La Terre de Rupert était une vaste région qui s’étendait sur un tiers du territoire du Canada d’aujourd’hui. De 1670 à 1870, ce territoire était une propriété exclusive de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Trois ans après la Confédération le gouvernement canadien paye 1,5 million de dollars à la Compagnie pour la Terre de Rupert. C’est la plus importante transaction immobilière en superficie dans l’histoire du pays.

Traite des fourrures

Vers la fin du XVIIe siècle, la traite des fourrures, surtout le commerce des peaux de castor, prend de l’ampleur dans l’Amérique du Nord. Pourtant, pour arriver aux terrains de piégeage au nord du lac Supérieur et plus loin, les marchands sont obligés de faire des voyages difficiles par la voie terrestre des Grands Lacs au fleuve Saint-Laurent. Deux explorateurs français Médard Chouart des Groseilliers et Pierre-Esprit Radisson veulent établir un poste commercial sur les rives de la baie d’Hudson, « mer gelée » nordique, que la plupart des Européens n’ont jamais vue, mais qui représente une voie maritime facile vers le centre du continent, la meilleure région pour les fourrures.

Médard Chouart des Groseilliers et Pierre-Esprit Radisson ne réussissent pas à intéresser le gouvernement français à cette idée, alors ils vont en Angleterre où un groupe d’entrepreneurs et de gens nobles, dont le prince Rupert, le cousin du roi d’Angleterre, persuade le roi Charles II de soutenir l’aventure. En juin 1668, deux petits navires quittent l’Angleterre. L’un d’eux, le Nonsuch, arrive à la baie d’Hudson en septembre avec Médard Chouart des Groseilliers à bord. Ses partenaires et lui passent l’hiver qui suit à faire du commerce avec succès avec les Cris sur les rivages sud de la baie James.

Le Nonsuch rentre en Angleterre avec une grande cargaison de fourrures. On envoie d’autres navires qui connaissent autant de succès. Alors, en 1670, « la Compagnie des aventuriers d’Angleterre faisant le commerce dans la baie d’Hudson » (la Compagnie de la Baie d’Hudson ou la CBH) est instituée par charte royale signée par Charles II.

Domaine continental privé

Selon les standards d’aujourd’hui, la charte a une portée énorme. Elle accorde des droits exclusifs de commerce et de colonisation à la CBH et à ses dirigeants commerciaux. Ils ont droit de coloniser toutes les terres comprenant les rivières qui se jettent dans la baie d’Hudson, c’est-à-dire tout le système de drainage dans la baie d’Hudson. C’est un territoire énorme au milieu du continent, qui comprend ce qui est aujourd’hui le Nord du Québec et le Labrador, l’ouest et l’est de l’Ontario, tout le Manitoba, la plus grande partie de la Saskatchewan, le sud et le centre de l’Alberta, une partie des Territoires du Nord-Ouest et du Nunavut, et de petites sections des États-Unis.

Ce domaine privé s’étend de l’Atlantique aux Rocheuses et des prairies jusqu’au cercle arctique. Ce domaine est 5 fois plus grand que la France, sa superficie est de 3,9 millions de kilomètres carrés. On l’appelle la Terre de Rupert en l’honneur du cousin du roi qui est le premier dirigeant de la CBH.

Peuples autochtones, Métis et missionnaires

La CBH a un contrôle absolu sur le domaine. On ne pense presque pas à la souveraineté des peuples autochtones qui y habitent depuis des siècles. La CBH construit des forts et des routes commerciales à travers la grande partie du territoire. Les Cris et les Assiniboine et d’autres groupes qui fournissent des fourrures à la Compagnie ou qui agissent en tant qu’intermédiaires pour d’autres fournisseurs de fourrures autochtones, sont intégrés dans l’économie de commerce qui s’épanouit, soit ils sont embauchés directement par la CBH. La traite des fourrures change l’économie des Autochtones. Au lieu de chasser et piéger des animaux à des fins de subsistance, les Autochtones maintenant pratiquent le piégeage pour échanger les fourrures contre des marchandises, dont des armes à feu et de l’alcool.

