que les Forces armées demeurent à l'image des institutions fédérales, ce qui frustre les Canadiens francophones. La majorité des unités fonctionnent presque exclusivement en anglais. Peu de Canadiens français atteignent les grades les plus élevés. Pendant les deux guerres mondiales, l'unilinguisme des forces armées avait contribué à alimenter amèrement les crises de la conscription. Aussi, le gouvernement Trudeau est-il fermement décidé à instaurer le bilinguisme dans les organismes gouvernementaux, et les Forces armées représentent l'institution tout indiquée pour commencer.

Les nouvelles politiques élargissent l'enseignement du français, le recrutement et les promotions pour obtenir une représentation proportionnelle de francophones à tous les échelons de la structure hiérarchique. Elles visent aussi l'instruction séparée du personnel francophone dans la plupart des 300 métiers spécialisés, la création de navires, d'escadrons aériens et d'unités de la force terrestre unilingues français. Ce programme coïncide avec de fortes réductions de l'effectif global, un maigre budget et des accusations d'ingérence politique, ce qui le rend tout à fait impopulaire auprès de la majorité anglophone. Les unités francophones font souvent paraître les forces armées aussi divisées que le pays qu'elles servent. Avec du temps, de la patience et de nouvelles générations, on espère que le bilinguisme, tout comme l'unification, semblera plus naturel.

Les deux expériences s'avèrent plus faciles parce qu'on ne sait trop comment on pourrait utiliser les Forces canadiennes dans un monde qui semblait s'orienter vers la détente. Dans les années 1970, cependant, le climat mondial s'assombrit. La création de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), qui a le pouvoir de hausser les prix du pétrole, révèle une vulnérabilité inattendue des pays industriels d'Occident. Le développement d'une flotte soviétique puissante pouvant frapper partout dans le monde ajoute une menace qui se limitait jusque-là aux forces blindées massives et aux puissantes batteries de missiles.

En voulant améliorer ses relations commerciales avec l'Europe, le gouvernement canadien découvre le coût de sa décision, prise en 1969, de réduire de moitié son contingent de l'OTAN : non seulement ne peut-il pas retirer les restes, mais il doit remplacer ses chars et avions démodés pour apaiser la colère des partenaires de l'OTAN. Malgré des délais pénibles et coûteux, le Canada commence à rééquiper ses forces armées (voir armements). Pendant les sept ans qu'on met à choisir un avion de patrouille navale, son prix grimpe de 300 millions de dollars, à plus d'un milliard. La recherche d'un nouvel avion de combat aboutit au choix du F-18D de McDonnell Douglas qui n'a pas fait ses preuves. Le facteur décisif est le montant des contrats qui profiteront aux entreprises du Québec et de l'Ontario. Tandis que les navires et les avions vieillissants du Commandement maritime sont immobilisés durant de longues périodes dans les ports, dans l'attente de réparations, les dates de livraison des six frégates de patrouille sont reportées jusque vers la fin des années 1980 ou même les années 1990.

La réticence à rééquiper les forces armées traduit la réalisation tardive que leur état pitoyable ne contribue pas à améliorer l'influence du Canada dans le monde. L'achat de chars Leopard allemands et d'avions américains répond à un objectif aussi bien diplomatique que politique. Même au Canada, l'opinion se montre favorable à un renforcement modeste des forces armées. Avant les élections de 1979, le gouvernement Trudeau promet d'ajouter 4 700 hommes et femmes à un effectif qui avait chuté à 78 000 et de consacrer au moins 20 p. 100 du budget de la défense à des investissements. Le gouvernement conservateur de Clark gagne les élections, endosse cette promesse et crée un groupe de travail chargé d'étudier la possibilité de remettre de l'ordre dans l'unification.

