Les premiers drapeaux nationaux

Au temps de la Nouvelle-France (de 1534 aux années 1760), deux drapeaux revêtent un caractère national. Le premier est la bannière de France ― un drapeau carré bleu affichant trois fleurs de lys dorées ― qui flotte sur les fortifications durant les premières années de la colonie, notamment sur le logis de Pierre Du Gua de Monts à l’île Sainte-Croix en 1604 et possiblement sur l’habitation de Samuel de Champlain en 1608. Par la suite, on arbore le pavillon entièrement blanc de la marine royale française sur des bateaux, des forts et parfois lors des cérémonies de prise de possession de nouveaux territoires. Tôt au XVIIe siècle, les habitants de la colonie perçoivent ce pavillon comme étant l’emblème de la nation française et, par conséquent, leur propre drapeau national.

Le Red Ensign

Le Red Ensign, pavillon de la marine marchande britannique, flotte sur les forts et canots des compagnies de fourrures, en y ajoutant les lettres HBC pour la Compagnie de la baie d’Hudson et N.W. Co. pour la Compagnie du Nord-Ouest. Le drapeau royal de l'Union britannique (généralement surnommé Union Jack) est parfois présent aussi sur les forts de ces compagnies. Après 1759, les deux mêmes drapeaux apparaissent sur les forts militaires. Vers 1870, le Canada commence à arborer le Red Ensign comme son drapeau national en y ajoutant les armes des quatre premières provinces à former la Confédération dans un seul écu, le plus souvent en plaçant la couronne royale au-dessus de l’écu, un castor au-dessous et des branches d’érable de chaque côté. (Lorsque de nouvelles provinces se joignent à la Confédération, leurs emblèmes viennent s’ajouter à l’écu, de sorte que le drapeau devient difficile à reconnaître, particulièrement en mer.) En 1892, un décret de l’Amirauté britannique autorise l’usage du Red Ensign sur les navires marchands enregistrés au Canada, mais avec seulement les quatre provinces originales dans l’écu. À la même époque, le drapeau de l’Union est arboré aussi sur terre, surtout après 1904 lorsqu’il remplace le Red Ensign canadien au mât de la Tour de la Paix sur la Colline du Parlement. En 1945, on autorise le Red Ensign, portant l’écu assigné au Canada en 1921, à flotter sur les édifices fédéraux au Canada et à l’étranger, jusqu’à l’adoption d’un drapeau national.

L’adoption d’un drapeau national

La première tentative du gouvernement pour doter le Canada d’un drapeau survient en 1925 lorsque le premier ministre William Lyon Mackenzie King met sur pied un comité chargé d’étudier la question. Il fait marche arrière dès qu’il constate l’indignation générale chez ceux qui voit le règne de l’Union Jackmenacé. Il effectue une deuxième tentative en 1945 en confiant cette question à un comité mixte du Sénat et de la Chambre des communes, mais l’engouement pour l’Union Jackpersiste particulièrement au sein de l’Ordre d’Orange. Lorsque le rapport du comité parvient à King, il met fin au projet en prétextant un manque d’unanimité.

Sur les 2 409 motifs présentés au Comité du drapeau national, 1 611 font apparaître des feuilles d’érable, 383 le drapeau de l’Union, 231 des étoiles, 184 des fleurs de lys, 116 des castors, 49 des couronnes et 22 des croix.

A. Fortescue Duguid, directeur de la Section historique de l’Armée canadienne, est l’un des spécialistes de marque à comparaître devant le comité en 1945. Il fait valoir l’idée que rouge et blanc sont les couleurs nationales représentées dans les armories assignées au Canada par le roi George V en 1921 et que le pays possède aussi un emblème : le rameau d’érable à trois feuilles sur fond blanc dans le bas de l’écu du Canada.

Le grand débat sur le drapeau

Lorsque Lester B. Pearson, comme chef de l’opposition officielle, soulève à nouveau la question du drapeau en 1960, l’unité nationale est menacée par la montée du mouvement séparatiste au Québec. La notion que le Red Ensign canadien a le statut de drapeau national est répandue et l’attachement à l’Union Jack persiste. Depuis 1948, Québec perçoit son drapeau provincial, le fleurdelisé, comme étant son emblème national.

En 1964, l’artiste et conseiller héraldique Alan B. Beddoe présente à Pearson un dessin composé d’un rameau d’érable à trois feuilles rouges sur un fond blanc, flanqué de deux bandes verticales bleues. Le message simple « le Canada d’un océan à l’autre » semble plaire à Pearson qui introduit ce drapeau au Parlement en juin 1964.

