Morin, Léo-Pol

Léo-Pol Morin. Pianiste, musicographe, professeur, compositeur sous le nom de James Callihou (Cap Saint-Ignace, près Québec, 13 juillet 1892 - accidentellement près du lac Marois, nord de Montréal, 29 mai 1941). À Québec, il étudia avec Gustave Gagnon (solfège, dictée, piano) et Henri Gagnon (piano, orgue). Il fit ses débuts au Club musical de Québec en 1909. À Montréal, il travailla le piano avec Arthur Letondal et l'harmonie avec Guillaume Couture, obtenant le Prix d'Europe (1912). À Paris (1912-14), il étudia le piano avec Isidor Philipp, Raoul Pugno et, à la mort de ce dernier, avec Ricardo Viñes, créateur de nombreuses oeuvres de Debussy et de Ravel. Il était présent à la première du Sacre du printemps de Stravinsky (1913). Avec Jules Mouquet, il travailla l'harmonie, le contrepoint et la fugue. À Paris, il présenta un premier récital dans le salon de Mme Charles de Pomairols (v. 1912), jouant Franck et Ravel « qu'il détailla avec finesse et dont il communiqua toute la tendresse mélancolique. Son jeu était d'une fluidité de cristal. Rarement il joua si bien » selon son ami, le poète Marcel Dugas (préface de Musique de Morin). Rentré d'Europe à cause de la guerre (1914), il se consacra à l'enseignement et au concert, et il fut l'un des fondateurs (1918) d'une revue d'art audacieuse : Le Nigog. De retour à Paris (1919-25), il participa à la vie musicale française auprès de Viñes, Ravel et Roland-Manuel. En 1921, il joua à la salle Pleyel, notamment les Trois Préludes de Rodolphe Mathieu qui lui sont dédiés et, en première audition à Paris, la Sonate op. 1 d'Alban Berg. À la suite d'un récital à la salle Gaveau (15 janvier 1923), au cours duquel Morin interpréta notamment des oeuvres de Bartók, Debussy, Ravel, Roussel et Scriabine, Paul Le Flem écrivit : « Il importe de louer l'initiative de cet intelligent musicien qui, au cours de la même soirée, assembla des ouvrages si divers de tendances. Cet artiste y témoigna d'une subtile compréhension, passant avec la plus souple aisance d'une école à l'autre, appliquant à chaque auteur l'interprétation appropriée, notant l'accent juste. Il révéla de brillants dons techniques et montra comment une vibrante sensibilité et un instinct sûr de la sonorité peuvent rester soumis au contrôle de l'esprit » (Comoedia, 18 janvier 1923). Il joua aussi en Angleterre, Belgique et Hollande pour recueillir des fonds afin d'ériger un monument à Debussy. En 1923, il fit avec Ravel une tournée dans ces mêmes pays.

Morin revint périodiquement donner des concerts au Canada mais ne se fixa à Montréal qu'à l'automne 1925. Tant par ses concerts que par sa plume, il suscita divers mouvements en faveur de la jeune musique française qu'il devait imposer au Québec non sans avoir été, parfois, contesté par ses pairs.

En 1926, il était nommé membre du Comité d'honneur du Cons. international de Paris aux côtés de compositeurs comme Dukas, Pierné, Ravel, Roussel, Honegger, de Falla et Villa Lobos, et d'interprètes comme Arthur Rubinstein, José Iturbi, Yves Nat et Ricardo Viñes. En décembre 1927, il organisa avec Victor Brault à Montréal le premier festival Debussy en Amérique du Nord avec la participation du mezzo-soprano Cédia Brault et du violoniste Robert Imandt. De Morin, Jean Dufresne (Marcel Valois) écrivit dans La Patrie (12 décembre 1927) : « ... toujours l'incomparable interprète de Debussy et tous ceux qui ont entendu, à Montréal ou à Paris, son interprétation de la Cathédrale engloutie en gardent un souvenir comme d'une oeuvre belle sculptée dans la mémoire. » En 1926, la section montréalaise de la Pro-Musica Society fut fondée et Morin en devint le secr. Il devint chroniqueur musical à La Patrie (1926-29) et, en 1927, il fit entendre pour la première fois à Montréal des oeuvres de James Callihou (son pseudonyme de compositeur). En 1928, il participa au concert que Ravel donna à Montréal. L'année suivante, il devint professeur au Cons. national à Montréal et commença une collaboration hebdomadaire à La Presse (1929-31). Des articles de lui sur la musique canadienne furent publiés à Paris dans Le Monde nouveau et La Revue musicale (1929).

À partir de 1931, Morin habita surtout Paris et apporta sa collaboration à des publications tout en donnant des concerts et conférences. En 1933, il fit un séjour au Canada, donnant au théâtre Stella de Montréal un récital consacré à la musique française contemporaine. Il signa une chronique hebdomadaire au quotidien Le Canada (1933-41) et il joua le Capriccio brillant de Mendelssohn lors du premier concert de la SCSM (OSM), le 14 janvier 1935, et le Concert champêtre de Poulenc la saison suivante. Il poursuivit ses voyages - États-Unis (1934), Espagne et Maroc (1936) - et devint prof. des classes supérieures de piano (1936-41) à l'École supérieure de musique d'Outremont (École Vincent-d'Indy). À la SRC, il donna à cette époque de nombreux concerts et conférences tout en poursuivant son enseignement. Son dernier séjour en Europe fut celui de l'été 1939, interrompu par la guerre. Il participa régulièrement au jeu-questionnaire hebdomadaire « S.V.P. » de la SRC et c'est avec des membres de l'équipe de ce programme qu'il mourut dans un accident de voiture dans les Laurentides.

James Callihou a composé Suite canadienne (Archambault 1945, PMC, vol. VI) et Three Eskimos pour piano. Il a harmonisé pour chant et piano plusieurs chansons du folklore canadien-français et composé des Chants de sacrifice inspirés des folklores indien et inuit, transcrits pour choeur et deux pianos par Victor Brault.

Ardent défenseur de la musique française de son époque, Morin en fut l'un des principaux propagandistes, révélant en première audition au Canada des pages de Ravel, Debussy, Fauré, Satie, Milhaud, Poulenc, Roussel, etc. Ses écrits témoignent également d'un vif intérêt pour la musique canadienne d'alors, et d'une attention particulière aux différentes sources folkloriques et à leur intégration dans une oeuvre.

Par ses écrits, ses concerts, il fut un véritable précurseur. Esprit caustique, original, personnalité faite d'intelligence et de sensibilité, son influence devait marquer deux générations de musiciens au Québec. Au nombre de ses élèves, on remarque Paule-Aimée Bailly, François Brassard et Jean Papineau-Couture. Rodolphe Mathieu lui a dédié sa Sonate (1927), oeuvre que Morin a jouée en France et au Canada, tout comme des oeuvres de Brassard, Champagne, Gagnon, Renaud, Léo Roy et Tanguay. Voir aussi La Critique.