Jardins historiques

 Les jardins peuvent être observés, étudiés et appréciés en tant que paysages culturels. Leur richesse esthétique, horticole, historique et environnementale, ainsi que tout ce qu'ils évoquent, soulèvent l'admiration. En outre, les jardins historiques constituent un défi pour les chercheurs, pour la population et pour les groupes privés voués à leur sauvegarde. Durant les années 1980 et 1990, on assiste à un regain d'intérêt pour les jardins historiques, tant chez les chercheurs que dans les services publics et la population.

La Charte de Florence

 En 1981, le Comité international des jardins et sites historiques (ICOMOS-FIAP) élabore la Charte de Florence dans le but de protéger les jardins historiques. Ce document important, adopté en 1982, donne une nouvelle définition des jardins historiques et expose les principes généraux qui guident leur entretien, leur conservation et leur restauration. La Chartre définit le jardin historique comme « une composition architecturale et horticole d'intérêt public qui, du point de vue de l'histoire ou de l'art, présente un intérêt public. Comme tel, il est considéré comme un monument. » En outre, un jardin historique est une « composition d'architecture dont le matériau est essentiellement horticole donc vivant, et comme tel, périssable et renouvelable ». Les caractéristiques architecturales d'un jardin se trouvent dans son dessin, dans les profils du terrain, dans la disposition des végétaux (espèces, volumes, jeu de couleurs, espacement et hauteur respective), dans les éléments construits ou décoratifs et dans les eaux mouvantes ou dormantes. Du modeste jardin privé au parc paysager, les jardins historiques sont de dimensions diverses.

Un jardin historique est beaucoup plus qu'un ensemble de végétaux. En plus de ses éléments physiques (terre, eau, pierres, plantes, arbustes et arbres), il peut inclure des pavillons, des abris ou des sculptures. Avec le temps, le jardin change d'apparence et peut ainsi remplir diverses fonctions. Il peut tirer parti de l'environnement, ce qu'on appelle l'esprit des lieux, en intégrant des éléments environnants ou en les mettant en valeur de manière plus ou moins intangible. Comme tous les jardins, les jardins historiques sont marqués par les changements saisonniers de formes, de couleurs et d'odeurs. S'y ajoutent, d'autres changements naturels, ainsi que des transformations faites par l'homme au fil du temps.

En plus d'être appréciés pour leur qualités esthétiques et artistiques, les jardins historiques présentent bien d'autres intérêts : le style, le type, la tradition, les particularités horticoles (âge, variété, état, provenance ou rareté des plantes et des arbres), la renommée de leurs concepteurs, leur écologie et leurs liens avec l'histoire.

Les jardins historiques du Canada mettent en valeur des aspects historiques, climatiques et géographiques du pays. On peut tout d'abord les classer par fonction (parcs publics, jardins horticoles, jardins des institutions, jardins résidentiels et jardins spécialisés), puis selon le ou les styles qu'ils représentent.

Fonctions des jardins

 Les parcs qui sont ouverts au public dans les petites comme dans les grandes villes sont en général composés de pelouses, de massifs de fleurs et d'arbres. Conçus surtout dans un but récréatif, les parcs publics offrent des aires de repos, des sentiers et parfois des aires de jeux. Leur taille varie : dans une petite ville, il peut s'agir d'un simple carré de terre alors que, dans une plus grande, le jardin peut occuper un grand terrain et servir à des cérémonies publiques. Les Jardins publics d'Halifax en sont un bon exemple. Conçus par le paysagiste Richard Power, ils sont ouverts au public en 1875. Pour constituer ces jardins, R. Power utilise ceux aménagés à partir de 1837 par l'Horticultural Society de la Nouvelle-Écosse, ainsi qu'un jardin municipal créé en 1867. Aujourd'hui, les Jardins publics d'Halifax offrent des sentiers sinueux, des massifs de fleurs de formes géométriques entourés de pelouse, des plates-bandes de vivaces et d'annuelles, des statues, des fontaines et un gazebo pour musique, ce dernier témoignant du goût pour les spectacles musicaux en plein air caractéristiques de l'époque victorienne.

