Un calme étrange envahit les rues de Winnipeg le 15 mai 1919. Tramways et voitures de livraison sont désoeuvrés. Quelque 50 000 ouvriers, travailleurs, employés municipaux et provinciaux ont quitté le travail, paralysant la ville. C'est la première « grève générale » en Amérique du Nord.

Après les horreurs de la Première Guerre mondiale, les travailleurs des démocraties occidentales commencent à s'agiter et à réclamer des changements. Ayant fait passer leurs obligations patriotiques avant leurs revendications, ils ont l'impression que les classes dirigeantes ont profité de leur travail et se sont engraissées sur leur dos.

Les chefs syndicaux prônent maintenant la grève « générale » et la mise sur pied d'un syndicat, la « one big union », pour réclamer l'agrément et de meilleurs salaires. Quand les propriétaires refusent de négocier avec les ouvriers de la métallurgie et de la construction, le Congrès des métiers et du travail de Winnipeg (CMTW) vote massivement pour appeler tous les membres à une grève d'appui. Pour les classes dirigeantes, ça sent la révolution. Pour la police, c'est une conspiration séditieuse. Pour la presse, c'est la confirmation de la présence du « bolchevisme » et de l'influence néfaste des éléments « étrangers » dans le nord de la ville.

Le 21 mai, le CMTW forme un comité central de grève. Quand celui-ci prend l'initiative de fournir des services de base, toute la presse nord-américaine y voit la preuve que les grévistes essaient d'instaurer un gouvernement de type « soviétique ».

Pour étouffer le mouvement de grève, des hommes d'affaires et des professionnels unissent leurs efforts pour constituer le Citizens' Committee of One Thousand. Les deux comités reflètent le gouffre qui divise la société winnipegoise. Le comité de grève se réunit dans les bureaux miteux du Temple du travail, et le Citizens' Committee, dans les somptueux salons du Club Manitoba, un club privé.

Alors que les grévistes s'en tiennent rigoureusement à leur politique de non-violence, le Citizens' Committee, soutenu par les trois ordres de gouvernement, fait preuve d'une attitude belliqueuse intransigeante. Le 23 mai, le ministre fédéral du Travail, Gideon Robertson, lance un ultimatum aux employés des postes : reprendre le travail ou perdre leur emploi. Le lendemain, le premier ministre T.C. Norris transmet le même ultimatum aux fonctionnaires. Cinq jours plus tard, la Ville suit le même exemple.

La Police à cheval du Nord-Ouest charge une foule de grévistes le 21 juin, le « samedi sanglant », faisant un mort et 30 blessés (avec la permission des Archives nationales du Canada).

Même s'il n'y a encore aucun signe de violence, le 5 juin, le commissaire de police ordonne qu'on constitue un corps spécial de police. La T. Eaton Company fournit chevaux et bâtons de baseball aux 2000 hommes.

Le 10 juin, ils sont 1800 à se disperser dans la ville. Brandissant leurs massues, ils chargent une foule rassemblée dans le secteur Portage et Main. Cette violente confrontation permet à la presse de déverser sa bile sur ces « étrangers », ces « bohunks » qui ont causé une « émeute ».

Quelques jours plus tard, le 17 juin aux petites heures du matin, Robertson ordonne d'arrêter les principaux leaders de la grève. Le ministre fédéral de la Justice, Arthur Meighen, suggère de simplement les déporter sans les juger. Six d'entre eux sont relâchés. Ceux dont les noms ne sonnent pas anglo-saxon sont gardés à vue et accusés de sédition (en tout, six seront reconnus coupables et emprisonnés).

Dans les rues, la violence atteint son paroxysme le samedi 21 juin. Une foule de grévistes parvient à retourner un tramway mené par des « bénévoles » et à y mettre le feu. Le maire lit la Loi contre les émeutes, et les policiers à cheval chargent les grévistes dans la rue Main, les frappant de leurs matraques. Juste après 14 h 35, la police reçoit l'ordre de tirer sur la foule. Bilan : un mort et 30 blessés. Pour sa défense, un des policiers clamera qu'il était directement menacé par des « étrangers et des Juifs ». Les manifestants se dispersent par les ruelles. Le temps que le gouvernement bâillonne le Citizen et arrête son rédacteur en chef, J.S. Woodsworth, la grève est vaincue. Le CMTW met fin au mouvement le 25.

En fin de compte, la grève générale de Winnipeg aura été un événement charnière dans l'histoire canadienne. Les historiens continuent de débattre ses causes et conséquences. Était-elle illégale? Apparemment oui. S'agissait-il d'une révolution avortée? Apparemment non. Même si les efforts combinés du Citizens' Committee, du gouvernement, de la police et de l'armée viennent à bout de la grève, c'est une victoire à la Pyrrhus (coûteuse). Le mouvement syndicaliste s'est politisé à Winnipeg (trois des six chefs syndicaux emprisonnés seront par la suite élus) mais, surtout, l'économie de la ville a sérieusement décliné.