À la recherche d’un lieu sûr

Quelques mois après l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler et l’inauguration du « troisième Reich » en 1933, les Juifs allemands commencent à craindre pour leur vie. Des centaines de lois discriminatoires visant les citoyens juifs sont adoptées par le gouvernement allemand. Par exemple, les Juifs sont expulsés du fonctionnariat, radiés du barreau, et licenciés comme enseignants, tandis que le nombre d’élèves juifs est sujet à des quotas. En 1935, les Lois de Nuremberg révoquent la citoyenneté et le droit de vote des Juifs allemands, les laissant sans protection légale alors qu’ils sont sujets à une hostilité grandissante encouragée par l’État.

Le monde n’ignore pas que la situation des Juifs en Allemagne est de plus en plus précaire, en particulier après la Kristallnacht. Cette « nuit du verre brisé », du 9 au 10 novembre 1938, est marquée par de violentes émeutes en Allemagne nazie et en Autriche dans lesquelles on assiste à la destruction délibérée d’établissements juifs. Des centaines de synagogues sont détruites par le feu, 91 Juifs sont tués, et près de 30 000 hommes juifs sont arrêtés et envoyés aux camps de prisonniers de Dachau, Buchenwald et Sachsenhausen, qui deviendront plus tard des camps d’extermination. Après plusieurs événements du même genre, des centaines de milliers de Juifs allemands se voient contraints de quitter le pays avant la Deuxième Guerre mondiale (voir Réfugiés).

Le voyage du Saint Louis

Le Saint Louis quitte la ville allemande d’Hambourg le 13 mai 1939. Les 937 réfugiés à bord du paquebot de luxe y voient leur meilleure chance d’échapper aux troubles en Europe. Presque tous les passagers sont juifs, pour la plupart des citoyens allemands et quelques Européens de l’Est et des passagers cubains ou espagnols. De façon officielle, certains sont « apatrides » et plusieurs ont perdu leur commerce et leur maison. D’autres sont d’anciens prisonniers de Dachau et Buchenwald, relâchés à condition qu’ils quittent l’Allemagne au plus vite.

Le Saint Louis se dirige vers Cuba, un pays ayant octroyé des visas à plusieurs passagers. Ils ont aussi rempli les formulaires leur permettant d’entrer aux États-Unis et prévoient une simple escale à Cuba avant d’obtenir le droit d’entrer aux États-Unis.

À son arrivée à La Havane le 27 mai, le navire est retenu au port. Excepté les 28 passagers qui achètent de nouveaux documents sur place et un individu qui doit être hospitalisé à La Havane, les passagers ne reçoivent pas la permission de débarquer. Confrontés à un antisémitisme grandissant, à la vente illégale de certificats d’entrée et aux nouvelles règles concernant l’immigration adoptées par le gouvernement cubain, le navire et ses passagers demeurent dans le port pendant plusieurs jours.

Cependant, le capitaine Gustav Schröder refuse de ramener les 907 passagers restants en Allemagne nazie. Il plaide auprès des autorités cubaines, sans succès. Après le rejet de ses demandes, le navire reçoit l’ordre de quitter les eaux cubaines, ce qu’il fait le 2 juin. Le capitaine longe les côtes de la Floride, espérant que les États-Unis offrent d’accueillir les réfugiés. À la place, le Saint Louis est intercepté et suivi par la garde côtière. Un comité représentant les passagers écrit au président Franklin D. Roosevelt, qui reçoit aussi d’autres messages provenant d’autres groupes et célébrités américaines sympathiques à la situation des passagers. Des fonctionnaires américains font valoir que les réfugiés à bord du navire doivent attendre leur tour dans une longue file de demandeurs d’asile. Le président refuse d’accepter les réfugiés, et le Saint Louis vogue vers le nord, en partance pour l’Europe.

Les Canadiens sont bientôt au courant de la difficile situation des passagers. À Toronto, 41 citoyens influents, dont le pasteur et historien George Wrong, adressent une pétition au premier ministre William Lyon Mackenzie King le 7 juin pour qu’il donne asile aux réfugiés. Étant alors à l’étranger pour affaires d’État, William Lyon Mackenzie King demande à Oscar Skelton, son sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères, de consulter le ministre de la Justice Ernest Lapointe et Frederick Blair, directeur de l’Immigration au gouvernement canadien. Ernest Lapointe est « tout à fait opposé » à l’admission des réfugiés, et Frederick Blair fait valoir qu’ils étaient disqualifiés par les lois sur l’immigration de l’époque… lois qu’il avait créées. Selon Frederick Blair, « Aucun pays ne peut ouvrir assez grand ses portes pour accueillir les centaines de milliers de Juifs qui veulent quitter l’Europe: il faut fixer une limite quelque part. »

Alors qu’Halifax est à seulement deux jours de navigation, le navire continue sa route vers l’Europe. Rien ne semble indiquer que le capitaine Schröder ait contacté le gouvernement canadien à ce moment.