Ce groupe de travail remet son rapport au nouveau gouvernement libéral. Pas question d'abandonner l'unification, dont la rigueur originelle s'atténue cependant. Les commandements fonctionnels sont modifiés en 1975 pour restaurer un semblant des trois services antérieurs, le Commandement maritime, la Force mobile et le Commandement aérien. Les officiers responsables, jusque-là isolés à Halifax, à Saint-Hubert et à Winnipeg, obtiennent un meilleur accès au QGDN. Des différences apparaissent dans l'instruction et la planification des carrières du personnel de chaque commandement, mais il faut attendre la victoire des conservateurs en 1984 et Robert Coates comme nouveau ministre de la Défense pour voir réapparaître trois uniformes distincts avec cependant des insignes de fonction et de grade communs.

Après la démission de Coates en 1985, son successeur par intérim, Eric Nielsen, se préoccupe des coupures dans les dépenses du gouvernement. Le nouveau ministre à temps plein de la Défense nationale, Perrin Beatty, n'est nommé qu'à l'été 1986. Il dépose en juin 1987 le Livre blanc sur la défense, promis depuis longtemps par les conservateurs.

Pour l'essentiel, ce document reflète les tendances de la politique de défense des années 1980. Comme nombre de leurs alliés européens, les dirigeants canadiens observent avec une certaine anxiété le style de confrontation agressive du président Ronald Reagan et de la Maison Blanche. Cependant, libéraux comme conservateurs savent que le Canada doit renouveler sa force militaire conventionnelle pour influencer Washington et montrer sa solidarité aux Européens. La première visite de Reagan à Ottawa en mars 1981 donne lieu au troisième renouvellement de l'accord du NORAD. Au terme de leur premier long entretien de mars 1985 à Québec, Ronald Reagan et Brian Mulroney annoncent l'amélioration substantielle du Système d'alerte du Nord qui permettra de contrer la nouvelle menace des missiles de croisière.

Dans son livre blanc de 1987, Beatty renouvelle l'engagement du Canada envers ses alliances militaires et sa recherche traditionnelle de la paix. Après l'échec d'un exercice en 1986, le Canada renonce à participer à la défense de la Norvège, mais promet les mêmes forces.

La nouvelle politique remet cependant l'accent sur la défense du Canada et, en particulier, de son espace aérien et de ses voies navigables du Grand Nord. En proposant de moderniser la Marine canadienne avec une douzaine de sous-marins nucléaires capables d'opérer sous les glaces de l'Arctique, Beatty fait l'audacieux pari de projeter la flotte canadienne des années 1950 dans les années 1990. Ce projet téméraire associé à son coût ne fait pas l'unanimité.

Le programme de Perrin Beatty est réduit à néant, en 1989, par une levée de boucliers publique qui masque l'opposition plus discrète de Washington. En 1990, on assiste à l'effondrement total des fondations de la politique de défense du Canada d'après-guerre, découlant de la guerre froide, d'une façon aussi substantielle que l'effondrement du mur de Berlin. La nouvelle politique de défense met l'accent sur la défense du pays, largement interprétée comme l'aide ou le soutien à l'autorité civile, la défense continentale, en collaboration avec les États-Unis, et le maintien de la paix et de la sécurité internationales.

La plupart des pays réduisent leur défense après 1990, mais l'engagement du Canada envers la paix et la sécurité internationales, qu'il partage avec d'autres démocraties libérales, alourdit son budget de la défense. L'invasion du Koweït par l'Irak en août 1990 déclenche la première opération de rétablissement de la paix des Nations Unies depuis la guerre de Corée. L'essentiel de la force de frappe vient des États-Unis et de ses alliés de l'OTAN. Le Canada participe à la guerre du Golfe de 1990-1991 avec deux destroyers et un navire de ravitaillement dans le golfe Persique et un escadron de 24 CF-18 basés au Qatar. Des soldats canadiens gardent le camp et un hôpital de campagne arrive à la fin des hostilités. Les 2400 Canadiens déployés reviennent au pays en vie après douze jours de combat. Le coût de ce déploiement est imputé à un budget de la défense déjà passablement réduit.

