Les jardins de la Victoire étaient des potagers ensemencés à travers le Canada pendant la Deuxième Guerre mondiale qui s'inspiraient, du moins en partie, de la mobilisation patriotique similaire ayant eu cours pendant la Première Guerre mondiale. Phénomène largement urbain, les jardins de la Victoire ont constitué un élément important de la mobilisation symbolique et matérielle des civils canadiens sur le front intérieur. Bien que leur apport à la production totale de nourriture ait parfois été exagéré pendant et après la guerre, les jardins de la Victoire ont néanmoins permis aux Canadiens de comprendre et de mettre en œuvre diverses visions de la citoyenneté patriotique au pays.

Contexte

Les jardins de la Victoire ont été cultivés pendant les deux guerres mondiales, mais il s'est fait beaucoup moins de recherches sur la pratique pendant la Première Guerre mondiale. Néanmoins, on sait que le « jardinage de guerre », comme on l'appelait communément, était largement encouragé tout au long de la Première Guerre mondiale par le gouvernement canadien et les médias à titre de loisir patriotique sain. En effet, l'idée de base du jardinage de la Victoire et du jardinage de l'époque de la Première Guerre mondiale était la même : plus les Canadiens font pousser des légumes dans leur cour avant, dans les terrains vagues et dans les anciens jardins de fleurs, plus on peut acheminer de la nourriture, des soldats et des munitions aux alliés d'outre-mer du Canada. Non seulement le jardinage de la Victoire aide le pays à respecter ses engagements d'exportation, il libère aussi des wagons de train et des camions qui peuvent ainsi transporter des biens stratégiques à la place de la nourriture. En prime, les produits des jardins de la Victoire font aussi partie d'une saine alimentation selon les nouvelles Règles alimentaires officielles au Canada (1942), précurseur du Guide alimentaire canadien.

Ainsi, les jardins de la Victoire offrent aux Canadiens un rôle qui semble direct dans l'atteinte des objectifs ambitieux de production agricole de la nation, tout en promettant des avantages tangibles sur les plans matériel, moral et de la santé. Aussi tôt qu'au printemps 1940, l'aménagement d'un jardin de la Victoire devient une forme populaire de loisir sain et patriotique. Nombreux sont ceux qui affirment qu'ils unissent les familles, et cela leur permet d'utiliser leur potentiel encore inexploité. À leur apogée, en 1944, on estime qu'il y avait jusqu'à 209 200 jardins de la Victoire dans l'ensemble du pays, produisant au total 57 000 tonnes de légumes.

Opposition

Malgré l'enthousiasme initial des Canadiens pour le jardinage de la Victoire, le gouvernement fédéral ne soutient pas toujours la pratique. En fait, jusqu'au milieu de la guerre, les agents du ministère de l'Agriculture croient que les jardiniers en herbe peuvent gaspiller des articles en pénurie. Dans une brochure publiée en 1942, le ministère va jusqu'à décourager activement les habitants des villes non qualifiés de planter un potager, car ils « créeraient une demande pour de l'équipement, notamment des outils de jardinage, des fertilisants et des vaporisateurs, fait de matières essentielles à l'industrie de la guerre, et parce que les jardiniers d'expérience ayant déjà l'équipement nécessaire sont plus aptes à utiliser les semences de légumes du Canada ». Toutefois, les agents du ministère de l'Agriculture changent d'avis en 1943 à la suite des protestations des fervents jardiniers et de la disparition de la menace de pénurie de semences de légumes.

Démographie

À bien des égards, le jardinier de la Victoire typique était exactement le type de citadin que le ministère de l'Agriculture avait tenté de dissuader au début de la guerre. Après tout, la production d'aliments était déjà une pratique courante dans le Canada rural. Ainsi, la transformation des jardins potagers d'avant-guerre en jardins de la Victoire s'avère surtout une question de sémantique dans la plupart des zones rurales. Puisque le but était d'augmenter la superficie de terres dédiées à la production alimentaire, le jardin de la Victoire idéal en est un qui convertit une terre urbaine en espace agricole. Les municipalités, les propriétaires privés de terrains vacants et même des organismes populaires comme la Victoria’s Victory Garden Brigade et la Community Garden League of Greater Montréal offrent des terrains aux jardiniers en échange d'une petite cotisation annuelle.

Malgré les efforts déployés en vue de créer des espaces publics de jardinage accessibles à tous, le jardinage de la Victoire est davantage pratiqué par les propriétaires urbains bien nantis. Selon le plus important sondage en temps de guerre des jardins de la Victoire, 82 % d'entre eux sont cultivés à la maison du propriétaire, 15 % le sont sur un terrain vacant avoisinant et seulement 3 % le sont dans des jardins communautaires. En fait, certains croient que le jardinage de la Victoire dans des terrains vacants publics n'a jamais égalé le succès des jardins de secours plantés pendant la Crise des années 1930. Par exemple, on estime qu'à Québec et à Toronto, la superficie des terres publiques labourée par les jardiniers de la Victoire en 1943 n'atteint respectivement que 25 % et 50 % des terres qui étaient cultivées par les jardiniers de la Grande Dépression. Selon l'un des enquêteurs, le message est clair : « L'appel du patriotisme et les craintes individuelles de pénurie alimentaire ne sont pas aussi mobilisateurs que la nécessité absolue pour promouvoir le jardinage domestique. »

Les jardins de la Victoire sont non seulement cultivés en général sur une propriété privée, mais aussi par beaucoup de jardiniers novices. Ceci se reflète en partie dans la documentation ayant trait aux jardins de la Victoire et dans le nombre élevé de nouveaux jardiniers, surtout de jeunes enfants et des hommes. Pour nombre de partisans du jardinage de la Victoire, l'arrivée d'amateurs dans le domaine du jardinage est l'un des avantages de la campagne : elle enseigne aux Canadiens de nouvelles aptitudes domestiques, ce qui en retour leur permet d'augmenter leur autosuffisance et d'apprécier davantage les fermiers et les autres producteurs alimentaires. Par contre, aux yeux du gouvernement, leur arrivée souligne le gaspillage potentiel inhérent à cette pratique.

Importance

En fin de compte, la valeur réelle des jardins de la Victoire repose sur leur importance symbolique, et non sur la productivité intrinsèque de l'activité, ce que le gouvernement reconnaît à partir de 1943. En ce qui concerne le moral, les jardins de la Victoire rattachent une forme saine et familière de travail domestique à l'effort de guerre plus vaste. Ils permettent d'inclure la famille entière, en plus d'être très visibles auprès des amis et des voisins. En d'autres mots, les jardins de la Victoire donnent aux citoyens un puissant moyen domestique de participer à l'effort de guerre au pays, en plus d'être, pour plusieurs, une agréable diversion de la réalité plus sombre de la guerre.