La Terre de Rupert devient aussi le foyer des Métis, enfants issus des mariages mixtes des Européens avec les Autochtones. Les Métis prennent une part active dans la traite des fourrures. Ils contribuent au peuplement de la colonie de la rivière Rouge, maintenant Winnipeg, qui est découpée de la Terre de Rupert comme un petit village frontalier, initialement pour des immigrants écossais, en 1811.

Pendant 200 ans, la CBH construit des postes sur les plus importantes voies navigables, y compris les rivières Rupert, Moose, Albany, Severn et Churchill. Le premier poste terrestre occidental est établi à Cumberland House sur la rivière Saskatchewan en 1774. Avant 1870, on établit 97 postes dans la Terre de Rupert. Les marchands de la CBH ont aussi la responsabilité d’explorer et de cartographier une bonne partie de la région. Le commerce contribue également à la diffusion des missions catholique romaine et anglicane dans les régions de la Terre de Rupert.

Important transfert de terres

En 1867, le Dominion du Canada est formé à la suite de la création de la Confédération réunissant l’Ontario, le Québec, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Le nouveau pays est dirigé par le premier ministre, sir John A. Macdonald, dont le gouvernement désire inclure la Terre de Rupert dans le Dominion. Le gouvernement veut repousser les frontières au nord et à l’ouest, mais aussi il a peur que les États-Unis soient intéressés à annexer la Terre de Rupert après avoir acheté l’Alaska à la Russie en 1867.

En même temps, les dirigeants de la CBH sont de plus en plus conscients qu’une compagnie privée, même une aussi puissante que la leur, n’a pas le financement pour gérer une grande région qui devient de plus en plus un lieu de colonisation européen plutôt qu’une simple source de fourrures. Et la CBH n’a plus le droit moral de gouverner un tel territoire.

À ce moment-là, la question est la suivante : quel est le prix de la Terre de Rupert ou, plus spécifiquement, quel est le bon prix à payer à la CBH pour que la Compagnie abandonne ses droits de monopole? Les É.-U. avaient payé 7,2 millions de dollars aux Russes pour l’Alaska, la CBH croit que la Terre de Rupert vaut 40 millions de dollars. Le Canada n’a pas cette somme d’argent, mais les É.-U. sont capables de payer.

Cependant, le gouvernement britannique craignant aussi l’expansion des Américains vers le nord ne permet pas à la CBH de vendre la Terre de Rupert aux É.-U. L’Angleterre force la CBH à négocier avec le Canada le transfert de la Terre de Rupert. Deux ministres du Cabinet de Macdonald, George-Étienne Cartier et William McDougall, sont envoyés à Londres pour conclure un accord. Après six mois de négociations, la CBH consent à vendre la Terre de Rupert au Canada pour un prix avantageux de 300 000 livres ou 1,5 million de dollars sous la condition que la CBH continue à avoir plusieurs postes de traite sous son nom et qu’elle garde 5 % du territoire, principalement les terres agricoles fertiles des Prairies.

La CBH signe un acte de cession de sa propriété à la Couronne britannique le 19 novembre 1869. La Couronne à son tour cède le territoire au Canada. Pourtant, à cause de la crise politique connue sous le nom de Résistance de la rivière Rouge, le transfert n’entre en vigueur que le 15 juillet 1870.

Nouveaux traités, nouvelles provinces

La même année, à la suite des changements politiques causés par la Résistance, la province du Manitoba entre dans la Confédération. Entre temps, l’achat de la Terre de Rupert pousse le gouvernement canadien à négocier sept traités avec les nations autochtones qui habitent sur ce territoire pour obtenirleur consentement à la souveraineté de la Couronne.

Géographiquement, l’achat de la Terre de Rupert transforme le Canada d’un petit pays au nord de l’Amérique à un pays repoussant les frontières au nord et à l’ouest du continent. La Terre de Rupert est répartie avec le temps entre le Québec, l’Ontario et le Manitoba et plus tard, les provinces émergentes de la Saskatchewan, de l’Alberta et des Territoires du Nord-Ouest.