À l'automne 1991, le successeur de Beatty, William McKnight, annonce une réduction importante des effectifs, qui passent de 83 000 à 75 000 membres de la force régulière et à 30 000 réservistes pour un coût total de 12 milliards de dollars. La modernisation du Système d'alerte du Nord se poursuivra et les Forces canadiennes intégreront officiellement les membres de la force régulière et les 30 000 réservistes dans une « force totale ». Après les avertissements de 1991 et après avoir jonglé avec la possibilité de laisser en Allemagne un contingent symbolique, le gouvernement Mulroney ferme les deux bases militaires canadiennes dans ce pays en 1993. Les unités ainsi rapatriées sont démantelées au chapitre de la réduction des dépenses.

Maintien de la paix
Bien que les navires et avions canadiens aient participé en première ligne à la guerre du Golfe, la situation chaotique du monde après 1990 pèse considérablement sur une Armée canadienne de plus en plus réduite. En août et septembre 1990, une bonne partie de la 5e Brigade mécanisée de Valcartier collabore avec la Sûreté du Québec à Oka pour contrer les provocations des Mohawks de Kanesatake et de Kahnawake.

Après des semaines d'une guerre civile brutale entre Serbes et Croates, Ottawa accepte, le 24 février 1992, de dépêcher deux bataillons et 1200 soldats de sa brigade cantonnée en Allemagne pour participer à la Force de protection des Nations Unies (FORPRONU), chargée de séparer les belligérants dans l'ex-Yougoslavie. Après l'insistance des Nations Unies pour installer le quartier général de la FORPRONU à Sarajevo, cette ville devient le cœur d'affrontements meurtriers entre les Serbes et les musulmans de Bosnie. Le major-général Lewis Mackenzie, commandant adjoint canadien, cherche à limiter les massacres dans cette nouvelle guerre civile yougoslave, alors que lui-même et ses hommes sont la cible des deux camps qui cherchent ainsi à attirer l'attention des médias.

Les Forces canadiennes sont surexploitées à un point tel que le premier ministre Mulroney annonce, en décembre 1992, qu'après 30 années d'efforts et 24 pertes de vie, le Canada se retire de la force de maintien de la paix de l'ONU à Chypre. Un autre engagement remplace rapidement celui-ci. En Somalie, dans la zone stratégique de la Corne de l'Afrique, l'effondrement du régime de Siad Barre plonge le pays dans une guerre entre clans et dans une famine généralisée. Lorsque Washington décide d'intervenir, Ottawa envoie son bataillon aéroporté dans cette nouvelle opération de rétablissement de la paix, sous commandement américain. Au camp de Belet Huen, ces soldats font face à la chaleur, à l'ennui et à des chapardages nocturnes. La torture et le meurtre d'un jeune voleur le 16 mars 1993, captés sur vidéo par un des participants, provoquent un scandale partout au Canada et mettent en lumière de graves problèmes de leadership, de discipline et de moral. Les caporaux et soldats directement impliqués sont punis tandis que les officiers supérieurs semblent s'en tirer indemnes. Cette affaire de Somalie, avec ses cruautés, sa dissimulation et son manque de responsabilisation, finit par ternir la belle image des Forces canadiennes consacrées au maintien de la paix et coûte leur poste à deux Chefs d'état-major de la Défense (CEMD). Entre-temps, quand leur intervention humanitaire transforme les seigneurs de la guerre en patriotes combattant une invasion impérialiste, les Américains comptent leurs pertes et se retirent.

Au Rwanda, en Afrique centrale, la médiation des Nations Unies met un terme à une cruelle guerre civile entre factions Hutu et Tutsi. Au moment de l'assassinat du président Hutu, le major-général canadien Roméo Dallaire, qui commande la petite force de surveillance des Nations Unies, avertit que des troubles sont imminents. Après le gâchis somalien, les membres des Nations Unies à New York restent indifférents. Le 7 avril 1993, les milices Hutus entreprennent de massacrer un demi-million de gens, dont dix parachutistes belges. D'autres contingents s'enfuient en laissant Dallaire se débrouiller avec un petit bataillon de Ghanéens pour secourir des survivants terrifiés.

