La Terre de Rupert et les Métis

Depuis 1670, la Compagnie de la baie d’Hudson (CBH) est propriétaire de toutes les terres sur lesquelles coulent des eaux qui se déversent dans la baie d’Hudson et y applique la loi. Cet immense territoire, appelé Terre de Rupert, comprend la totalité du Manitoba actuel. Les politiques de la CBH dans la région prévoient notamment la limitation du nombre d’immigrants blancs susceptibles de s’y installer. En conséquence, la population métisse y devient prédominante. Les Métis sont les descendants de négociants en fourrures, essentiellement des Français, des Écossais et des Irlandais, et de membres des peuples autochtones locaux. On estime qu’en 1870, 10 000 Métis vivent dans la vallée de la rivière Rouge.

L’expansion vers l’ouest des États‑Unis préoccupe de plus en plus le gouvernement canadien et remet en cause la vision d’une nation canadienne s’étendant d’un océan à l’autre du premier ministre John A. Macdonald. C’est dans ce contexte que le gouvernement fédéral lance une politique d’encouragement à une immigration vers l’ouest du pays et négocie avec la CBH l’achat de la Terre de Rupert.

La menace d’un afflux de nouveaux colons dans la région suscite de nombreuses craintes chez les Métis. En effet, ils voient, avec l’arrivée massive de cette nouvelle population, leur mode de vie mis en danger, notamment leur héritage culturel français et catholique, leur système de propriété foncière et de gouvernance ainsi que leur dépendance à l’égard de la terre, y compris pour le commerce des fourrures et la chasse au bison.

Rébellion de la rivière Rouge

Les Métis sont particulièrement inquiets à propos de leurs futurs droits fonciers, ce qui les amène à exiger d’être entendus sur les conditions dans lesquelles la colonie de la rivière Rouge va être intégrée au Canada après le transfert de la Terre de Rupert. Une assemblée démocratiquement élue, reflétant la diversité culturelle de la colonie, appuie la création d’un gouvernement provisoire, considéré comme illégal par Ottawa, au sein duquel domine la personnalité de Louis Riel.

Ce dernier prend ensuite la tête de la rébellion de la rivière Rouge contre le gouvernement fédéral. À l’occasion des troubles qui s’ensuivent, il donne l’ordre d’exécuter Thomas Scott, une décision qui divise profondément la population canadienne entre francophones et anglophones, le chef métis étant considéré par les uns comme un héros et par les autres comme un hors‑la‑loi. De nombreux Canadiens, en particulier des protestants de l’Ontario, souhaitent que John A. Macdonald prenne des mesures énergiques contre les rebelles de Louis Riel; toutefois, le premier ministre choisit plutôt la négociation. C’est dans ce cadre que trois délégués de la colonie de la rivière Rouge se rendent à Ottawa.

Le gouvernement provisoire rédige successivement quatre listes de droits, la dernière d’entre elles constituant la base de la loi fédérale créant le Manitoba. Cette liste exige notamment que le Manitoba entre dans la Confédération en tant que province et non pas en tant que territoire, que le lieutenant‑gouverneur de la nouvelle province parle les deux langues officielles, et que les membres du gouvernement provisoire ne soient confrontés à aucune conséquence légale pour leurs actes durant la rébellion.

Législation

La Loi sur le Manitoba reçoit la sanction royale et entre en application le 12 mai 1870. En raison de la position de force des Métis et avec le soutien du Québec, la Loi sur le Manitoba établit une province métisse pour l’essentiel. John Macdonald estime, quant à lui, que la création d’une nouvelle province est prématurée. En effet, compte tenu de sa population limitée – le Manitoba est alors bien moins étendu qu’aujourd’hui et la plupart des gens vivent autour de ce qui est aujourd’hui Winnipeg –, la province n’a pas les moyens de son autonomie financière. Les réserves du premier ministre du Canada sont peut‑être également dues à son inquiétude vis‑à‑vis du fait que la majorité de la population manitobaine n’est pas d’ascendance ontarienne ou britannique.

