Da Costa, interprète d’origine africaine

Les données historiques décrivent Mathieu da Costa comme un Africain noir ayant servi, en tant qu’homme libre, d’interprète pour des commerçants et des explorateurs français et hollandais au début du XVIIe siècle. Il est toutefois difficile de déterminer, avec exactitude, si da Costa est bel et bien venu (avec qui et à quel moment précisément) le long des côtes du Canada atlantique et dans la région du fleuve Saint-Laurent.

Dès la fin du XVᵉ siècle, des Africains auraient servi d’interprètes aux Portugais, puis à partir du tournant du XVIIᵉ aux Hollandais, aux Anglais et aux Français, alors que ces derniers avaient entrepris leurs explorations de la côte africaine en descendant vers le Sud. Ceci pourrait expliquer pourquoi Mathieu da Costa parlait français, hollandais et portugais.

Toutefois, ce qui est moins clair, c’est comment il a pu œuvrer comme interprète auprès des peuples autochtones d’Amérique du Nord. Les historiens pensent qu’il a peut-être eu recours à un « pidgin » basque (fusion entre la langue basque et les langues locales), employé couramment lors des activités de commerce exercées dans les Amériques, puisque les Basques du nord de l’Espagne venaient fréquemment pêcher le long de la côte atlantique. Plusieurs voyageurs européens, comme Marc Lescarbot, mentionnent l’existence de ces pidgins au début des années 1600. Les Micmacs et les Innus, qui habitaient sur la rive nord du fleuve Saint-Laurent, comprenaient ce dialecte. Il se peut également que da Costa ait séjourné dans les Amériques et y ait appris la langue d’un ou de plusieurs peuples autochtones ou encore qu’il ait fait la rencontre d’Autochtones en Europe et se serait familiarisé avec certains aspects de leur(s) langue(s).

Le saviez-vous?

Un pidgin est une langue improvisée de contact. Le Dictionnaire Larousse définit ce terme comme un « système linguistique résultant de la simplification d’une langue donnée, servant uniquement aux besoins d’une communication limitée ».

L’épreuve des faits

Le seul fait connu et vérifiable sur Mathieu da Costa est un document révélant qu’il se trouve en Hollande en février ou mars 1607. Selon toute vraisemblance, les Hollandais l’ont enlevé aux Français. Le secrétaire de Pierre Dugua de Mons, Jean Ralluau se rend à Amsterdam afin de contester la saisie par les Hollandais à Tadoussac du contenu (canons, ancres et marchandises) de deux des navires de l’explorateur. L’un des aspects du litige est justement l’enlèvement de da Costa par les Hollandais, ce qui pourrait sous-entendre que ce dernier travaillait déjà à l’époque comme interprète et qu’il aurait pris part à des expéditions commerciales sur le fleuve Saint-Laurent et la côte atlantique du Canada.

Un autre document important est le contrat de service que da Costa signe en mai 1608 à Amsterdam avec Nicolas de Bauquemare, marchand de Rouen, et dans lequel il s’engage à accompagner l’année suivante (le contrat est effectif à partir de janvier 1609) Pierre Dugua de Mons ou à naviguer en son nom, et à lui servir de truchement (interprète) « pour les voyages de Canada, Cadie et ailleurs ».

Ce contrat d’une durée de trois ans, lui vaut une rémunération considérable pour l’époque. Par conséquent, plusieurs historiens ont spéculé que da Costa accompagne Pierre Dugua de Mons et Samuel de Champlain lors d’un ou de plusieurs de leurs voyages en Acadie et dans la région du Saint-Laurent. Cette hypothèse est plausible, mais dans les premiers mois de l’exécution de son contrat, il est certain qu’il n’est pas à bord d’un navire à destination de l’Amérique du Nord. Au printemps 1609, il se trouve plutôt à Rouen en Normandie et le 15 juin de cette même année, Bauquemare met fin à son contrat sous prétexte « que ledict n---- s’est deffaict de moi ». Quelques mois plus tard, en décembre 1609, ce même marchand fait emprisonner da Costa au Havre et cède par contrat de cession, ses services à Pierre Dugua. La cause des accusations portées contre lui demeure inconnue, mais un document fait référence à une « insolence ». Par la suite, les historiens perdent sa trace et il est impossible de savoir où da Costa passe les dernières années de sa vie.

Son nom est mentionné dans une série de procès qui oppose à partir de 1609 Pierre Dugua à Nicolas de Bauquemare. Ce marchand de Rouen a travaillé pour le compte de Dugua, mais aussi pour les Hollandais. Il était notamment à bord du navire hollandais, le Lion blanc, qui avait attaqué les navires de Dugua en 1606. La cause porte notamment sur les coûts qu’ont dû assumer les Français à la suite de l’enlèvement de da Costa par les Hollandais. Malheureusement, cette affaire qui traîne devant les tribunaux jusqu’en 1619 ne nous apprend rien sur le sort de da Costa. Toutefois, rien n’indique qu’il soit demeuré en prison (une procuration de Dugua pour le faire libérer de prison, datée du 11 décembre 1609, laisse penser qu’il en serait sorti) et, donc, rien n’écarte la possibilité qu’il ait ensuite joint l’une des nombreuses expéditions commerciales et exploratoires que Dugua mènera sur la côte atlantique jusqu’en 1617.

Commémorations

Bien que l’histoire de Mathieu da Costa ne soit pas bien connue au Canada et que certains historiens remettent en cause sa venue au Canada en raison du manque de preuves historiques, plusieurs sites patrimoniaux, musées et organismes culturels commémorent son passage. Situé à Annapolis Royal, en Nouvelle-Écosse, le lieu historique national de Port-Royal célèbre son rôle à titre d’interprète auprès des premiers peuples et des explorateurs français. De plus, une plaque apposée en son honneur fait partie de la Mathieu da Costa African Heritage Trail, une série de monuments érigés et dévoilés en 2005 afin de souligner l’histoire des Noirs néo-écossais de la vallée d’Annapolis.

De 1996 à 2011, le gouvernement canadien a tenu le Défi Mathieu da Costa, un concours annuel d’écriture et de dessin encourageant les jeunes à découvrir à quel point la diversité a façonné l’histoire du Canada, et le rôle important que joue le pluralisme au sein de la société canadienne.

En 2009, un projet de loi mort au feuilleton a été présenté au Parlement afin que soit désigné le premier lundi du mois de février comme la « Journée Mathieu da Costa », et ce, dans tout le Canada. Da Costa a aussi fait l’objet d’œuvres de fiction, dont une bande dessinée avec texte de Diane Groulx et illustrations de Jocelyne Jatte. Publiée en 2013, celle-ci retrace sous forme romancée la vie de ce premier interprète d’origine africaine en Nouvelle-France. Enfin, une école primaire francophone de Toronto ainsi que deux rues, l’une à Montréal et l’autre à Québec ont également été nommées en son honneur. Postes Canada a émis un timbre à l’effigie de da Costa en février 2017, afin de souligner le Mois de l’histoire des Noirs.