Gilles Carle, O.C., G.O.Q., réalisateur, scénariste (né le 31 juillet 1928 à Maniwaki, QC; décédé le 28 novembre 2009 à Granby, QC). Figure centrale de l’essor du septième art au Québec, Gilles Carle a été l’un des talents les plus importants et les plus prolifiques du cinéma canadien. Satiriste social à la verve antiélitiste — il préférait qualifier ses films de « fables sociales » et de « contes allégoriques » plutôt que d’« œuvres sociales engagées » — Carle a aidé le Québec à prendre à bras-le-corps une image plus moderne issue de la Révolution tranquille. Remarqués pour leur utilisation révolutionnaire du joual, ses films sont en général centrés sur une figure de femme dont la beauté n’a d’égal que l’esprit de rébellion et traitent fréquemment de thèmes comme la sexualité ou la vie de la classe ouvrière. Officier de l’Ordre du Canada, grand officier de l’Ordre national du Québec et chevalier de la Légion d’honneur française, il a reçu de nombreuses récompenses internationales, notamment plusieurs Prix Génie, plusieurs prix du Palmarès du film canadien et un Prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle.

Formation et début de carrière

Véritable homme de la Renaissance, doté de goûts et de centres d’intérêt éclectiques, Carle grandit dans un village de mineurs et d’éleveurs laitiers d’Abitibi. Il est diplômé de l’École des beaux-arts de Montréal en publicité et marketing, peinture et histoire de l’art. Il poursuit ses études en histoire de l’art à Paris, à Rome et à Bruges, avant d’obtenir un certificat en impression, gravure et photographie de l’École des arts graphiques de Montréal ainsi qu’un certificat en littérature de l’Université de Montréal.

En compagnie de Gaston Miron et de Louis Portugais, il fonde, en 1953, les Éditions de l’Hexagone et participe également à la création des revues Écran et Liberté. Tout en écrivant des romans, des pièces de théâtre et des nouvelles, il travaille comme agent de publicité pour le journal Le Soleil, comme critique littéraire et cinématographique pour différents journaux et différentes revues et comme artiste graphique, de 1955 à 1960, pour Radio-Canada, où il écrit également des scénarios.

Les années 60

Carle commence à travailler comme recherchiste pour l’Office national du film du Canada (ONF) en 1960, au moment où l’unité de production francophone est en expansion. À l’ONF, il évolue rapidement vers l’écriture de scénarios et vers la réalisation. Il fait partie d’un groupe de jeunes réalisateurs québécois travaillant à l’ONF qui comprend également Claude Jutra, Michel Brault, Pierre Perrault, Marcel Carrier, Claude Fornier et Gilles Groulx et qui révolutionne la démarche pratique, éthique et artistique de la réalisation documentaire tout en restituant l’identité en pleine émergence de la Révolution tranquille québécoise.

Carle réalise à l’ONF un certain nombre de courts métrages, essentiellement des documentaires, avant de réussir, en 1965, à transformer un court documentaire à propos d’un conducteur de chasse-neige en son premier long métrage de fiction La vie heureuse de Léopold Z. Ce film est une aimable comédie à propos d’un homme qui essaye de mener à bien ses achats la veille de Noël tout en dégageant les rues de Montréal. Toutefois, il se démarque par une utilisation révolutionnaire du joual parlé par la classe ouvrière et constitue un instantané de l’état de la société québécoise de l’époque. La vie heureuse de Léopold Z remporte le Grand prix du Festival international de Montréal et obtient un immense succès en salles au Québec.

Après que l’ONF a rejeté plusieurs de ses projets, Carle quitte cette structure pour poursuivre son travail de façon indépendante. Il crée des contenus audiovisuels pour le pavillon québécois de l’Expo 67 et, en 1967, réalise un court documentaire intitulé Le Québec à l’heure de l’Expo ainsi qu’un certain nombre de publicités pour la télévision. Il met ensuite en scène trois longs métrages en trois ans produits par la société Onyx Films : tout d’abord, en 1968, Le Viol d’une jeune fille douce, une œuvre influencée par Godard, puis Red en 1969 et Les Mâles en 1970, deux films dans lesquels il dépeint l’adaptation des peuples métis et autochtones à la société québécoise contemporaine. Ces trois films mariant les analyses de Carle sur la société québécoise à des scènes de sexe et de violence remportent un important succès commercial et convainquent un vaste public au Québec.

