Ville en temps de guerre

En 1917, Halifax est une ville portuaire bouillonnante d’activité pendant la guerre. La Première Guerre mondiale fait rage depuis trois ans déjà. Si elle expose les soldats canadiens aux blessures, à la mort et à des conditions d’une extrême difficulté, elle est également synonyme de prospérité pour Halifax. Après des décennies de faiblesse économique, elle est devenue l’un des points centraux de l’effort de guerre canadien. Grâce à son port, qui est l’un des ports libres de glace les plus profonds et les meilleurs en Amérique du Nord, Halifax est la ville à travers laquelle transitent des dizaines de milliers de soldats canadiens, britanniques et américains en partance vers les champs de bataille européens ou encore sur la voie du retour.

La population de la ville, qui est alors d’environ 50 000, est grossie par l’arrivée de ces troupes, ainsi que par celle des officiers de marine britanniques et canadiens qui supervisent les activités du port. Des millions de tonnes de marchandises diverses et de ravitaillement passent par le port à destination des lieux de la guerre. Du blé, du bois, du charbon, des provisions, des munitions et des armes sont transportés à Halifax en train pour repartir par voie maritime. Le port, en plus d’être le berceau de la toute jeune Marine royale canadienne, sert également de base aux vaisseaux de la Marine royale et à des navires marchands provenant d’un peu partout dans le monde lorsqu’ils ont besoin de réparations ou de réapprovisionnement.

Cette effervescence propulse l’économie, multiplie les emplois et fait vibrer la petite ville d’une énergie que ses résidents n’ont pas ressentie depuis des lustres. Des civils arrivent d’un peu partout à la recherche d’emploi, que ce soit sur les quais, sur les chemins de fer, à la raffinerie de sucre ou dans d’autres usines. Les femmes se mettent également à occuper des emplois rémunérés autrefois réservés aux hommes, puisque nombre d’entre eux sont désormais partis à la guerre. Les rues sont pleines de soldats et de marins. Malgré les horreurs qu’elle sème en Europe, la guerre crée richesse et prospérité à Halifax, mais fait également grimper la demande pour l’alcool de contrebande et la prostitution, ce qui ne manque pas de choquer la sensibilité et les mœurs victoriennes que plusieurs Haligoniens entretiennent toujours.

La majorité de l’activité industrielle d’Halifax est concentrée dans le quartier ouvrier de Richmond, dans la partie nord de la ville. Il s’agit d’une communauté tissée serrée et composée de maisons, d’écoles et d’églises faites en bois. Des rues non pavées zigzaguent à travers les reliefs inégaux de Richmond jusqu’au port, où les usines, les quais, la vaste cale sèche et les gares ferroviaires bourdonnent d’activité. Au nord de Richmond se trouve la communauté noire d’Africville. De l’autre côté du port, sur la rive de Dartmouth, moins peuplée, on trouve Turtle Grove, un village mi’kmaq établi depuis longtemps.

Imo et Mont-Blanc

Les Mi’kmaq appellent le port « K’jipuktuk », ou « Chebucto », ce qui signifie « le grand port ». Pendant la guerre, il est protégé par un réseau d’emplacements de tirs fortifiés et de postes d’observation où s’affaire du personnel militaire. Nombreux résidents d’Halifax craignent que des navires de guerre allemands arrivent un jour par le large pour faire feu sur la ville. On installe à l’entrée du port des filets subaquatiques qui servent de protection contre les sous-marins allemands. Des brèches dans ces filets sont ouvertes périodiquement pendant la journée afin de permettre le trafic maritime en surface.

À l’intérieur du port, la vaste zone protégée du bassin de Bedford fait d’Halifax une étape importante pour les convois transatlantiques escortés par des navires de guerre, organisant ensemble la défense contre les sous-marins ennemis qui sillonnent l’océan. Des convois de navires marchands se rassemblent dans le bassin de Bedford avant d’entamer le transport de leurs ressources et leurs soldats vers l’Europe.

