La crise d'Oka

La crise d’Oka dure 78 jours (du 11 juillet au 26 septembre 1990) et oppose des manifestants mohawks au service de police provinciale du Québec et à l’armée canadienne. Au coeur de la crise : l’agrandissement proposé d’un terrain de golf et un projet immobilier sur des terres en litige où se trouve un cimetière mohawk. Les tensions restent fortes tout au long de la crise, surtout après la mort du caporal Marcel Lemay, agent de la Sûreté du Québec. Ce n’est qu’avec l’intervention des Forces canadiennes que la situation sera enfin résolue. Bien que le gouvernement fédéral ait mis fin au projet d’agrandissement du terrain de golf et ait acheté les terres en litige, il ne les a toujours pas transférées à la communauté de Kanesatake.

Contexte

Les racines de la crise d’Oka remontent au XVIIIe siècle. Depuis cette époque, les Mohawks font pression sur le gouvernement pour qu’il reconnaisse leur droit foncier sur les terres en litige, mais leur demande reste en grande partie ignorée. En 1961, on aménage un terrain de golf de neuf trous sur un espace que les Mohawks de la réserve de Kanesatake revendiquent comme terres communes (« pinède »). En dépit des protestations de la communauté, qui rappelle la présence d’un cimetière mohawk sur le terrain, le gouvernement rejette sa demande et autorise la construction du terrain de golf. En 1989, le maire d’Oka, Jean Ouellette, dévoile un projet d’agrandissement du terrain de golf, qui passera à dix-huit trous. Il autorise également la construction de 60 logements de luxe en copropriété dans la pinède. Malgré les protestations des Mohawks de Kanesatake et les préoccupations des ministres québécois de l’Environnement et des Affaires autochtones, les deux projets vont de l’avant.

Barrage routier et descente policière

Afin d’empêcher l’exploitation dans la pinède, les manifestants mohawks érigent une barricade pour bloquer l’accès au secteur. Les guerriers mohawks des réserves de Kahnawake et d’Akwesasne se joignent à la manifestation pour assurer une permanence à la barricade. Les manifestants ignorent deux injonctions leur demandant de retirer le barrage routier, ce qui amène le maire d’Oka à faire appel à la Sûreté du Québec (SQ). Le matin du 11 juillet 1990, la SQ prend d’assaut la barricade à l’aide de gaz lacrymogène et de grenades à effet de surpression pour créer une confusion, mais la situation se retourne contre les policiers lorsqu’un coup de vent renvoie le gaz lacrymogène dans leur direction. Au cours de la brève fusillade qui s'ensuit, le caporal Marcel Lemay de la SQ est tué et les policiers décident de battre en retraite.

Escalade du conflit

Des partisans autochtones de partout au pays prennent part à la résistance en rejoignant la barricade des Mohawks. La SQ élève alors ses propres barrages routiers sur les routes qui mènent à Oka et à la réserve de Kanesatake. Les Mohawks de la réserve de Kahnawake, qui se trouve à proximité, bloquent le pont Mercier en signe de soutien, coupant le lien entre l’île de Montréal et les banlieues de la rive sud. Le chaos qui s’ensuit irrite les résidents, dont les relations avec les Autochtones de la région se détériorent. La SQ est confrontée non seulement aux barricades érigées par les manifestants, mais également aux civils frustrés et hostiles qui la désignent comme largement responsable de la situation. Quant aux manifestants, ils multiplient leurs revendications et vont jusqu'à demander la pleine souveraineté.

Participation du gouvernement fédéral et fin de la crise

À la mi-août, dès qu’il devient apparent que la SQ ne peut maîtriser la situation, les autorités font appel à la GRC. En outre, le premier ministre du Québec, Robert Bourassa, demande l’aide des forces armées canadiennes et 2 500 troupes régulières et de réserve sont envoyées à Oka. Le 20 août, quelque 800 membres du Royal 22e Régiment (les « Van Doos ») interviennent aux barricades érigées sur les réserves de Kahnawake et de Kanesatake, prenant position à quelques mètres des guerriers. Le nombre grandissant de soldats à la pinède et ailleurs dans la région de Montréal, et le survol de la zone par des avions de reconnaissance ne font qu’augmenter les pressions exercées sur les manifestants. Le 29 août, les négociations permettent de lever la barricade devant le pont Mercier. Néanmoins, les guerriers mohawks à la barricade d’Oka continuent leur manifestation jusqu’au 26 septembre 1990, avant de démonter leurs armes à feu et de se rendre aux soldats. Plusieurs sont détenus par l’armée. La SQ, quant à elle, déposera plus tard des accusations contre certains manifestants. Au final, cinq sont reconnus coupables d'actes criminels, dont voies de fait et vol. Un seul purgera une peine de prison.

Réaction du public

La crise d’Oka fait l’objet d’une importante couverture médiatique partout au pays et l’opinion publique varie grandement. Bien des Québécois, surtout les résidents locaux, sont furieux de voir ces barricades. À une occasion, certains d’entre eux lancent des pierres vers 75 voitures quittant la réserve de Kahnawake, à bord desquelles se trouvent surtout des femmes, des enfants et des personnes âgées (voir le film d’Alanis Obomsawin, Pluie de pierres à Whiskey Trench). Cependant, d’autres sympathisent avec les manifestants, y compris John Ciaccia, le ministre québécois des Affaires autochtones de l’époque. Des manifestations ont lieu partout au pays et on élève des barricades en Colombie-Britannique et dans le nord de l’Ontario en signe de solidarité. En fin de compte, la crise sensibilise une plus grande part de la population canadienne aux droits ancestraux et aux revendications territoriales. Elle met également en lumière les sources de conflit éventuel qui peuvent dégénérer si on néglige d'y répondre avec rapidité, transparence et équité.

Résolution?

Pendant la crise, le gouvernement fédéral accepte d’acheter la pinède pour empêcher d’autres projets d’exploitation, ce qui met fin au projet d’agrandissement du terrain de golf et à la construction des immeubles en copropriété. Après la crise, le gouvernement achète d’autres parcelles de terre pour la réserve de Kanesatake. Toutefois, les titres de ces terres de la Couronne n’ont toujours pas été transférés aux Mohawks.

La crise d’Oka met au jour un certain nombre d'enjeux propres aux Autochtones et à l’intervention du gouvernement et du service de police provincial en réponse aux manifestations et aux occupations. La crise a joué un rôle capital dans l’établissement de la Commission royale sur les peuples autochtones. Les enquêtes menées après la crise révèlent plusieurs problèmes dans la manière dont la SQ a géré la situation, y compris les échecs de son commandement et les préjugés répandus parmi les agents de la SQ. On ignore à ce jour qui a tiré le coup de feu qui a coûté la vie au caporal Marcel Lemay.