Les années 1970

Après la fondation des Productions Carle-Lamy en compagnie du producteur Pierre Lamy, Carle réalise en 1972 ce qui sera son plus grand succès commercial, La vraie nature de Bernadette. Ce film, qui voit les débuts au cinéma de Micheline Lanctôt, constitue une fable sardonique illustrant la transformation d’un Québec rural et catholique en une société moderne et laïque. Largement considéré comme un classique du cinéma canadien, La vraie nature de Bernadette remporte cinq prix au Palmarès du film canadien, notamment les prix du meilleur réalisateur, du meilleur scénario et de la meilleure actrice, et permet à Carle de jouir d’une importante reconnaissance en Europe.

Dans la foulée de ce succès, Carle se lance dans la réalisation d’une série de films mettant en vedette sa compagne de l’époque, Carole Laure. En 1973, La mort d’un bûcheron, un film à la fois plein d’humour, dérangeant et tragique, projeté en compétition au Festival international du film de Cannes, remporte un succès populaire et critique au Québec et en France. Les corps célestes dresse le portrait d’un proxénète qui crée une maison de rendez-vous dans le Québec des années 40. En 1975, La tête de Normande St-Onge, un film rafraîchissant et original, mélange érotisme, romantisme et fantasy. En 1977, L’ange et la femme défie les conventions du cinéma commercial et divise les critiques et, en 1980, la comédie musicale Fantastica offre un mélange inégal de dépassement des limites du film de genre et de militantisme écologique.

Les années 80 et les années 90

Carle réalise Les Plouffe — une production à cinq millions de dollars diffusée dans une version de six heures sous la forme de miniséries télévisées en 1980, puis en 1981 sous la forme d’un long métrage sorti en salle — en adaptant le célèbre roman éponyme de Roger Lemelin. Le film est reçu avec enthousiasme et remporte sept Prix Génie, notamment les prix du meilleur scénario et du meilleur réalisateur attribués à Carle. Après Les Plouffe, Carle s’attaque, en 1983, à un autre classique de la littérature québécoise, Maria Chapdelaine de Louis Hémon, avec Laure dans le rôle de cette héroïne emblématique.

Dans les années 80 et 90, Carle se consacre majoritairement à la réalisation de deux types de films : d’une part des documentaires de qualité tels que Jouer sa vie en 1982 à propos de joueurs d’échecs, Cinéma, cinéma en 1985 en commémoration du vingt-cinquième anniversaire de la production francophone de l’ONF, Ô Picasso, également en 1985, sur le célèbre peintre, Le Diable d’Amérique en 1990, une production historico-comique sur le diable réalisée pour le trois cent cinquantième anniversaire de Montréal et, en 1997, Épopée en Amérique : une histoire populaire du Québec une série percutante de treize épisodes sur l’histoire du Québec; d’autre part plusieurs longs métrages commerciaux de qualité moyenne mettant en vedette sa partenaire, l’actrice et chanteuse Chloé Sainte-Marie. Durant cette période, il remporte également la Palme d’or du meilleur court métrage à Cannes en 1989 pour ONF 50 ans qui célèbre le cinquantième anniversaire de l’ONF.

Les dernières années

En 1994, les médecins diagnostiquent chez Carle la maladie de Parkinson, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre son travail pendant plusieurs années. En 1998, il sort un documentaire autobiographique sous le titre de Moi, j’me fais mon cinéma dans lequel il exploite ses propres films comme matériel d’archives pour raconter l’histoire de sa vie, il analyse son travail et il retrace l’évolution de l’œuvre cinématographique qu’il laisse en héritage. En 1999, la Cinémathèque québécoise présente cinquante films et vidéos que Carle a réalisés depuis 1961 constituant une rétrospective complète de son œuvre.