L’un des navires marchands à se trouver dans le port au début du mois de décembre est l’imposant vaisseau norvégien Imo,qui doit se rendre d’Halifax à New York afin d’y recueillir du matériel de secours destiné au peuple de la Belgique, déchirée par les conflits. Les mots « BELGIAN RELIEF » sont inscrits en grosses lettres sur le flanc du vaisseau. Un autre vaisseau arrivé dans le port d’Halifax pour se joindre à un convoi transatlantique, le Mont-Blanc,est un navire français transportant des munitions. Il est chargé de tonnes de benzol (de l’acide picrique, très explosif), de TNT et de fulmicoton. Avant la guerre, le port d’Halifax est sous le contrôle des civils, et les vaisseaux transportant des munitions n’ont pas la permission de pénétrer dans ses zones intérieures. C’est toutefois l’amirauté britannique qui assure la gestion du port en temps de guerre et elle permet à des navires comme le Mont-Blanc de passer à travers le port pour rejoindre le bassin de Bedford.

Collision

Le départ du Imo est prévu le matin du 6 décembre 1917. Il quitte le bassin de Bedford et se dirige vers le sud par le passage le plus étroit du port appelé « Narrows », longeant la rive est du canal, celle de Dartmouth, au lieu de la rive ouest, celle d’Halifax, qu’empruntent habituellement les navires en partance. Ainsi, la trajectoire du Imo oblige les vaisseaux qui le croisent à passer à sa droite, donc à tribord, et non à sa gauche (ou à bâbord), ce qui est d’usage. Le pilote du Imo, William Hayes, est un marin haligonien expérimenté qui connaît bien les règlements maritimes du port. Toutefois, l’Imo avait croisé plus tôt ce matin-là deux navires entrants vers le bassin de Bedford. Étant passé à tribord dans les deux cas, l’Imo se trouve alors en position inhabituelle, trop à l’est, du mauvais côté du passage étroit les « Narrows ».

Le Mont-Blanc arrive au large d’Halifax la veille et jette l’ancre à l’entrée du port pour la nuit. Le matin du 6 décembre, les autorités du port donnent le feu vert au navire pour s’avancer vers le bassin de Bedford. Malgré le danger que représente la cargaison du Mont-Blanc, aucun protocole spécial n’est mis en place pour assurer le passage sécuritaire des navires transportant des munitions dans le port. Les autres vaisseaux, y compris l’Imo, ne reçoivent pas l’ordre de rester immobiles avant que le Mont-Blanc se soit rendu à destination dans le bassin.

Francis Mackey, le pilote du Mont-Blanc, est en train de mener son navire en direction du bassin en longeant la rive de Dartmouth dans les « Narrows » lorsqu’il se retrouve face à face avec l’Imo, qui se dirige droit vers lui, dans la voie maritime que le pilot Mackey croit être celle du Mont-Blanc.Francis Mackey soutiendra par la suite que l’Imo naviguait beaucoup trop rapidement à l’intérieur du port pour un navire si large et si peu maniable. Il souligne également que les navires entrants (le Mont-Blanc,dans ce cas-ci) ont priorité de passage sur les navires sortants. Si l’exactitude de ces affirmations n’a jamais pu être vérifiée, il est au moins certain que l’Imo navigue trop à l’est, occupant ainsi la voie qui aurait dû être celle du Mont-Blanc.

Après plusieurs coups de sifflet, des messages mal interprétés entre les officiers et les pilotes des deux vaisseaux, ainsi que des manœuvres ratées pour tenter d’éviter la collision, l’Imo heurte le flanc tribord du Mont-Blanc. Les deux navires s’éloignent l’un de l’autre quelques instants plus tard, mais une entaille s’est creusée dans la coque du Mont-Blanc,causant des étincelles qui mettent feu aux grains d’acide picrique volatils qui sont entreposés sous ses ponts.

Le Mont-Blanc se consume pendant près de 20 minutes. Le feu engloutit rapidement des fûts de benzène, une sorte d’essence, entreposés sur le pont supérieur du navire, ce qui fait s’élever une énorme colonne de fumée noire. Le sinistre spectacle attire l’attention des passants sur la grève, dont des enfants en route pour l’école, et plusieurs résidents se précipitent à leur fenêtre ou plus près du navire lui-même. Dans le port, des équipes de pompiers et de marins des navires environnants mettent le cap sur le Mont-Blanc dans l’espoir de contrôler l’incendie.

