Nom donné, dans certaines circonstances sociologiques et sociohistoriques précises, à la variété de français parlée au Québec.

Le mot joual vient d’une prononciation populaire ou paysanne du mot cheval. Le mot fonctionnait d’abord comme un adverbe, s’utilisait initialement exclusivement dans la tournure parler joual (comme dans parler bête ou parler franc) et renvoyait, avant 1960, au fait de parler de façon inarticulée, incorrecte, inintelligible. Parler joual autrefois c’était donc parler le français à la façon du groupe sociologique qui prononçait [ʓwal] le mot cheval (les paysans, le peuple, tous deux circonscrits de façon assez imprécise).

Entre 1960 et 1975, joual en est venu, assez subitement, à désigner nominalement le français québécois en tant qu’idiome spécifique (comme on dirait yiddish, chiac ou créole). Habituellement péjorative, l’utilisation de la désignation joual engageait implicitement l’idée que le français parlé au Québec est caractérisé par un ensemble de traits (surtout phonétiques et lexicaux) jugés incorrects ou mauvais, traits eux-mêmes généralement identifiés au parler des milieux populaires et souvent considérés comme signes d’acculturation.

Le mot joual pour désigner la variété de français parlée au Québec est aujourd’hui largement tombé en désuétude. On lui préfère désormais des désignations moins virulentes : québécois, français québécois, franco-québécois, français vernaculaire du Québec, français du Québec.

Le mot joual: un terme de dénigrement

Malgré son étymologie le rattachant à la langue rurale ou paysanne, le mot joual, comme terme dénigrant pour désigner le français parlé au Québec, fut étroitement associé, entre 1960 et 1975, au monde urbain et particulièrement à Montréal. Le contact avec la communauté anglophone dans certains quartiers montréalais et surtout le pouvoir décisionnel des anglophones dans les usines et les commerces à cette époque était censé avoir largement et durablement anglicisé la langue des Québécois. Teintée effectivement d’anglicismes adaptés en français, dont certains verbes anglais conjugués à la française, cette langue colorée était perçue comme appartenant au peuple, notamment au monde ouvrier, privé d’instruction et de contacts adéquats avec le reste de la culture francophone.

On sait aujourd’hui que le nombre d’anglicismes stables en joual est finalement assez faible et que plusieurs d’entre eux s’imposent ponctuellement au locuteur ouvrier pour des raisons sociologiquement conjoncturelles et historiquement temporaires. Le fait que les contremaîtres des usines et les gérants des commerces étaient unilingues anglophones entraînait une forte utilisation par les francophones de termes techniques anglais au travail (notamment dans les restaurants, les garages, les usines, les chantiers forestiers). Et, en fait, le caractère non anglicisé de la langue québécoise dans ses usages profonds, familiers, non techniques, est un facteur ayant fortement facilité les grandes campagnes de francisation des années 1970-1980 de la terminologie du travail, du commerce et des loisirs (dont les sports, notamment la terminologie du hockey et du baseball). Cela mena alors, assez rapidement, le terme joual, comme descriptif dénigrant, à sa désuétude actuelle. Quand on a senti que le français parlé au Québec n’était finalement pas si anglicisé, on a graduellement cessé de l’appeler joual.

Le joual : une variété de français qui perdure

Ceci dit, même si la variété de français parlée au Québec ne porte plus tellement le nom de joual, il ne faut pas en conclure pour autant à sa disparition. La disparition partielle du mot péjoratif pour la désigner ne signifie pas la disparition de la chose elle-même, mais plutôt une meilleure compréhension, par les masses et l’élite, de ses caractéristiques linguistiques fondamentales. Le joual continue d’exister massivement, même si on lui donne désormais d’autres noms. C’est une variété de français caractérisée par des particularités phonétiques très stables et un bassin lexical incorporant un certain nombre d’archaïsmes, de dialectalismes français, d’anglicismes, de mots aborigènes et de néologismes. Même s’il perd lentement ses caractéristiques idiomatiques au profit d’un graduel alignement sur le français international, le joual est toujours l’un des parlers les plus démarqués du monde francophone. Il faut encore le voir comme une variété de français en isolat, un peu comme, dans le monde anglo-saxon, l’anglais d’Australie ou de Nouvelle-Zélande par rapport à l’anglais international.