 La principale vocation des jardins horticoles est la recherche scientifique et l'éducation, quoique leurs qualités récréatives et esthétiques sont souvent en vedette. Appartiennent à cette catégorie, les fermes expérimentales (où l'on fait de la recherche sur les plantes cultivées, des études sur les utilisations agricoles et des tests de reproduction et de rusticité sur les plantes ornementales), les pépinières (où l'on cultive de jeunes plants pour l'éclaircissage ou servant de porte-greffe), les jardins botaniques (où l'on cultive, classe et identifie des espèces de plantes pour les étudier) et les arboretums (des pépinières servant à la culture expérimentale d'espèces variées d'arbres). Les Jardins botaniques royaux d'Hamilton, créés en 1941 par le gouvernement provincial, mais dont l'origine officieuse remonterait aux années 20 quand la ville fait l'acquisition de terrains en vue de leur création, sont un exemple de jardin horticole. Il s'agit de vastes terrains paysagers comprenant une remarquable collection d'iris, une rocaille, une roseraie, un arboretum (dont un jardin de lilas), un jardin pour enfants, un jardin de plantes médicinales, des aires naturelles servant à expliquer les écosystèmes ainsi que des programmes d'enseignement et de recherche. Plusieurs activités s'y déroulent, axées sur la recherche scientifique, l'enseignement, l'éducation et les loisirs.

 Les jardins des institutions sont des jardins d'agrément dont le rôle est de compléter ou de mettre en valeur des édifices publics, comme des hôtels, des hôpitaux et des usines ainsi que des édifices religieux ou administratifs. Leur raison d'être est souvent directement liée à la fonction de l'édifice, mais les jardins se veulent aussi être un élément esthétique venant compléter l'architecture. Dans les premières décennies du XXe siècle, des jardins étaient aménagés près des écoles afin que les enfants puissent apprendre les rudiments du jardinage. Ces jardins avaient 'n rôle pédagogique. À la même période et ce, presque partout au pays, des jardins sont créés près des petites gares ferroviaires pour embellir les lieux et, en particulier dans l'Ouest, pour favoriser le développement des nouvelles régions. À l'ORATOIRE SAINT-JOSEPH du Mont-Royal (Montréal), l'architecte paysagiste Frederick G. TODD a conçu en 1943-46 un petit jardin à proximité de la basilique. Un impressionnant chemin de la Croix y a été aménagé avec de monumentales sculptures de pierre.

Entre 1875 et 1879, les terrains aménagés par l'artiste paysagiste Calvert Vaux en face des édifices du Parlement sont dessinés pour renforcer le rôle du gouvernement. Les architectes, conscients de l'importance du projet, sont particulièrement attentifs dès le début des travaux à ce que les terrains s'harmonisent avec les édifices. C. Vaux y installe d'élégantes marches menant à une grande terrasse, soit une vaste plate-forme pour l'arrivée et le départ des visiteurs, dotée de clôtures et de murs d'appui, ce qui donne beaucoup de grandeur à l'ensemble. Au fil des ans, ces aménagements se sont inscrits dans l'histoire canadienne grâce aux divers événements qui s'y sont déroulés, cérémonies, célébrations et manifestations, contribuant ainsi à la valeur symbolique des lieux.

 Par contre, sont beaucoup plus intimes, les jardins résidentiels, que ce soit un jardin d'agrément, un potager ou une petite parcelle de terrain consacrée aux fines herbes, à proximité d'une maison ou d'un résidence officielle. Le domaine Maplelawn à Ottawa, construit entre 1831 et 1834 par le fermier William Thomson, renferme un jardin clos. À l'origine, il devait s'agir d'un potager destiné à l'usage de la maisonnée. Durant les années 40, on y aménage des plates-bandes de vivaces. Aujourd'hui, le jardin est toujours composé de quatre carrés de fleurs. On voit souvent de tels jardins très particuliers inscrits dans le dessin, de manière formelle ou non, du terrain d'une résidence. Par exemple, la FERME MOTHERWELL en Saskatchewan, créée en 1883 et dont le développement s'est poursuivi d'année en année selon le climat local et l'expertise scientifique de l'époque, possède de nombreux jardins d'agrément, des potagers, des vergers et des plantations avec coupe-vent. RIDEAU HALL à Ottawa, avec ses beaux jardins de vivaces, est un bel exemple de jardin d'agrément installé dans le décor bucolique d'un domaine du gouvernement. Le Domaine du lieutenant-gouverneur de la Colombie-Britannique situé à Victoria comprend de vastes terrains qui furent aménagés au début du XXe siècle, grâce à l'initiative de plusieurs lieutenants-gouverneurs. La vaste propriété comprend de pittoresques jardins en constante évolution, un bel étang ombragé et un préciieux écosystème de chènes de Garry.

Les jardins spécialisés, souvent dessinés pour illustrer une nouvelle tendance, ne mettent en vedette qu'un seul élément physique, comme l'eau, les pierres, les roses, ou encore un seul élément structurel, tel que des serres, des vérandas ou des statues. Les jardins aquatiques, les jardins de vivaces, les roseraies, les jardins de sculptures, les jardins zoologiques, les jardins clos, les jardins d'hiver, les terrasses-jardins et même les serres, sont des exemples connus de jardins spécialisés. La remarquable rocaille Cascade of Times, (Banff), construite en 1935 dans le but de présenter la géologie des Rocheuses en est un exemple typique.