Les Libéraux au pouvoir
À peine élu le 25 octobre 1993, un nouveau gouvernement libéral s'empresse d'annuler une commande de 50 hélicoptères EH-101 d'une valeur de plusieurs milliards de dollars, lance une enquête judiciaire dans l'affaire de Somalie et annonce des coupures de 1,6 milliard dans la défense. Il ferme le Collège de la Défense nationale et deux des trois collèges de cadets, y compris la principale pépinière d'officiers francophones à Saint-Jean, au Québec. Il supprime une série de bases depuis la vallée de l'Annapolis jusqu'au cœur de la Colombie-Britannique, surtout dans les villes, et cherche à les vendre. La plupart des CF-18 de la Force aérienne sont entreposés. Une commission dirigée par le chef retraité Brian Dickson entreprend de dégraisser les 201 unités de la milice, au passé prestigieux mais sous-équipées. Les responsables de l'application de la politique d'équité entre les sexes sont priés de veiller à ce que le quart des membres des unités combattantes soient des femmes. En septembre 1994, un document gouvernemental sur la politique de défense promet une force équilibrée, capable de « combattre à côté des meilleurs contre les meilleurs », mais les politiques antidéficits ramènent les forces régulières à 60 000 soldats, les réservistes à 23 000, les employés civils de la Défense ne sont plus que 20 000, tandis que le budget de la Défense chute sous les 10 milliards au tournant du siècle.

Comme les autres fonctionnaires dans les années 1990, les membres des Forces voient leurs promotions bloquées, leurs salaires gelés et leur charge de travail accrue. Leur moral en souffre. Lorsque d'anciennes vidéos sur le bizutage des recrues dans le régiment aéroporté sont diffusées à l'étranger en janvier 1995, le gouvernement cache son embarras en démantelant cette unité sans qu'aucun commandant n'ose intervenir. La revue Esprit de corps dénonce des officiers supérieurs comme égocentriques et cupides. Une commission parlementaire apprend que les salaires aux bas échelons sont tellement bas que certains soldats mariés cherchent des emplois à temps partiel ou visitent les banques alimentaires pour nourrir leur famille. Après deux années de délais et d'audiences sur de présumées dissimulations, la commission d'enquête sur la Somalie devient la cible principale des médias. En octobre 1996, en réponse à sa demande d'extension, le nouveau ministre de la Défense nationale, Doug Young, met fin à ses travaux, écarte le CEMD, le général Jean Boyle, et cherche d'autres avis sur la façon d'améliorer le moral et l'efficacité des Forces canadiennes. Il rétablit les quartiers généraux des Forces navales, terrestres et aériennes, les ramène à Ottawa et réduit le nombre de généraux de 83 à 70.

Les membres de la commission d'enquête sur la Somalie sont indignés et dénoncent dans leur rapport pratiquement toute personne associée à la Défense nationale. Leurs 160 recommandations voudraient transférer aux civils la plupart des procédures légales militaires et forcer les commandants à agir sous supervision civile continuelle. Les mesures s'accélèrent lorsque la première femme capitaine d'infanterie et la première femme pilote de chasse révèlent avoir été victimes de harcèlement sexuel. D'autres femmes s'enhardissent à raconter leur histoire de violence sexuelle, d'abus et d'incapacité d'obtenir justice. De nouvelles mesures de griefs sont conçues pour contourner la chaîne de commandement; la politique de formation à l'éthique devient la règle. À la fin de 1997, la plupart des recommandations de la commission ont été acceptées. Les Forces canadiennes acquièrent un ombudsman, une ligne de communication chargée d'enregistrer les plaintes anonymes, mais pas d'inspecteur général autorisé à transmettre les problèmes directement au Parlement. Les commandants mettent l'accent sur l'éthique et l'imputabilité et ordonnent à leur personnel d'atteindre le quota de femmes requis.