Tous les partis reconnaissent que le Canada doit se doter d’un drapeau, mais ne s’entendent pas sur sa conception. Les députés francophones s'intéressent vivement à ce débat qui soulève tant d'acrimonie chez les Canadiens anglophones. John Diefenbaker exige un emblème qui rende hommage aux « peuples fondateurs » et affiche l’Union Jack à l’instar du Red Ensign. Pearson, pour sa part, veut un modèle marquant l'allégeance au Canada et sans allusions coloniales. Le choix de Pearson, surnommé « fanion de Pearson » [Pearson Pennant], devient la cible des journalistes et des caricaturistes politiques et est perçu comme étant une concession au Québec. Constatant qu’il ne réussira pas à faire adopter son drapeau par le Parlement, Pearson nomme, en septembre 1964, un comité formé de représentants de tous les partis : sept Libéraux, cinq Conservateurs, un Néo-Démocrate, un membre du Crédit social et un Créditiste. John Diefenbaker est ravi de cette tournure, étant convaincu qu’une formule aussi complexe sonnera le glas du trifolié de Pearson. Il se dit prêt à accepter le vote du comité, pourvu qu’il s’agisse d’une majorité nette ― 13 des 15 membres par exemple.

Herman Batten, député de Terre-Neuve, assure la présidence du comité alors que John Matheson, député d’Ontario, y joue un rôle actif comme bras droit de Pearson. À nouveau, A. Fortescue Duguid témoigne longuement, mais son point de vue demeure essentiellement le même qu’en 1945. Certains membres du comité estiment que les trois feuilles qu’il veut promouvoir s’éloignent de l’idée d’unité. Les vues présentées au comité par les historiens Arthur Lower et Marcel Trudel sont diamétralement opposées. Le premier favorise un nouvel emblème spécifiquement canadien, préférablement la feuille d’érable, alors que le dernier préconise un drapeau meublé des symboles des peuples fondateurs, ce qui existe déjà dans les armoiries du Canada assignées en 1921. Il considère que la feuille d’érable n’a pas une grande importance comme symbole, un point de vue qui rejoint celui de Diefenbaker. A. Y. Jackson du Groupe des Sept témoigne aussi et propose quelques dessins. Durant six semaines le comité se rencontre 35 fois et examine des milliers de propositions provenant du public. Selon Bibliothèque et Archives Canada, le public soumet quelque 2 000 dessins en 1964. « Un comité directeur les examine, en plus de 3 900 autres dessins accumulés par le Secrétariat d'État ou issus des travaux menés par un comité parlementaire en 1945-1946. »

Trois candidats demeurent après un processus d’élimination : le fanion de Pearson, le drapeau actuel avec une feuille différemment stylisée et le même drapeau orné de l’Union Jackdans la partie supérieure de la bande rouge gauche et de la bannière de France sur l’autre bande. Le vote final porte sur le fanion de Pearson conçu par Alan Beddoe et l’unifolié conçu surtout par George Stanley.

Les Conservateurs votent pour l’unifolié croyant que les Libéraux voteront naturellement en faveur du fanion de Pearson. Mais les Libéraux votent aussi pour l’unifolié et non pour le drapeau préféré du premier ministre. Il en résulte un vote unanime de 14 à 0, le président du comité ne votant pas. Un débat épuisant se poursuit en Chambre pendant six longs mois et comporte 308 discours. Léon Balcer, un député conservateur influent du Québec, invite les Libéraux à recourir à la clôture en limitant les discours à 20 minutes et en exigeant un vote. Le 15 décembre 1964, à deux heures du matin, le choix du comité est entériné par un vote de 163 contre 78. Le Sénat l’approuve le 17 décembre et la reine Elizabeth II signe la proclamation royale le 28 janvier 1965. Le 15 février 1965, le Red Ensign canadien est abaissé et le drapeau national déployé lors d’une cérémonie officielle sur la Colline du Parlement.

Conception

George Stanley, doyen de la faculté des arts au Collège militaire royal du Canada, se démarque comme le principal concepteur du drapeau du Canada. Deux croquis figurent sur une lettre qu’il adresse à John Matheson le 23 mars 1964. L’un est divisé en trois bandes verticales rouge, blanc, rouge de largeur égale et porte au centre une feuille d’érable rouge; l’autre est divisé horizontalement dans les mêmes couleurs et proportions et porte au centre trois feuilles d’érable sur une tige. Come A. Fortescue Duguid, George Stanley affirme que rouge et blanc sont les couleurs du Canada. Il favorise une seule feuille d’érable bien stylisée, un symbole nettement canadien qui évoque l’idée d’unité. Il préconise la simplicité et les symboles traditionnels et recommande d’éviter les emblèmes d’autres pays comme le drapeau de l’Unionet les fleurs de lis. Pour lui, le Red Ensign n’est pas approprié parce que trop compliqué et difficile à reconnaître. La lettre de George Stanley à John Matheson trace la route vers un drapeau national, mais sa vision exigera encore un long cheminement intellectuel et politique.