Le joual : la langue littéraire d’une époque

L'importance du joual au Québec fut tout aussi politique et culturelle que sociologique ou sociolinguistique. Atterrée ou triomphante, la découverte de l’existence massive d’une langue populaire québécoise est l’un des corollaires majeurs de la prise de conscience de l’identité collective des Québécois, lors de la Révolution tranquille. André Laurendeau, rédacteur en chef du quotidien Le Devoir (dans un éditorial de 1959), Jean-Paul Desbiens, auteur de l’essai Les insolences du Frère Untel (en 1960), se crurent investis de la mission de dénigrer l’omniprésence de la langue populaire. Ils donnèrent l’utilisation et la propagation du joual comme étant l’un des pires maux de la société québécoise. Présenté comme un laisser-aller, une carence du souci de se dépasser, le joual devint, pour ces essayistes, le symbole d’une inadaptation à communiquer adéquatement dans une société en voie accélérée de tertiarisation. Les auteurs de la revue culturelle et politique Parti Pris (1963-1968) contestèrent fermement cette analyse. Les positions se polarisèrent alors sur la question de la langue populaire québécoise et la querelle du Joual marqua en profondeur les débats sur la langue, les lettres et l’instruction publique, pendant la période 1960-1975. Ceci, d’une part.

D’autre part, animés initialement par le souci de réalisme social traversant un large courant de l’art dramatique, des auteurs de théâtre se mirent tout naturellement à écrire et à monter des pièces écrites en joual. Dans cette ambiance effervescente, Michel Tremblay devint alors, presque malgré lui, le chef de file de la « littérature joualisante ». La pièce de théâtre Les belles-sœurs (1968), le télé-théâtre En pièces détachées (1970), le roman-monologue C’t’a ton tour, Laura Cadieux (1973), le film Il était une fois dans l’est (1974), tous de Michel Tremblay (avec, dans certains cas, la collaboration du metteur en scène André Brassard), sont des exemples historiques d’œuvres littéraires écrites en joual, principalement sinon exclusivement pour coller plus intimement à la réalité sociale évoquée.

Ce phénomène artistique provoque initialement un tollé particulièrement virulent chez les minorités élitaires francophones du Québec. Prenant alors la mesure de la force tant subversive que libertaire de l’enjeu linguistique, de plus en plus d’écrivains du Québec utilisèrent le joual dans leurs romans (Jacques Renaud), leurs pièces de théâtre (Jean Barbeau), leurs recueils de poésie (Gaston Miron, Lucien Francoeur) et même dans certains essais (Victor-Lévy Beaulieu). Il se répandit à la radio, dans l’horizon télévisuel (Denise Filiatrault, Dominique Michel), au cinéma (Gilles Carle, Pierre Falardeau), chez les monologuistes (Yvon Deschamps), les groupes d’humoristes (les Cyniques, les Jérolas) et dans la chanson populaire (Louise Forestier, Diane Dufresne, Robert Charlebois, Plume Latraverse). Même les hommes politiques en firent usage à l’occasion (Réal Caouette, Daniel Johnson père, René Lévesque).

Pour la première fois, une large proportion de textes et d’interventions publiques était écrite ou spontanément formulée dans la langue du peuple plutôt que dans un prétendu français « de France » largement artificiel. Ainsi, tout en manifestant l’authenticité sociale initialement visée, le joual en vint à symboliser et à directement mettre en scène l’avilissement vécu par le peuple québécois. Cet avilissement avait deux causes distinctes : la domination anglophone dans les domaines politique et économique et la norme linguistique des élites francophones instruites dans le cadre d’un système d’instruction publique confidentiel et suranné. Tout passa, un temps, par le cri libérateur du joual. Les sacres firent figure de rejet de l’Église catholique. Les anglicismes devinrent autant de jeux verbaux et de distorsions ludiques apportées irrévérencieusement à la langue du colonisateur. Le langage coloré et la prononciation allègrement dialectale de certaines voyelles et consonnes ne devinrent rien de moins qu’autant de symboles ritualisés, indices collectifs de connivence au sein d’une identité québécoise non élitaire et frondeuse.

Le joual dans l’expression culturelle, aujourd’hui

De nos jours, le joual n’a plus cette dimension de produit culturel militant ou litigieux. Il se remarque moins. Son utilisation est bien installée dans l’espace artistique et, de ce fait, elle est devenue ou redevenue largement facultative. Surtout, elle n’implique plus, en elle-même, de prise de parti particulière (Michel Tremblay écrit aujourd’hui des romans en français livresque, dont les personnages s’expriment en joual de temps en temps, dans les dialogues). Dans la culture actuelle, le film Mommy de Xavier Dolan (2014), par exemple, est un excellent cas d’œuvre cinématographique de portée internationale jouée tout naturellement en joual, sans que quiconque y trouve à redire. Les gens des autres pays francophones visionnent d’ailleurs ce long-métrage avec des sous-titres français. Désormais, l’utilisation du joual, dans le discours public ou les interventions artistiques, s’adapte aux circonstances des temps contemporains et ne fait plus face aux idées restrictives et aux désignations péjoratives d’une classe élitaire. Le joual perdure au Québec, en littérature comme ailleurs. Il a tout simplement pris sa place, tant dans l’espace sociétal que dans la sphère artistique. Et, comme il n’y a plus de querelle du Joual, on en parle moins (d’où aussi la relative désuétude du mot joual, lui-même).