La capacité opérationnelle des Forces canadiennes recule dans la dernière décennie du siècle. Une fois les lacunes initiales corrigées, les nouvelles frégates Halifax de la marine sont presque à la fine pointe de la technologie, et l'ajout de six navires de cette classe afin de créer des emplois au Nouveau-Brunswick est un atout à long terme. Toutefois, l'annulation de l'achat des nouveaux hélicoptères prive les frégates de leur meilleure arme anti-sous-marine et oblige les pilotes de la Force aérienne à voler dans des hélicoptères Labrador et Sea King des années 1960. Les pilotes de chasse utilisent des appareils des années 1970 qui ne sont qu'en partie compatibles avec la défense aérienne américaine. Les chars Leopard de l'armée sont désuets et ses Couguar, des chars d'entraînement sur roues, n'assurent guère de protection en Bosnie. En 1997, le gouvernement autorise finalement l'achat de nouveaux hélicoptères de recherche et sauvetage, fort semblables à ceux auxquels il a renoncé en 1993; il accepte aussi d'acheter quatre sous-marins britanniques usagés, mais tarde tant que leur immersion en eau de mer nécessite des refontes coûteuses. L'équipement de l'armée figure loin dans les priorités, même pour les opérations de maintien de la paix, bien qu'un projet d'« habillement du soldat » promette de nouveaux casques et un vêtement de combat tous climats.

Le passage du temps et l'aide apportée lors de désastres naturels améliorent partiellement l'image des Forces canadiennes. En mars 1995, un navire de guerre canadien arraisonne un chalutier espagnol pour non-respect du quota de pêche dans les eaux internationales. La « guerre du flétan noir » rappelle aux Canadiens les avantages d'une flotte moderne. En juin 1996, la vallée du Saguenay, au Québec, est brusquement inondée. La base aérienne voisine de Bagotville offre son aide immédiate. Au printemps 1997, 8600 hommes et femmes se déploient au Manitoba pour protéger maisons, fermes et entreprises contre la crue de la rivière Rouge. En janvier 1998, près de 20 000 militaires de la Force régulière et de la Réserve sont mobilisés après la destruction de lignes de transport d'électricité par une tempête de verglas de cinq jours qui laisse des millions de personnes sans chauffage ni lumière en Ontario, dans le sud du Québec et dans les Maritimes. Par la suite, près de 96 p. 100 des sinistrés manifestent leur admiration sans bornes pour les Forces canadiennes. En guise de remerciement, la Défense a droit à une légère augmentation dans le budget de 1999 pour couvrir environ le quart des sommes nécessaires pour l'augmentation des salaires du personnel subalterne, évaluée à 800 millions. Le reste sera puisé quelque part dans un budget de la Défense de 9,938 milliards, en reportant le remplacement de matériel et en ramenant l'effectif de la Force régulière sous le plafond de 60 000.

Malgré les avertissements concernant la surexploitation du personnel qu'entraîne cette réduction de l'effectif, Ottawa continue d'accepter presque toutes les missions de sécurité internationale qu'il ne peut pourtant pas espérer accomplir adéquatement, depuis Haïti où un contingent de Valcartier, de la taille d'un bataillon, hérite, en 1995, d'une décision d'intervention américaine jusqu'au Cambodge où 200 Canadiens participent, sous commandement australien, à une opération destinée à créer les conditions d'une élection libre. La croisade du ministre des Affaires étrangères Lloyd Axworthy contre les mines personnelles confie aux sapeurs canadiens un rôle spécial dans des opérations de déminage risquées partout dans le monde; sa détermination à défendre les droits humains, même à l'encontre de la souveraineté nationale, rend presque inévitable la dernière guerre du siècle impliquant le Canada, pendant laquelle les Canadiens tentent de protéger les Kosovars albanais des menaces serbes de génocide en 1999. Pendant ce temps, quelque 800 Canadiens travaillent sans relâche à secourir leurs concitoyens.