Peu de gens comprennent l’ampleur de la menace, à l’exception de quelques responsables du port et d’officiers de marine, ainsi que Francis Mackey et l’équipage francophone du Mont-Blanc, qui, fuyant le navire sur des bateaux de sauvetage après le déclenchement de l’incendie, rament de toutes leurs forces en direction de la rive de Dartmouth. Pendant ce temps, la carcasse en flammes du Mont-Blanc dérive lentement vers le quai n°6, sur la rive d’Halifax, une zone passante pleine de résidences, de commerces et de navires amarrés où se trouvent également une importante raffinerie de sucre et le Collège militaire royal du Canada.

Vincent Coleman

Sur la rive d’Halifax, deux hommes sont avertis de l’imminence de l’explosion : Vincent Coleman, un répartiteur de chemins de fer se trouvant dans la gare, juste à côté, et William Lovett, chef commis au triage, qui tente de prévenir les gens de la gare de la menace que représente la cargaison mortelle du Mont-Blanc.

Vincent Coleman gère l’important trafic de passagers et de marchandises qui entre et sort de la péninsule d’Halifax. Il s’apprête à fuir son bureau lorsqu’il se rend compte que plusieurs trains entreront bientôt en gare, parmi lesquels le train de 8 h 55 en provenance de Saint John, au Nouveau-Brunswick, avec à son bord des centaines de passagers. Tandis que le Mont-Blanc se consume et que les minutes s’écoulent, Vincent Coleman demeure à son poste, tapant des messages télégraphiques qu’il envoie aux gares de train les plus proches pour les prévenir de stopper les trains qui doivent arriver à Halifax. « Navire de munitions a pris feu. Dérive vers le quai n°6. Au revoir. »

Le train en provenance de Saint John est finalement sauvé, non à cause de l’avertissement de Vincent Coleman, mais parce que le train, ayant accumulé du retard, ne parvient jamais à l’extrémité nord de la ville. Malgré tout, le message de Vincent Coleman, qu’il parvient à envoyer quelques minutes avant sa mort, est l’une des premières annonces de la catastrophe qui se produit à Halifax.

Explosion et tsunami

Le Mont-Blanc explose à 9 h 04 min 35 s, envoyant une onde de choc dans toutes les directions. Ceci provoque un tsunami qui s’abat violemment sur les rives de Dartmouth et d’Halifax. Plus de 2,5 km2 de Richmond sont complètement rasés, soit par l’explosion, le tsunami, ou les incendies causés par les lanternes, les fours et les fournaises allumés sur lesquels s’effondrent les bâtiments.

Des maisons, des bureaux, des églises, des usines, des navires (dont bien sûr le Mont-Blanc), ainsi que la gare de train et de marchandises sont pulvérisés sur-le-champ. Située à quelque distance de l’épicentre de l’explosion, Citadel Hill fait dévier les ondes de choc et protège ainsi les secteurs sud et ouest d’Halifax, où des vitres fracassées et des portes enfoncées sont les principaux dommages.

Le choc fait voler en éclats des fenêtres à Truro, situé à quelque 100 km de là, et est entendu jusque sur l’Île-du-Prince-Édouard. L’équipage du Wave,un bateau de pêche qui se trouve ce matin-là au large de la côte du Massachusetts, jure même avoir entendu une lointaine explosion.

L’écrivaine Laura Mac Donald décrit la violence du choc dans son livre Curse of the Narrows :

« Le souffle de l’explosion s’engouffre dans les rues étroites, renversant les bâtiments et enfonçant portes, fenêtres, murs et cheminées avant de ralentir pour atteindre 1216 km à l’heure, soit 5 km de moins que la vitesse du son. Le choc écrase les organes internes, fait exploser les poumons et les tympans de ceux qui se trouvent près du bateau, dont la majorité meurt sur le coup. Ceux qui restent sont soulevés et projetés à une vitesse mortelle contre des arbres, des murs, des lampadaires. Des planchers défoncés s’amoncellent dans les sous-sols, piégeant des familles entières sous des tas de bois, de poutres, de meubles. Le danger est encore plus grand pour les maisons situées près du port, puisqu’une boule de feu, invisible à la lumière du jour, est projetée dans une zone de 2 à 6 km en périphérie du Mont-Blanc.Les demeures de Richmond prennent feu comme si elles étaient entièrement faites de petit bois. Dans celles ayant résisté à la première vague de choc, les fenêtres se tendent à leur pleine capacité jusqu’à ce que la vitre cède, créant une pluie d’éclats acérés qui traverse les rideaux, le papier peint et les murs. La vitre n’épargne personne. Certains sont décapités sur place, tandis que d’autres ne sont sauvés que par la chute d’un lit ou d’une étagère… D’autres encore, qui avaient les yeux rivés sur l’incendie, se rendent compte quelques secondes plus tard qu’ils ont perdu la vue. »