Toutefois, en dépit de ces réticences, le Manitoba intègre le Canada en tant que province. Les droits linguistiques français et anglais sont protégés au sein de la nouvelle assemblée législative et au sein du système judiciaire provincial, tout comme le sont les droits des protestants et des catholiques dans le domaine de l’éducation. Toutefois, les droits en matière d’instruction en anglais et en français ne sont pas protégés. Ottawa accepte de verser des subventions au gouvernement provincial, plus de 550 000 ha de terres sont réservés aux Métis et la province obtient quatre sièges au Parlement fédéral, ce qui constitue une forte représentation compte tenu de la taille de sa population.

Toutefois, contrairement à ce qui se passe à cette époque dans d’autres provinces, le gouvernement fédéral conserve le contrôle des ressources naturelles du Manitoba, en particulier les terres non allouées qu’il prévoit de vendre pour financer la construction du chemin de fer jusqu’au Pacifique destiné à attirer de nouveaux immigrants. Contrairement aux quatre entités fondatrices, le Manitoba nouvellement créé entre dans la Confédération en tant que province. Sa création est la preuve de la volonté d’Ottawa de maîtriser le développement dans l’Ouest.

Échecs

Un grand nombre des avantages promis par la Loi sur le Manitoba vont être de courte durée. Rapidement, Ottawa envoie 1 500 soldats dans la province et les colons blancs commencent à affluer en grand nombre. Les Ontariens protestants considèrent alors le Manitoba comme une province de « sang‑mêlé », une attitude hargneuse qu’ils traduiront plus tard en actes.

Les Métis ne sont pas en mesure d’acquérir officiellement leurs droits fonciers jusqu’à ce qu’un relevé en bonne et due forme ait pu être mis en œuvre. Ce processus va s’étendre sur près de trois ans avant d’être mené à bien. En lieu et place de terres, de nombreuses familles métisses reçoivent des certificats leur donnant droit à 64 ha de terres. Ces certificats sont en fait des billets à ordre sur des bouts de papier. À cette époque‑là, les Métis connaissent très mal les systèmes financiers et juridiques qui prévalent dans l’est du pays, notamment en matière d’actes, d’argent et de lois écrites. N’ayant aucune notion de la valeur des papiers qui leur ont été remis, de nombreux Métis sont trompés sur la valeur de leurs droits par des spéculateurs plus habiles qu’eux.

Le gouvernement fédéral adopte également un certain nombre de lois influençant la façon dont la distribution des terres aux Métis devait avoir lieu. La Loi des terres fédérales de 1872 favorise ainsi l’occupation des terres par des colons (non métis) nouvellement arrivés. S’il est vrai que l’on peut débattre pour savoir si Ottawa a volontairement empêché l’attribution de concessions de terres aux métis ou s’il s’agissait simplement de mauvaise administration et de manque de compétences, il n’en demeure pas moins que, sur près de 570 000 ha promis par la Loi sur le Manitoba, à peine 15 % ont été effectivement distribués.

Bien que les dispositions favorables de la Loi sur le Manitoba en matière de bilinguisme aient été étendues aux Territoires du Nord‑Ouest en 1875, la plupart d’entre elles, aussi bien sur le plan linguistique que sur le plan culturel, ont été abolies entre 1890 et 1905, créant un Ouest canadien unilingue.

En fin de compte, de nombreux Métis entreprennent de migrer plus à l’ouest dans l’espoir d’y maintenir leur mode de vie traditionnel. Beaucoup s’installent dans la région de Batoche, dans ce qui est aujourd’hui la Saskatchewan, où prendra place, en 1885, la rébellion du Nord‑Ouest, une révolte encore plus sanglante que celle de la rivière Rouge contre le pouvoir fédéral.