John Matheson ne rejette pas la proposition de George Stanley, bien qu’elle ne le satisfasse pas entièrement. Un dessin provenant de George Bist, un ancien combattant, ressemble beaucoup à celui d’Alan Beddoe, sauf qu’il arbore au centre une seule feuille d’érable sur un carré, ce qui donne l’espace requise pour agrandir la feuille. John Matheson intègre le carré de George Bist au dessin de George Stanley et le place en douce parmi les autres propositions.

Le comité reçoit quelque 5 900 propositions. Comme en 1945-1946, on voit se multiplier castors, feuilles d’érable, Union Jack, fleurs de lys, lions, étoiles, y compris l’étoile polaire, des symboles religieux et diverses croix et rayures. Aucune de ces compositions ne semble commander le respect dû à un drapeau national. A. J. Casson du Groupe des Sept soumet un drapeau bleu portant un rameau de trois feuilles d’érable rouges lisérées de blanc.

Le drapeau du Canada comporte un aspect unique, un carré blanc au centre pour lequel il n’existe pas de terme héraldique dans le vocabulaire d’alors. Conrad Swan, un officier d’armes canadien au Collège des hérauts d'Angleterre, brise l’impasse en proposant de le nommer « pal canadien » du fait qu’il est deux fois la largeur d’un pal ordinaire (une bande verticale qui occupe un tiers de la surface de l’écu). Depuis, cette expression fait partie de la langue du blason (voir Héraldique). La stylisation de la feuille d’érable exige un travail graphique soigné qui la rend également unique.

La feuille originale stylisée par Alan Beddoe, l’artiste du comité, comprend 13 pointes. John Matheson étudie le comportement d’un modèle d’une feuille de l’érable à sucre qu’il fait ballotter dans le vent du tunnel aérodynamique du laboratoire du Conseil national de recherches. Finalement, il choisit une feuille à 11 pointes et supervise sa stylisation par Jacques Saint-Cyr, graphiste à la Commission des expositions du gouvernement canadien. La précision du travail est telle que lorsque les proportions et la forme de la feuille ne sont pas respectées, comme il arrive, le drapeau perd beaucoup de sa beauté et de son impact visuel. Vu ses talents de couturière, Joan O’Malley se charge de créer un prototype en tissu pour présentation au premier ministre. Yvonne Diceman, artiste et calligraphe, prépare le texte enluminé de la proclamation royale sur vélin (peau de veau) que lui procure Alan Beddoe.

Héritage

Dès les débuts du XIXe siècle, les anglophones comme les francophones reconnaissent la feuille d’érable comme emblème canadien. On la célèbre en poésie, chansons, sur des pièces de monnaie, des médailles, des drapeaux et en imagerie populaire comme des cartes postales. Sur le drapeau, la feuille d’érable représente tous les Canadiens, ce qui sans doute donne un nouvel élan à la fleur de lys comme emblème national des francophones du Québec et d’ailleurs. (Voir aussi le drapeau franco-ontarien.)

En 1996, le 15 février est déclaré Jour du drapeau national du Canada. Cette date commémore le jour du déploiement du drapeau sur la Colline du Parlement. On célèbre cette journée de plusieurs façons à la grandeur du pays, même si ce n’est pas un jour férié national.

Certaines manières d’arborer le drapeau paraissent anodines, par exemple : le peindre sur son visage à des événements sportifs et fêtes nationales ou le placer sur son sac à dos par patriotisme en voyageant. Pendant le débat sur le drapeau, de nombreuses caricatures se moquent du point de vue de l’opposition, ce qui semble légitime, mais volontairement profaner un drapeau est blessant et de mauvais goût. On pardonne plus facilement les erreurs. Lorsque les Marines portent le drapeau canadien renversé avant la seconde partie de la Série mondiale entre Toronto et Atlanta en 1992, les Torontois ripostent avec humour à la rencontre suivante en brandissant des pancartes inscrites « No hard feelings » [Sans rancune] en lettres renversées. À la fête du Canada en 1999, les Governor General's FootGuards portent le drapeau à nouveau avec la feuille pointant vers le bas.

Un protocole écrit règlemente l’usage du drapeau. Plusieurs de ces règlements font appel au bon sens : ne pas lui donner une fonction utilitaire comme une nappe; ne pas y ajouter d’autres éléments, même pas des signatures.