L’explosion pulvérise des parties entières du Mont-Blanc,faisant s’élever une immense boule de feu. La grande tige de l’ancre du navire traverse les airs à une vitesse fulgurante et traverse le Northwest Arm, à près de 4 km de là, où elle se trouve encore. L’Imo est balancé comme un vulgaire jouet sur la rive de Dartmouth. Au même moment, une pluie de fragments de métal brûlant, soit les débris du Mont-Blanc,retombe sur Halifax, accompagnée d’un déluge noir de particules de charbon.

Plusieurs personnes sont elles aussi propulsées dans les airs, et leur survie dépend largement de l’endroit où elles retombent, ainsi que de la manière dont elles touchent terre. Charles Mayers, troisième officier du vaisseau Middleham Castle,est soulevé par le souffle de l’explosion et retombe à près d’un kilomètre de son navire, atterrissant sur le toit de Fort Needham Hill, dans Richmond. « J’étais trempé pendant ma chute », se souvient-il. « J’étais nu, aussi, à l’exception de mes bottes. Il y avait près de moi une petite fille, et je lui ai demandé où nous étions. En larmes, elle m’a répondu qu’elle n’en savait rien. Des hommes m’ont donné un pantalon et un manteau imperméable. »

Mort et destruction

Les quartiers nord d’Halifax et de Dartmouth subissent le plus gros des dommages. Le nord de Dartmouth n’est pas encore très développé, mais la communauté mi’kmaq de Turtle Grove, où des familles mi’kmaq vivent depuis des générations, est complètement anéantie. Les seules maisons épargnées par l’onde de choc à Turtle Grove sont rapidement englouties par le tsunami.

À Richmond, le paysage est apocalyptique : les arbres et les poteaux téléphoniques sont ployés, tandis que les maisons sont réduites à des tas d’éclats de bois, fendues en deux, en partie effondrées ou incendiées. Même les plus gros bâtiments et ceux faits de pierre, comme la Richmond Printing Company, ne sont plus que des ruines. Des survivants hagards, dont plusieurs blessés ou sévèrement ébranlés, errent ou rampent parmi les décombres, tentant de comprendre ce qui vient de se produire.

Un peu partout dans Halifax, on recense des histoires de survie miraculeuses, mais un bien plus grand nombre de tragédies. Plusieurs enfants sont tués ou aveuglés par des éclats de vitre alors qu’ils marchent vers l’école. D’autres, survivant à l’explosion, ne se précipitent chez eux que pour trouver leur demeure réduite en cendres et leurs parents morts ou blessés parmi les débris.

Près de 1600 personnes meurent sur le coup, parmi lesquelles des centaines d’enfants. Environ 400 autres meurent des suites de leurs blessures au cours des jours qui suivent. L’explosion et la pluie de débris décapitent des citoyens, arrachent des membres à d’autres, et causent nombre de brûlures, de fractures et de plaies ouvertes. Les archives mortuaires de 1918 indiquent que 1631 personnes sont mortes ou portées disparues, et le tiers de celles-ci sont âgées de moins de 15 ans. En 2004, le nombre de morts est réévalué à 1946.

Environ 9000 personnes de plus sont blessées, dont des centaines qui se retrouvent aveugles ou malvoyantes à cause des éclats de vitre. (Voir aussi Explosion de Halifax et INCA.)

Plus de 1500 bâtiments sont détruits, et 12 000 sont endommagés. Environ 25 000 personnes se retrouvent à la rue ou sans un abri adéquat après l’explosion, un problème encore aggravé par le blizzard qui frappe Halifax le lendemain. Le coût total des dommages s’élève à près de 35 millions de dollars.