Le dernier scénario écrit par Carle en 2000, une autobiographie intitulée Mona McGill et son vieux père malade, sert de base à Charles Binamé pour réaliser, en 2005, Gilles Carle ou l’indomptable imaginaire qui obtient un Prix Jutra. C’est également en 2005 qu’une exposition des peintures de Carle est présentée à Montréal sous le titre de Gilles Carle, le cinéaste, le peintre et l’homme. Parce que c’est lui, une exposition de ses photographies, se tient en 2010 à Montréal au marché Bonsecours.

Héritage

La bataille menée par Carle pendant dix-sept ans contre la maladie de Parkinson le contraint au silence et le confine, durant les dernières années de sa vie, dans un fauteuil roulant. Il décède en 2009, à 80 ans, des suites d’une attaque cardiaque et des complications d’une pneumonie. Sainte-Marie le soutient tout au long de sa maladie et ouvre, peu avant son décès, la Maison Gilles-Carle, un centre d’hébergement et de soins de longue durée à Montréal pour les patients atteints d’une maladie chronique. En 2012, elle crée la Fondation Maison Gilles-Carle, un organisme à but non lucratif intervenant comme groupe de pression pour le financement d’établissements de soins dans tout le Québec.

Après son décès, le Québec réserve à Carle des funérailles nationales à la Basilique Notre-Dame de Montréal le 5 décembre 2009 auxquelles assistent plus de 2 000 personnes. La gouverneure généraleMichaëlle Jean déclare : « Tant par son style que dans son inspiration, Gilles Carle a fait partie de ces pionniers qui ont donné au cinéma québécois et canadien sa dimension nationale et internationale et sa lumineuse modernité. » Le premier ministre du Québec Jean Charest salue en lui le « fondateur du cinéma québécois et l’un des pères du Québec moderne » et le chef du Bloc QuébécoisGilles Duceppe fait remarquer la contribution indélébile de Carle à la Révolution tranquille en indiquant : « Il a rendu compte de ce qu’était le Québec pendant toutes ces années et de la façon dont il s’est transformé depuis les années 50. Il a ouvert la porte à de nombreux jeunes qui ont maintenant leur place sur la scène internationale. »

Le festival montréalais de cinéma les Rendez-vous du cinéma Québécois présente un Prix Gilles-Carle récompensant le meilleur premier ou deuxième long métrage de fiction.

Voir également : Cinéma québécois et Top Ten Canadian Films of All Time (les 10 meilleurs films canadiens de tous les temps).

Prix

  • Grand Prix du Festival du cinéma canadien (La vie heureuse de Léopold Z), Festival international de Montréal (1965)
  • Meilleur réalisateur pour un long métrage (La vraie nature de Bernadette), Palmarès du film canadien (anciennement Prix Génie) (1972)
  • Meilleur scénario original pour un long métrage (La vraie nature de Bernadette), Palmarès du film canadien (1972)
  • Prix Wendy Michener, Palmarès du film canadien (1973)
  • Meilleur scénario pour un film autre qu’un long métrage (L’âge de la machine), Palmarès du film canadien (1978)
  • Meilleur réalisateur pour un film de fiction autre qu’un long métrage (L’âge de la machine), Palmarès du film canadien (1978)
  • Membre de l’Académie des grands Montréalais de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (1978)
  • Meilleur film canadien (Les Plouffe), Festival des films du monde de Montréal (1981)
  • Meilleur film canadien (Jouer sa vie), Festival des films du monde de Montréal (1982)
  • Meilleure réalisation (Les Plouffe), Prix Génie (1982)
  • Meilleur scénario adapté d’un autre médium (Les Plouffe), Prix Génie (1982)
  • Palme d’or du meilleur court métrage (50 ans), Festival de Cannes (1989)
  • Prix Albert-Tessier, gouvernement du Québec (1990)
  • Chevalier de la Légion d’honneur, gouvernement français (1995)
  • Meilleur réalisateur d’une série documentaire (Épopée en Amérique : une histoire populaire du Québec), Prix Gémeaux (1997)
  • Prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle, Prix de la réalisation artistique, Fondation du Prix du Gouverneur général pour les arts du spectacle (1997)
  • Officier de l’Ordre du Canada (1998)
  • Prix Hommage, Prix Jutra (2001)
  • Médaille d’or du jubilé de la reine Élisabeth II, Gouverneur général du Canada (2002)
  • Grand officier, Ordre national du Québec (2007)