Les jardins restaurés ou recréés en raison de leur valeur et de leur intérêt historiques sont un autre exemple de jardin spécialisé. Ainsi, le domaine Cataraqui à Sillery (Québec) compte un jardin restauré. Avec l'aide d'historiens et d'ethnographes, les espaces boisés, jardins, serres, plates-bandes et rocailles de cette vaste propriété ont dernièrement été réaménagés selon les plans et les concepts qui, durant les années 30, avaient inspiré et guidé ses propriétaires et leur architecte paysagiste, Mary Stewart.

Styles de jardin

  Les jardins peuvent aussi être classés en fonction de leurs caractéristiques stylistiques, où le style traduit un idéal esthétique, une tendance, un goût particulier ou une forme propre à une époque ou à un groupe culturel. D'une époque à une autre, les principes généraux d'unité ou de variété, de rythme, d'équilibre, de proportions et d'échelle varient et donnent des aménagements de style reconnaissables. Au Canada, on s'appuie sur les styles en vogue en France, en Angleterre et aux États-Unis. Cependant, les caractéristiques sociales, écologiques, climatiques ou géographiques propres au Canada, ainsi que les limites en termes d'espèces de plantes influencent les versions canadiennes des styles européens et américains.

Le concept de style peut rarement être appliqué de façon stricte à un modèle de jardin. Au Canada, on trouve des jardins de type français, anglais, paysager, édouardien ou même sauvage. Dans certaines régions, en particulier en Colombie-Britannique et dans les provinces de l'Ouest, l'influence des styles japonais et chinois est très visible. Certains jardins traduisent aussi l'influence des traditions ethnoculturelles. Enfin, un jardin peut représenter plus d'un style ou une version modernisée d'un style ancien.

Dans le contexte canadien, les jardins de style français sont ceux aménagés à l'époque de la Nouvelle-France pour les institutions politiques et les communautés religieuses. Dessinés selon un plan régulier et symétrique (un carré ou un rectangle avec des axes perpendiculaires et un point d'attraction), ces jardins ont une fonction utilitaire et esthétique. Le jardin du Vieux-Séminaire de Saint-Sulpice, rue Notre-Dame ouest à Montréal, datant de la fin du XVIIe siècle, avec son tracé géométrique, ses plates-bandes, ses allées, ses massifs de fleurs et ses arbres fruitiers, constitue le jardin d'une institution religieuse le mieux préservé de la ville. Bien que transformé à plusieurs reprises, il conserve une partie de son caractère classique original et rappelle des cloîtres européens. Il approvisionnait la communauté religieuse en fruits et légumes et offrait aussi un lieu de réflexion et de prière. Il est divisé en deux parties : une réservée aux loisirs (avec des arbres et des fleurs) et l'autre au potager, pour les besoins alimentaires.

En 1759, après la conquête, les colons britanniques et loyalistes introduisent une nouvelle vision de la nature et du paysage. En contraste avec le formalisme français, la théorie esthétique avancée par Lancelot « Capability » Brown (1716-1785) et Humphrey Repton (1782-1818) présente des paysages naturels et pittoresques et s'exprime dans le choix de lieux spectaculaires, de formes contrastantes et de contours irréguliers. Aménagés pour la plupart entre 1840 et 1850, les plates-bandes, pelouses, sentiers sinueux et arbres exotiques entourant la maison du gouverneur à St. John's (Terre-Neuve), illustrent cette mode anglaise qui met l'accent sur les effets pittoresques. Dans la même veine, les terrains aménagés par Louis-Joseph Papineau et son fils Louis-Joseph Amédée, entre 1850 et 1860, autour du domaine Montebello aux abords de la rivière des Outaouais, au Québec, offrent des vues panoramiques et des effets rustiques propres au style anglais. Durant les années 1870, aménagé probablement d'après des dessins de Frederick Law Olmsted, le domaine Beechcroft à Roches Point (Ontario), avec ses espaces verts, ses groupes d'arbres très étudiés et ses points de vue judicieusement choisis, illustre aussi cette approche naturelle.

Le style paysager découle des idées pittoresques mises de l'avant par Humphrey Repton en Angleterre. Populaire pendant la période victorienne, ce style met en relief les contrastes entre les pelouses bordant la maison et des zones sauvages et pittoresques très marquées. Les jardins de ce style sont composés d'une grande variété de plates-bandes et de bouquets d'arbres, de fontaines, d'urnes et de statues qui leur confèrent un caractère ornemental. Les statues, urnes et plates-bandes de fleurs qui ornent le jardin Lakehurst à Roches Point (Ontario), illustrent ce style de jardin populaire depuis la deuxième moitié du XIXe siècle au Canada. Dans la même lignée, les Jardins publics d'Halifax, aménagés par Richard Power dans les années 1870, possèdent des arbres et des buissons exotiques et indigènes, des massifs géométriques, des statues, des urnes, des fontaines, des bassins, un kiosque à musique et des sentiers, créant ainsi un ensemble très contrasté dans ses formes et ses couleurs.