Secours

L’administration civile d’Halifax est mal équipée pour faire face à la catastrophe. Avant l’explosion, la ville compte peu de services sociaux, et ceux-ci sont offerts par des organismes de charité privés, et non par le gouvernement. Le maire est hors de la ville au moment de l’explosion. La réponse initiale doit donc être organisée par le maire adjoint, Henry Colwell, qui n’a à sa disposition qu’un petit corps de pompiers et de policiers. Pour couronner le tout, Edward Condon, chef des pompiers, meurt pendant l’explosion, et le seul camion à autopompe de la ville est détruit.

Malgré ces difficultés, les habitants d’Halifax peuvent compter sur le soutien des légions de militaires entraînés qui se trouvent sur les lieux, une force préparée et organisée prête à fournir de l’aide et à établir un semblant d’ordre. La réponse militaire est assurée par les équipages des navires de guerre qui survivent à l’explosion ou qui se rendent au port dans les jours suivants pour participer aux opérations de sauvetage et de secours. Beaucoup de victimes blessées ou sans abri trouvent refuge sur des bateaux canadiens, américains ou autres, où elles reçoivent aussi des soins médicaux.

Des survivants d’un peu partout à travers Halifax se précipitent à Richmond pour aider à secourir les familles prises au piège dans les décombres, transporter des résidents blessés ou sous le choc jusqu’à des endroits sûrs, distribuer des vêtements ou nettoyer les routes des débris. Des commerces locaux font des dons et mobilisent des équipes de travail juste après l’incident. La prison de Rockehead, sur la rue Gottingen, est transformée en abri temporaire pour ceux ayant perdu leur demeure. Puisque les entrepreneurs de pompes funèbres de la ville sont submergés par le nombre des morts, l’école de Chebucto Road, située juste en dehors de la zone dévastée, sert de morgue. Pendant ce temps, les fonctionnaires de la ville mettent rapidement sur pied des comités responsables de fournir des provisions, des abris et des transports d’urgence, ces derniers servant à la fois à amener les blessés à l’hôpital et à mener les renforts jusque sur les lieux de l’explosion. À l’occasion de cette crise, on confère à l’armée la pleine autorité de réquisitionner des automobiles, de contrôler toute tentative de pillage et de gérer les entrées et les sorties de Richmond.

De l’aide et des provisions affluent à Halifax en provenance de pratiquement toutes les communautés de Nouvelle-Écosse, tandis que l’explosion fait les manchettes un peu partout dans le monde. Des trains transportant du matériel médical, des médecins, des infirmières, des provisions, des vêtements, des matériaux de construction et des travailleurs qualifiés arrivent de partout à travers les Maritimes, du centre du Canada et de la Nouvelle-Angleterre. Les soins et l’aide organisés à Boston, non loin, et fournis par le Massachusetts-Halifax Relief Committee sont particulièrement dignes de mention. Nombre de professionnels de la santé venus d’un peu partout à travers le Canada et les États-Unis pour prêter main-forte demeurent hantés par l’horreur des blessures qu’ils traitent, surtout celles des enfants.

Des campagnes de financement spéciales servent à recueillir de l’argent pour Halifax, organisées par les villes, les communautés et les gouvernements à travers le monde, jusqu’en Australie, où le gouvernement fédéral donne 250 000 $. Les dons gouvernementaux, commerciaux et individuels dépassent éventuellement les 20 millions de dollars et sont distribués de 1918 à 1976 par la Commission de secours d’Halifax, créée par le gouvernement fédéral pour gérer les demandes en dommages et intérêts, le relogement et la réhabilitation des victimes de l’explosion. La Commission est responsable de la plupart des travaux de secours et de reconstruction. Elle offre des suivis médicaux et psychologiques, assure les dépenses pour les soins, le transport et la vie quotidienne des survivants démunis, trouve du logement aux parents veufs devant retourner travailler et fait des dons en argent aux personnes blessées trop gravement pour reprendre le travail. La Commission s’occupe également de la reconstruction de la ville, entreprenant le premier projet de construction de logements sociaux au Canada, le complexe Hydrostone, dans le quartier de Richmond. Il deviendra plus tard une commission des pensions responsable de distribuer des fonds aux bénéficiaires handicapés.