Le maintien de la paix en ex-Yougoslavie n'est pas ce que Lester Pearson avait envisagé. Les CF-18 canadiens sont rassemblés à la base d'Aviano, dans le nord de l'Italie. Les coûteuses améliorations techniques qui y sont apportées en vue de permettre des opérations conjointes avec la US Air Force permettent à ces chasseurs-bombardiers canadiens d'accomplir sans perte 10 p. 100 des missions de l'OTAN lors de la guerre du Kosovo. Pressé d'envoyer des troupes au sol, le Canada fournit presque les seuls éléments encore capables de combattre « à côté des meilleurs », comme il le promettait en 1994, à savoir des véhicules de reconnaissance Coyote, des hélicoptères Griffon et des démineurs. À l'automne 1999, quelques autres troupes et l'avion qui les transporte sont tout ce qu'Ottawa réussit à trouver pour participer à l'opération australienne de restauration de la paix dans le Timor-Oriental ravagé par les milices pro-indonésiennes. Il aurait sûrement été impossible de recruter davantage de soldats.

Au moment où les Canadiens saluent l'entrée dans le nouveau millénaire, tout ce qui reste aux Forces canadiennes comme personnel régulier et de réserve est mis en état d'alerte en cas de crise du bogue, mais sans paiement des heures supplémentaires.

Les Forces « modernes » du Canada
La défense terrestre du Canada dépend, dans trois de ses quatre régions principales, d'une petite brigade mécanisée capable d'atteindre le volume d'une division, à condition de recevoir des renforts substantiels de la milice. Le Canada atlantique dépend des troupes au sol de la base de Gagetown au Nouveau-Brunswick pour encadrer sa milice. Encore faudrait-il se procurer la plus grande partie du matériel requis dans le cas d'une guerre moderne.

La marine dispose de cinq destroyers, de douze grandes frégates de patrouille relativement neuves et de douze bâtiments de patrouille côtière et de dragage de mines opérés par des réservistes. Quatre sous-marins classiques, rachetés à la Marine royale, permettent de conserver une capacité opérationnelle qui autrement serait menacée.

La capacité de combat de la Force aérienne repose sur les chasseurs-bombardiers CF-18, basés à Bagotville (Québec) et à Cold Lake (Alberta). Ces appareils prennent de l'âge et requièrent de plus en plus d'entretien et d'améliorations pour être compatibles avec les chasseurs de la US Air Force avec qui ils partagent des responsabilités de défense continentale. Les avions de patrouille Lockheed Aurora, vieillissants mais efficaces, survolent les régions arctiques et côtières. L'annulation du contrat des hélicoptères EH-101 en 1993 au coût de 500 millions de dollars entraîne le report d'une décision, étant donné que les frégates ne sont efficaces qu'avec des aéronefs anti-sous-marins à bord. Pour sauver la face, on doit désigner d'un nouveau nom les EH-101 acquis comme hélicoptères de recherche et sauvetage : les Cormorans. Bien que les frégates aient été conçues pour le EH-101, le besoin urgent d'un hélicoptère pousse le gouvernement à commander un nouveau modèle de Sikorsky, qui éprouve des problèmes considérables de sécurité, comme on le découvre lors d'un écrasement fatal au large de Terre-Neuve en 2009.

Rien ne semble menacer la sécurité du Canada au début du nouveau millénaire, jusqu'aux attentats du 11 septembre 2001. La destruction du World Trade Center à New York et l'écrasement d'un aéronef de passagers sur le Pentagone poussent les États-Unis à déclarer la guerre au terrorisme. Lorsque le gouvernement taliban de l'Afghanistan refuse de dénoncer les membres d'Al-Qaïda ayant commandité les bombardements du 11 septembre, l'OTAN rappelle qu'une attaque contre un de ses membres est une attaque contre tous. Même les Nations Unies autorisent une intervention militaire contre l'Afghanistan.

