Formation et début de carrière

Fils unique de Joseph-Napoléon Drapeau, un vendeur d’assurance, et de Berthe Martineau, une cantatrice, Jean reçoit en 1937 une licence en sciences sociales, économiques et politiques de l’Université de Montréal. Diplômé en droit de cette même université en 1941, il est admis au Barreau de Montréal en 1943. Protégé du prêtre et historien Lionel Groulx, il est candidat nationaliste à une élection fédérale partielle en 1942 et aux élections provinciales de 1944, et il défend sa propre vision d’un Québec catholique et conservateur. Défait dans les deux cas, il assoit sa réputation quand il se joint aux contestataires de sa génération pour défendre un syndicat catholique lors d’une grève violente à Asbestos, au Québec, en 1949 (voir Grève de l’amiante).

De la Commission Caron à la mairie de Montréal

Drapeau captive l’imagination de Montréal lorsqu’il assiste Pacifique Plante dans une enquête publique sur la corruption policière. Les travaux de cette commission présidée par le juge François Caron se déroulent de septembre 1950 à avril 1953. Suivis de très près par les médias, ils contribuent à faire de son procureur Jean Drapeau une personnalité populaire et respectée. Aussi, le 8 octobre 1954, alors que le juge Caron dépose son rapport, Drapeau annonce qu’il se présente comme candidat à la mairie de Montréal afin de succéder au maire sortant Camillien Houde. Lorsqu’il est élu maire de Montréal le 25 octobre 1954, il n’a que 38 ans.

Il entreprend alors la lente transformation visant à faire de Montréal, ville portuaire décriée pour ses bordels et sa vie nocturne, une métropole internationale de premier plan. Mais le premier ministre du Québec, Maurice Duplessis, piqué de ce que Drapeau nourrisse de plus grandes ambitions, donne son appui à Sarto Fournier (chef du Ralliement du Grand Montréal), qui écrase la Ligue d’action civique dirigée par Drapeau lors des élections de 1957. Après trois années de réflexion, Drapeau se débarrasse de plusieurs de ses vieux alliés, dont Pierre Desmarais, et forme un club politique privé, le Parti civique. Ainsi, avec la promesse d’un métro et d’une administration honnête, il gagne les élections de 1960, au moment même où le Québec s’engage dans la Révolution tranquille. Bien conscient que Toronto a déjà raflé à Montréal son titre de métropole, il déclare : « Laissons Toronto devenir Milan, Montréal sera toujours Rome. »

Montréal, ville d’envergure internationale

Drapeau tient parole et construit un métro d’un type nouveau et coûteux (utilisant un roulement sur pneumatiques plutôt qu’un système traditionnel de roues d’acier sur rail), dont les stations sont ornées de vitraux et de mosaïques. Le métro de Montréal est inauguré le 14 octobre 1966, à temps pour l’Expo 67 et les célébrations du Centenaire du Canada. Toutefois, s’il réforme le système électoral et modernise le service de police, le maire ne se préoccupe pas des problèmes de logement, de planification urbaine et de pollution, ou choisit de les contourner. En 1987, Montréal ne traite toujours pas les eaux d’égout qu’elle déverse dans le fleuve Saint-Laurent, une situation semblable à peu de choses près à celle qui prévalait lors de la fondation de la ville en 1642.

Jean Drapeau préfère le sensationnel. En 1969, les relations de travail dégénèrent au point que les 3780 membres du corps policier, à l’exception de 47, déclenchent une grève. L’armée est appelée pour réprimer le pillage et les émeutes nationalistes. La même année, Drapeau attire à lui seul à Montréal une équipe de baseball de la ligue majeure, les Expos de Montréal.

À l’échelle internationale, il gagne le respect de bien des dirigeants, de Charles de Gaulle à la famille royale. L’ex-premier ministre britannique Edward Heath dira : « J’ai eu le privilège d’entendre les confidences du maire Drapeau sur la façon de prendre et de conserver le pouvoir en manipulant amis et ennemis à la fois. C’est une des conversations les plus drôles et les plus distrayantes que j’aie jamais eues avec un politicien. »

Controverses

Le côté impitoyable et autoritaire de Drapeau se manifeste à l’occasion de la crise des enlèvements de 1970 (voir Crise d’octobre). Lors des élections municipales, qui se tiennent au moment de l’application des pouvoirs draconiens de la Loi sur les mesures de guerre, il qualifie l’opposition de front terroriste. Dans ce climat d’hystérie, son principal adversaire se retrouve en prison avec 467 autres personnes; le 25 octobre 1970, le parti privé de Drapeau remporte les 52 sièges au conseil et celui-ci est réélu à la mairie avec 92,5 % des voix.

Le pouvoir absolu qu’il détient alors lui permet d’imposer son plan pour les Jeux olympiques d’été de 1976, dont les structures de béton blanc incarnent sa politique de grandeur. Estimé à 310 millions de dollars, le coût des installations des jeux s’élèvera finalement à 1,3 milliard, sans compter la tour du stade olympique, demeurée inachevée jusqu’en 1987. Une enquête provinciale blâme le maire pour les coûts et une corruption endémique, mais rien ne prouve que Drapeau se soit rempli les poches. Les Montréalais le réélisent en 1978 et de nouveau en 1982, mais les grands projets sont choses du passé. Au fil des ans, il reçoit de nombreuses invitations, parfois alléchantes, à se présenter sur la scène provinciale ou fédérale, mais il considère que Montréal est sa meilleure tribune et il y reste jusqu’à la fin de son huitième mandat.

Le 20 juin 1986, ralenti par une attaque, Drapeau convoque la presse dans un lieu situé « à l’ombre de ses pyramides », les installations olympiques de l’Est, là où sa carrière politique a commencé et où il vit dans une demeure modeste avec sa femme depuis 41 ans. Plusieurs Montréalais pleurent avec lui à l’annonce de sa démission. Son ami le premier ministre Brian Mulroney l’invite à finir sa carrière politique comme ambassadeur spécial auprès de l’UNESCO à Paris; il occupe ce poste de décembre 1986 jusqu’en 1991. Drapeau parti, son Parti civique se retrouve avec un seul siège au conseil. Le Rassemblement des citoyens de Montréal, dirigé par Jean Doré, prend le pouvoir aux élections de novembre 1986.

L’héritage de Jean Drapeau

Au cours de sa longue carrière politique, Jean Drapeau reçoit des doctorats honorifiques de plusieurs universités : Moncton, Montréal, McGill, Sir George Williams (aujourd’hui l’Université Concordia), Laval et de l’Institut Goswell. En 1965, les ministres du Commerce et de l’Industrie des 10 provinces canadiennes lui attribuent le trophée du Canadien ayant le plus contribué au développement industriel du Canada. Médaillé d’or de l’Institut d’architecture du Canada en 1967, il est parmi les premiers Canadiens à avoir été faits Compagnon de l’Ordre du Canada. En 1978, il devient membre de l’Académie des Grands Montréalais.

La France lui remet la Légion d’honneur en 1984 avec le rang de Commandeur et le Québec lui octroie le titre de Grand officier de l’Ordre national du Québec en 1987. Peu de temps avant son décès, une statue en son honneur est dévoilée dans le parc de la Dauversière, situé à proximité de l’Hôtel de ville de Montréal. En 2000, la station de Île-Sainte-Hélène du métro de Montréal est renommée Jean-Drapeau. Un parc situé sur les îles Sainte-Hélène et Notre-Dame porte également son nom.