Enquête et poursuite

Les Haligoniens en colère exigent des réponses à la suite de la tragédie et veulent voir désigner des responsables. On assiste d’abord à la naissance de rumeurs selon lesquelles des saboteurs allemands auraient orchestré l’explosion. Toutefois, une enquête judiciaire, fortement influencée par les tactiques agressives de l’avocat Charles Burchell, engagé pour représenter les propriétaires du Imo,finit par désigner trois hommes comme étant les principaux responsables : Aimé Le Médec, le capitaine du Mont-Blanc,Francis Mackey, le pilote du Mont-Blanc, un habitué du port d’Halifax, et F. Evan Wyatt, l’officier de marine responsable de la gestion du port. La majorité de l’équipage du Imo,y compris son pilote, William Hayes, perd la vie dans l’explosion. Le 4 février 1918, Arthur Drysdale, le juge néo-écossais qui préside l’enquête, déclare le Mont-Blanc entièrement coupable du désastre.

Avec l’approbation de plusieurs Haligoniens, Aimé Le Médec, Francis Mackey et F. Evan Wyatt sont arrêtés et accusés d’homicides. Toutefois, malgré plusieurs tentatives d’inculpation, les poursuites sont abandonnées, faute de preuves.

En 1919, les conclusions de l’enquête font l’objet d’un appel devant la Cour suprême du Canada, qui déclare que le Mont-Blanc et l’Imo sont tous deux également coupables, un verdict soutenu par le Comité judiciaire du Conseil privé, à Londres, qui est à l’époque la plus haute cour d’appel pour le Canada.

En fin de compte, personne n’est officiellement condamné pour les erreurs de jugement ayant mené à l’explosion. Aimé Le Médec retourne en France, où il poursuit sa carrière de marin; F. Evan Wyatt est envoyé ailleurs par la marine; Francis Mackey demeure à Halifax, où il se remet à travailler comme pilote dans le port, malgré les grands obstacles que représentent la colère et les soupçons du public.

En 1958, Francis Mackey confie à la radio de la CBC que « [L’Imo] s’est présenté du mauvais côté. Brisant toutes les règles, il se présente du mauvais côté face à un navire à vapeur, et du mauvais côté des passages étroits, puis les descend encore du mauvais côté pour heurter mon navire… Aucun navire n’était autorisé à sortir du port pendant qu’un autre y entrait. J’avais la priorité, mais l’autre navire s’est avancé quand même. »

Souvenirs et commémorations

Pendant des décennies, les souvenirs de l’explosion subsistent parmi les survivants qui en avaient été témoins. Plusieurs partagent leurs histoires de cette journée terrifiante. Un des derniers témoins toujours en vie est Kaye McLeod Chapman, qui n’a que cinq ans lors des événements. Malgré la destruction de sa maison et de son quartier, elle attribue sa survie au fait qu’elle tient une bible et un livre de cantiques chrétiens dans ses mains lors de l’explosion, alors qu’elle prétend jouer aux cours de catéchisme du dimanche avec ses poupées. Une femme foncièrement religieuse toute sa vie, Kaye McLeod Chapman meurt au Nouveau-Brunswick en octobre 2017 à l’âge de 105 ans.

Des plaques, des marques, des débris incrustés et des tombes sont disséminés un peu partout dans Halifax pour commémorer l’incident. L’un des rappels les plus marquants est sans aucun doute le célèbre quartier d’Hydrostone, un complexe de plusieurs immeubles à logements construits dans la zone dévastée par l’explosion afin d’offrir des logements aux victimes ayant perdu leur demeure. L’ancien nom du quartier, Richmond, est aujourd’hui tombé dans l’oubli.

Près d’Hydrostone se trouve le parc de Ford Needham, une colline couverte d’herbe dont le sommet est orné d’un monument de béton. Chaque année, le 6 décembre, les Haligoniens s’y rassemblent, près des passages étroits, pour y écouter des carillons à la mémoire des victimes du désastre. Un monument commémoratif plus petit se trouve au cimetière de Halifax Fairview. Les tombes des victimes sont disséminées dans Fairview et dans d’autres cimetières à travers la ville.

L’un des plus vifs rappels de la tragédie et de l’aide apportée au peuple d’Halifax est le grand arbre de Noël coupé chaque année dans une forêt de Nouvelle-Écosse et placé au centre-ville de Boston. Il s’agit d’un gage de reconnaissance de la part des Haligoniens envers la ville qui leur a fourni un soutien et une aide essentiels à la suite de l’explosion.