Quel que soit leur point de vue, les Forces canadiennes ne peuvent éviter de participer. Comme lors de la guerre du Golfe, la marine est la première à réagir avec l'opération Apollo. Elle expédie un groupe opérationnel de quatre navires dans le golfe Persique pour aider à isoler l'Afghanistan et à empêcher les agents d'Al-Qaïda de s'enfuir. Alors qu'Ottawa désespère de restaurer ses relations avec Washington, la réaction rapide de la marine constitue un atout national majeur, tout comme la disponibilité de la Deuxième Force opérationnelle interarmées, une force spéciale d'élite constituée à même les vestiges de l'ancien régiment aéroporté et entraînée à la lutte contre le détournement d'avion. En Afghanistan, cette force est un allié compatible avec les forces spéciales américaines, qui sont les principaux acteurs de la dispersion du gouvernement taliban et du rétablissement de ses pires ennemis, l'Alliance du Nord. Le Canada fournit aussi un bataillon de la Princess Patricia's Canadian Light Infantry pour la protection du terrain d'aviation de Kandahar. Le bataillon subit douze pertes lorsqu'un chasseur-bombardier américain attaque par erreur l'un de ses exercices d'entraînement de nuit.

Une fois le régime des talibans défait en Afghanistan, les États-Unis commencent à s'intéresser à un plus vieil ennemi, Saddam Hussein (Iraq), anciennement leur allié. Bien que la Grande-Bretagne et d'autres membres de l'OTAN appuient la deuxième guerre du Golfe, le gouvernement du Canada refuse nerveusement d'y participer. Le Pentagone invite un général canadien, Rick Hillier, à prendre les commandes des forces de l'OTAN en Afghanistan, ce qui semble presque trop beau pour être vrai. Le ministre libéral de la Défense, John McCallum, accepte avec enthousiasme. Hillier réalise bientôt que ses problèmes touchent les provinces de l'Afghanistan qui parlent pachto, où le mouvement taliban est le plus enraciné. Les forces existantes de l'OTAN comprennent de gros contingents dont la présence est limitée par l'interdiction d'activités dangereuses, on implique donc les Canadiens dirigés par Hillier dans ce qu'il appelle les « lourdes tâches ». À la fin de 2005, Hillier est de retour à Ottawa dans ses fonctions de CEMD, et le gouvernement de Paul Martin accepte de transférer ses forces combattantes de leur campement relativement sécuritaire à Kaboul jusqu'au terrain d'aviation de Kandahar, où elles seraient utiles.

Le travail des troupes en Afghanistan n'est pas un maintien violent de la paix. C'est une guerre sans ménagement contre un ennemi entraîné par une guerre victorieuse contre les forces soviétiques dans les années 1980 et équipé des armes et des munitions de cette guerre, ainsi que de tonnes d'engrais chimiques facilement transformables en explosifs pour bombes humaines et dispositifs explosifs de circonstance (IED) cachés le long des routes. Puisque c'est la guerre, les soldats canadiens disposent des meilleurs véhicules et armes disponibles. En raison des températures extrêmes ainsi que du chasse-sable permanent, l'équipement mécanique s'use rapidement. Les missions contre les incursions des talibans sont l'occasion d'échanges de coups de feu violents. Les Canadiens ont besoin d'artillerie et, pour un corps blindé comme celui d'Hillier, même les chars désuets Leopard constituent une puissance de feu et une protection. Un escadron de chars est importé par voie aérienne à l'aide de l'aéronef d'affrètement lourd ayant appartenu à l'Union soviétique au coût d'un million de dollars par vol.