Le 17 juin, les passagers du Saint Louis débarquent à Anvers. Par la suite, leurs chemins se séparent : 214 s’installent en Belgique, 224 en France, 181 aux Pays-Bas et 288 au Royaume-Uni. Durant la Deuxième Guerre mondiale, plusieurs de ces pays tombent entre les mains des nazis, et les réfugiés du Saint Louis se retrouvent en danger de mort. Bien que beaucoup réussissent à survivre aux horreurs de la guerre, beaucoup sont envoyés dans les camps de concentration, où périssent 254 des anciens passagers (voir Canada et l’Holocauste).

« Aucun, c'est encore trop »

À partir de 1919, le Cabinet fédéral a le pouvoir de sélectionner les immigrants selon leur race, leur nationalité, leur profession et leur classe sociale. Pendant plusieurs années, les candidats à l’immigration sont classés selon leur préférence, avec, en ordre décroissant, les Britanniques et les Américains au sommet et les Juifs, les Asiatiques, les Roms et les Noirs en dernier. Selon le recensement de 1931, 155 766 Canadiens s’identifient comme Juifs, représentant 1,5 % de la population.

En 1931, le Canada est encore sous le choc après la Grande Dépression. Pour combattre un taux de chômage grandissant, le gouvernement fédéral impose de nouvelles restrictions à son processus d’immigration déjà sévère (voir Politique d’immigration). En moyenne, 16 280 immigrants sont admis chaque année au Canada entre 1931 et 1938. Bien que certains types d’immigrants soient admis par le Cabinet, surtout les riches et les fermiers, seul un petit nombre de Juifs entre au pays. L’intolérance religieuse et l’antisémitisme étaient alors communs dans la société canadienne, y compris chez ses dirigeants culturels et politiques, incluant, semble-t-il, le premier ministre William Lyon Mackenzie King :

Nous devons garder cette partie du continent libre de troubles et libre d’une trop grande mixité avec du sang étranger, c’est à peu près la même chose pour le problème oriental. Je crains que nous ayons des émeutes si nous acceptons une politique d’admission de nombre de Juifs.

Extrait du journal intime de Mackenzie King, 29 mars 1938.

Entre 1933 et 1945, moins de 5000 réfugiés juifs sont admis au Canada. Durant cette même période, d’autres pays pourtant plus touchés par la Dépression en admettent beaucoup plus. Dans None Is Too Many, Irving Arbella rapporte que 200 000 Juifs sont admis aux États-Unis, 125 000 en Palestine et 70 000 au Royaume-Uni. Somme toute, le Canada reçoit la « distinction » d’être le pays développé à avoir admis le plus petit nombre de réfugiés juifs. L’attitude du gouvernement concernant les réfugiés juifs est souvent associée avec la réponse d’un haut fonctionnaire canadien à qui l'on avait demandé combien de Juifs seraient admis au Canada à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Cette réponse? « Aucun, c'est encore trop. » (Voir aussi Préjugés et discrimination; Racisme.)

Importance

Le refus du gouvernement canadien d’accepter les réfugiés juifs en besoin de sanctuaire dans les années précédant la Deuxième Guerre mondiale n’est qu’un exemple parmi d’autres dans la longue liste de politiques d’immigration sélectives et souvent discriminatoires (voir aussi le Komagata Maru, les taxes d’entrée pour les Chinois, et les restrictions à l’immigration japonaise). Bien que le reste du monde ait conscience que les Juifs étaient sujets à la persécution dans les territoires européens contrôlés par les nazis, incluant de nombreux cas de détentions arbitraires et de violence manifeste, leur véritable sort restait inconnu. Et bien que l’attitude du gouvernement envers la crise ait été influencée de façon indéniable par des préjugés antisémites, il n’avait aucun moyen d’imaginer le carnage qui se préparait.

Postérité

Le 5 novembre 2000, des représentants du clergé canadien se sont réunis pour présenter leurs excuses aux 25 passagers survivants du Saint Louis. Parmi les religieux en présence, on compte le ministre baptiste Doug Blair. Il est le petit-neveu de Frederick Blair, qui était responsable de l’immigration en 1939.

Le 20 janvier 2011, un monument en mémoire du Saint Louis est dévoilé au Musée canadien de l’immigration au Quai 21, où le navire aurait probablement jeté l’ancre. Cette statue, La Roue de la Conscience (The Wheel of Conscience), est l’œuvre de l’architecte américain Daniel Libeskind et du graphiste David Berman. Cette sculpture cinétique en acier est formée de quatre engrenages. Le premier, appelé « haine », fait tourner des engrenages de plus en plus gros baptisés « racisme », « xénophobie » et « antisémitisme ». Les noms de tous les passagers à bord du navire sont gravés sur le dos de la sculpture. Le Musée du Quai 21 et le Centre consultatif des relations juives et israéliennes sont à la recherche d’un nouvel endroit où mettre la statue, afin que plus de gens puissent la voir. Les possibles locations incluent le futur Monument national de l’Holocauste, qui est en construction en ce moment à Ottawa, et le Musée canadien des droits de la personne à Winnipeg.