Au printemps 2012, le Québec et le Canada connaissent la plus longue grève étudiante de leur histoire. Cet événement, qui se déroule sur plusieurs mois (du 13 février au 7 septembre 2012), oppose les étudiants québécois et le gouvernement provincial sur la question de la hausse des droits de scolarité. De grandes manifestations sont organisées à Montréal et dans les différents centres urbains de la province. Le conflit culmine lors de l’adoption d’une loi spéciale (loi 12, communément appelée loi 78) qui oblige le retour en classe et limite le droit de manifester.

Le mouvement étudiant québécois et la hausse des droits de scolarité

Au Québec, le mouvement étudiant émerge et s’organise au tournant des années 1960, dans le sillon de la Révolution tranquille. Historiquement, les revendications des étudiants touchent les questions de l’accès à l’éducation, des droits de scolarités, du régime des prêts et bourses (voir aide financière à l’étudiant) et de la gratuité scolaire. À plusieurs reprises, les associations étudiantes ont recours à la grève comme moyen de pression. Celui-ci se traduit par le refus d’assister aux cours. D’importantes grèves ont lieu en 1968, 1974, 1978, 1986, 1988, 1990, 1996 et en 2005.

Le 18 mars 2011, le gouvernement du Parti libéral du Québec dirigé par Jean Charest, dépose un budget qui prévoit une hausse des droits de scolarité universitaires de 325$ par année de 2012 à 2017, pour un total de 1 625 $. Les frais passeraient de 2 168 $ à 3 793 $ à la fin de 2017 (soit une augmentation de 75 %). L’année 2011 est marquée par une contestation politique importante et différents événements de perturbation de l’ordre public. Au début de décembre, plus de 60 000 étudiants se regroupent au sein d’une coalition temporaire, la CLASSE, afin de déclencher une grève générale. Quelques semaines plus tard, les associations représentant les étudiants issus du Cégep et de l’Université (respectivement la FECQ et la FEUQ) annoncent leur intention d’aller dans la même direction.

Un conflit qui divise et rassemble

À partir du 13 février 2012, la majorité des associations étudiantes de la province entrent en grève générale, dont plusieurs pour une durée illimitée. Lors de la manifestation du 22 mars qui rassemble entre 100 000 et 200 000 personnes à Montréal, près de 310 000 étudiants (sur 400 000) sont en grève. Le mouvement reçoit une couverture médiatique importante au Canada et ailleurs dans le monde. Surnommé « Printemps érable » (en référence au Printemps arabe, une expression qui désigne l’ensemble des mouvements de contestations populaires qui prennent place dans le monde arabe depuis décembre 2010), ce mouvement s’inscrit dans un phénomène mondial de mobilisation de la jeunesse étudiante.

Des personnalités publiques telles que le chansonnier Paul Piché, les membres de la formation musicale Les Cowboys fringants, l’animateur Guy A. Lepage et la réalisatrice Paule Baillargeon s’affichent ouvertement en faveur des étudiants, notamment en arborant un petit carré rouge, symbole de la lutte contre la hausse. Près de 200 membres de la communauté artistique, du monde syndical et de la sphère politique signent un manifeste en solidarité au mouvement. D’autres, comme l’humoriste Yvon Deschamps et l’ancien ministre de l’Éducation Jean Garon (de 1994 à 1996) prennent la parole dans les médias afin de dénoncer le manque d’ouverture du gouvernement Charest face aux revendications étudiantes. La gratuité scolaire reçoit des appuis majeurs alors que le sociologue Guy Rocher, puis l’ancien premier ministre Jacques Parizeau se prononcent en sa faveur.

