La grève générale de Winnipeg, qui dure du 15 mai au 25 juin 1919, est la plus célèbre au Canada. Le chômage généralisé et l’inflation démesurée, le succès de la révolution russe de 1917 et l’essor du syndicalisme industriel révolutionnaire contribuent tous ensemble à l’agitation ouvrière d’après-guerre, main-d’œuvre à l’origine du mouvement.

Trente mille grévistes

En mars 1919, des dirigeants syndicaux de l’Ouest se réunissent à Calgary pour discuter de la création de la One Big Union. Le 15 mai, à Winnipeg, après la rupture des négociations entre la direction et les ouvriers des industries de la construction et de la métallurgie, le Congrès des métiers et du travail de Winnipeg (CMTW) lance un ordre de grève générale. Les enjeux sont le principe de la négociation collective, la hausse des salaires et l’amélioration de conditions de travail. En seulement quelques heures, près de 30 000 travailleurs quittent leur poste. Cette réaction presque unanime des travailleurs entraîne la fermeture des usines de la ville, en plus de paralyser le commerce de détail et les trains. Des employés du secteur public, comme les policiers, les pompiers, les employés des postes, les téléphonistes, et les employés du réseau d’aqueduc et des autres services publics, se joignent aux travailleurs du secteur privé dans un impressionnant élan de solidarité.

La grève est coordonnée par un comité central, composé de délégués élus de chacun des syndicats affiliés au CMTW. Ce comité négocie avec les employeurs au nom des travailleurs et coordonne la prestation des services essentiels.

Pendant ce temps, l’opposition à la grève est organisée par le Citizens’ Committee of 1000, un groupe créé peu après le déclenchement de la grève. Au comité siègent les industriels, les banquiers et les politiciens les plus influents de Winnipeg. Plutôt que d’accorder aux revendications des grévistes une certaine attention, ce comité, qui a l’appui des principaux journaux de la ville, déclare que la grève est une conspiration révolutionnaire menée par un petit groupe d’« étrangers méprisables ». Même en l’absence de toute preuve corroborant ses accusations d’une grève fomentée par des travailleurs européens et des bolcheviks, le Citizens’ Committee of 1000 se sert de ces accusations non fondées pour bloquer toute tentative de conciliation.

Intervention d’Ottawa

Craignant que la grève ne déclenche des confrontations semblables dans d’autres villes, le gouvernement fédéral décide d’intervenir. Peu après le début de la grève, le sénateur Gideon Robertson, ministre du Travail, et Arthur Meighen, ministre de l’Intérieur et ministre de la Justice suppléant, se rendent à Winnipeg pour rencontrer le Citizens’ Committee of 1000, mais refusent d’entendre les représentants du comité central de grève. Suivant les conseils du Citizen’s Committee of 1000, le gouvernement fédéral ne tarde pas à appuyer les employeurs et ordonne aux employés fédéraux de retourner au travail immédiatement, sous peine de congédiement. On modifie la Loi sur l’immigration de manière à pouvoir expulser les immigrants d’origine britannique et on élargit la notion du terme « sédition », qu’on retrouve dans le Code criminel.

Le 17 juin, le gouvernement fait arrêter dix chefs du comité central de grève et deux propagandistes de la One Big Union, syndicat nouvellement formé. Quatre jours plus tard, la Police à cheval du Nord-Ouest charge dans une foule de grévistes, faisant ainsi 30 victimes, dont un mort. Le « samedi sanglant » se termine par l’occupation des rues de la ville par des troupes fédérales. Six des chefs syndicaux sont libérés, mais Fred Dixon et J. S. Woodsworth sont arrêtés. Devant les forces jointes du gouvernement et des employeurs, les grévistes décident de retourner au travail le 25 juin.

Grèves de solidarité

La grève générale de Winnipeg laisse derrière elle amertume et controverse au sein de syndicats un peu partout au Canada. Les événements provoquent une vague de recrudescence du syndicalisme et du militantisme, et des grèves de solidarité sont déclenchées dans divers centres, d’Amherst (Nouvelle-Écosse) à Victoria (Colombie-Britannique).

Sept des chefs arrêtés à Winnipeg sont injustement accusés de conspiration visant à renverser le gouvernement et condamnés à l’incarcération pour une durée allant de six mois à deux ans. Les accusations portées contre J. S. Woodsworth sont retirées. Près de trois décennies s’écouleront avant que les travailleurs canadiens n’obtiennent la reconnaissance syndicale et le droit à la négociation collective.

Voir aussi Formule Rand, Histoire des travailleurs