Des troupes britanniques s'occupent de la province voisine de Helmand, des Américains se trouvent dans les autres provinces du Sud, les Canadiens peuvent donc se concentrer sur leur propre province et aider leurs alliés. Des bataillons de brigades mécanisées du Canada sont déployés à tour de rôle pour des périodes de six mois. La contribution du Canada atteint bientôt les 2000 hommes par rotation, mais à peine la moitié d'entre eux sont disponibles pour un service « hors de l'enceinte ». L'occupation d'une région de petits villages nécessite beaucoup plus de troupes que ce que peut fournir le Canada. Le retour à Kandahar ou aux quelques bases d'opérations avancées (BOA) à la tombée de la nuit laisse les villageois à la merci des sympathisants talibans impatients de dénoncer les collaborateurs des envahisseurs étrangers non croyants.

Les pertes canadiennes se chiffrent à 133 décès et plus de 250 soldats mutilés physiquement ou psychologiquement, et les électeurs canadiens sont aussi déçus de l'engagement en Afghanistan que le sont les électeurs américains de la guerre en Iraq. Le nouveau gouvernement conservateur de Stephen Harper promet que l'engagement militaire du Canada prendra fin en 2011, même si les efforts sur le plan du développement économique et social se poursuivront. Prévenir l'ennemi ne ferait qu'encourager les talibans à continuer d'espérer et à tenir le coup. Les soldats canadiens le prennent comme un avis de retrait imminent et estiment qu'il vaut mieux éviter de prendre des risques injustifiés. Cette annonce fait également réfléchir à ce qu'il adviendra des Afghans après le départ des troupes canadiennes.

Évidemment, le gouvernement afghan à Kaboul aura à se défendre. Les Canadiens consacrent un effectif et des ressources considérables au tutorat des membres de l'Armée nationale afghane (ANA) déployés à leurs côtés, mais le découragement généralisé pèse lourd. Les combats à Kandahar et dans les provinces avoisinantes entraînent de lourdes pertes parmi les soldats afghans. Si un soldat veut échapper à la mort ou à l'invalidité, le mieux pour lui est de déserter ou de ne pas s'enrôler à nouveau. En principe, il faudrait faire une rotation entre les combattants de première ligne et ceux stationnés dans les provinces plus sécuritaires, mais la structure multinationale de l'OTAN laisse l'instruction aux contingents nationaux, dont la plupart sont assujettis à des interdictions de servir dans les régions dangereuses.

Après des années d'échec et de frustration en Iraq, une augmentation subite des renforcements, une expérience durement acquise et une certaine diplomatie interne ont aidé les Américains à maîtriser l'ennemi et à préparer leur retrait. De telles tactiques fonctionneraient-elles en Afghanistan? L'administration du président américain Obama décevrait-elle ses partisans en envoyant les milliers de troupes additionnelles nécessaires pour une stratégie d'augmentation subite?

Le gouvernement conservateur à Ottawa promet de compenser les années de négligence et d'économie du gouvernement libéral. Les troupes marines canadiennes ont été utiles et efficaces lors de la guerre du Golfe, mais les deux navires de logistique du Canada ont grandement besoin d'être remplacés. La marine a aussi besoin de brise-glaces robustes compte tenu de la nouvelle priorité gouvernementale de souveraineté dans l'Arctique. Les brise-glaces ont été promis, mais lorsque le prix des marchandises est monté en flèche et que le coût de l'acier a dépassé les estimations, Ottawa a ordonné de cesser la construction. La surveillance arctique a donc été discrètement oubliée, comme toujours.

L'Afghanistan a peut-être permis à l'armée d'obtenir les véhicules et les armes nécessaires depuis longtemps, mais les coûts ont dépassé celui des soldats décédés et blessés. Le service en Afghanistan a entraîné une prolifération de ce que les médecins appelaient « traumatisme dû au bombardement », qu'on appelle aujourd'hui « traumatisme lié au stress professionnel », conséquence prévisible de la vie dans un environnement dangereux. En 2011, le Canada n'aura peut-être plus de soldats, peu importe les demandes de ses alliés.