En contrepartie, plusieurs anciens politiciens québécois, dont l’ancien premier ministre péquiste Lucien Bouchard et l’ancienne ministre libérale des Finances Monique Jérôme-Forget, appuient la hausse. Afin de protester contre la grève étudiante et d’appuyer la hausse des droits de scolarité, environ 4 000 étudiants se regroupent au sein du Mouvement des étudiants socialement responsables du Québec (MÉSRQ). De plus, plusieurs associations étudiantes refusent d’entrer en grève illimitée, préférant suspendre les cours lors de la grande manifestation du 22 mars. À Montréal et à Sherbrooke, des étudiants portent le carré vert, symbole de leur opposition au prolongement de la grève. L’appui des étudiants des autres provinces canadiennes est également timide en raison des droits de scolarité qui y sont beaucoup plus élevés qu’au Québec.

Le 24 avril, l’exclusion des discussions d’une des associations étudiantes (la CLASSE) par le gouvernement met le feu aux poudres. D’importantes manifestations sont alors organisées tous les soirs dans les rues de Montréal. Elles sont marquées par des actes de vandalisme, des arrestations massives et la brutalité policière. À Victoriaville, lors d’une manifestation qui tourne à l’émeute, un étudiant est grièvement blessé et perd l’usage d’un oeil. En 2013, une Commission d’examen est mise sur pied afin de faire la lumière sur ces incidents.

La population est extrêmement divisée sur la question du conflit étudiant; certains demandant même au gouvernement de faire appel aux Forces armées. Le mouvement étudiant est aussi moins uni qu’il ne le paraît à première vue. Des étudiants n’hésitent pas à demander aux tribunaux des injonctions afin que soient levés les piquets de grève devant les salles de cours. Le conflit se judiciarise, une première dans l’histoire des grèves étudiantes au Québec.

La loi 78 : objet de controverse

Cette situation culmine le 18 mai lors de l’adoption d’une loi spéciale par l’Assemblée nationale du Québec. Le projet de loi 78 (loi 12) comprend différentes mesures assurant le retour en classe des étudiants et prévoit des amendes élevées pour les individus, les associations étudiantes et les syndicats qui entravent la tenue des cours. Cette mesure d’exception restreint le droit de manifester, ce qui va à l’encontre des droits et libertés garantis par la Charte des droits et libertés de la personne du Québec.

Dénoncée par les partis d’opposition (Parti québécois et Québec solidaire), mais aussi par l’Organisation des Nations Unies, cette loi soulève une vive opposition chez une partie de la population québécoise. Étudiants et citoyens de tous âges défient la loi et manifestent leur mécontentement dans les rues de Montréal en frappant sur des casseroles. Ces « concerts de casseroles » spontanés s’étendent rapidement aux différentes régions du Québec et à certaines villes canadiennes. Le 31 mai 2012, lors du premier match de la finale de la Ligue nationale de hockey, on assiste à un véritable « Casseroles Night in Canada ». En solidarité au mouvement québécois, les casseroles résonnent d’un océan à l’autre, de Vancouver à Halifax.

Un débat réglé ou repoussé?

Le 1er août 2012, le gouvernement Jean Charest déclenche des élections générales et demande à la « majorité silencieuse » de s’exprimer sur la question des droits de scolarité en élisant pour un quatrième mandat son gouvernement. La grève étudiante devient un des enjeux électoraux. Pauline Marois, chef du Parti québécois, promet d’annuler la loi 78 et de tenir un sommet sur l’enseignement supérieur si son parti est élu le 4 septembre. Moins de deux semaines après son élection, le nouveau gouvernement minoritaire dirigé par le Parti québécois annule la hausse des droits de scolarité et la loi 78.

Les associations étudiantes, qui ont entretemps voté la fin de la grève et le retour en classe, parlent d’une victoire historique du mouvement étudiant. À l’issue du sommet sur l’enseignement supérieur de février 2013, la question du sous-financement des universités québécoises n’est toujours pas réglée. Néanmoins, le mouvement de 2012 aura permis d’amorcer un débat de société sur l'accessibilité aux études, la qualité de l'enseignement et la contribution de l’université au développement du Québec.