 Les jardins de la période édouardienne sont influencés par les grands courants esthétiques du début du XXe siècle, en particulier le style de l'École des beaux-arts à Paris et ceux popularisés par le City Beautiful Movement aux États-Unis. Les terrains aménagés en 1913 autour du PARLEMENT DE LA SASKATCHEWAN à Régina (Saskatchewan) illustrent ces tendances. L'aménagiste, Thomas H. Mawson, puise dans les idées mises de l'avant par le City Beautiful Movement, le Garden City Movement et l'École des beaux-arts pour tirer parti de la topographie des lieux. Il les applique aux sentiers, aux jardins et aux aires de jeux qui témoignent du goût de l'époque pour une utilisation rationnelle et équilibrée de l'espace et des lieux très soignés.

  Les jardins dessinés et aménagés au début du XXe siècle qui s'inspirent des idées de Gertrude Jekyll font une large place aux plates-bandes de vivaces, aux rocailles et aux plantes alpines. La rocaille aménagée par Mary Stewart au domaine Cataraqui à Sillery dans les années 30 s'inspire de cette approche. Un autre principe guide aussi bien les concepteurs de jardins de cette époque : un retour nostalgique vers le passé. En effet, on remarque que les concepts développés en Italie et en France aux XVIIIe et XIXe siècles sont copiés. Le domaine Parkwood à Oshawa (Ontario) renferme une série de jardins thématiques créés par les architectes-paysagistes H.B. et L.A. DUNNINGTON-GRUBB durant les années 20, qui s'inspirent des traditions britanniques et américaines de l'époque : une roseraie, un jardin blanc, un jardin doté d'un cadran solaire, un jardin enterré et un jardin italien avec son énorme bassin central rempli de nénuphars et entouré de plates-bandes soignées et d'allées en pierres. En 1936, John Lyle y aménage un autre jardin qui, avec sa terrasse, son bassin, ses six fontaines et ses plates-bandes monochromes, constitue une adaptation raffinée du style art déco en sol canadien.

 Sur la côte ouest, le style des jardins est influencé par la Californie et l'Orient, ce que cette région du pays favorise en raison d'un climat et de conditions géographiques exceptionnels. La maison de l'architecte Arthur ERICKSON à Vancouver (1960), par exemple, combine des idées modernes sur l'intégration du paysage à la manière japonaise tout en liant étroitement la maison et le jardin.

Les nombreux jardins chinois et japonais de la côte ouest témoignent de la contribution de ces cultures à la Colombie-Britannique. Le Nitobe Memorial Garden de l'Université. de la Colombie-Britannique (1960, restauré en 1992) est un exemple de jardin japonais. Dessinés par un professeur d'architecture paysagère traditionnelle de l'Université. Chiba, Kannosuke-Mori, les terrains de deux acres offrent un jardin-promenade naturel et un jardin de thé. Le Jardin botanique de Montréal possède aussi un jardin chinois, le jardin du Lac de rêve, conçu et réalisé en Chine mais installé à Montréal. L'eau et la pierre constituent les éléments clés de ce jardin. L'influence orientale peut aussi s'exprimer de façon plus subtile lorsque l'on essaie de recréer ou d'évoquer l'esprit propre à ces jardins. Le jardin japonais des Jardins Butchart à Victoria (Colombie-Britannique) en offre un bon exemple.

Nombre de jardins sont conçus par des individus ou des groupes qui désirent perpétuer ou illustrer les traditions d'un groupe ethnoculturel. Dans les régions ontariennes de Kitchener et de Waterloo, des habitants d'origine allemande aménagent leur jardin dans le style de leurs ancêtres. Ces jardins fermés sont divisés en quatre carrés séparés par deux allées se croisant. Avec leur grande variété de plantes, de légumes et de fruits, il jouent un rôle à la fois utilitaire, ornemental et symbolique.

Les jardins historiques n'ont pas seulement une fonction ornementale et récréative, ils témoignent d'un goût esthétique, social, culturel et environnemental, ainsi que d'un intérêt pour le passé, soit lointain ou rapproché. Ils représentent donc une part importante de notre héritage, que l'on se doit de préserver pour les générations futures.

Voir aussi JARDIN BOTANIQUE; ARCHITECTURE PAYSAGÈRE AGRICULTURE, STATION DE RECHERCHE EN.