Province de Québec, 1763-1791

 À la fin de la GUERRE DE SEPT ANS, la G.-B. procède à l'organisation des territoires dont la possession lui a été confirmée par le TRAITÉ DE PARIS (1763). Sur la fraction habitée de la NOUVELLE-FRANCE, elle crée, par la proclamation royale, la province de Québec, dont le territoire forme un quadrilatère de chaque côté du Saint-Laurent et s'étend du lac Nipissing et du 45e parallèle jusqu'à la riv. Saint-Jean et à l'île d'Anticosti.

 Ces frontières sont modifiées par l'ACTE DE QUÉBEC (1774) pour inclure la zone de pêche du Labrador et de la basse côte Nord et celle de la TRAITE DES FOURRURES des Grands Lacs. Le TRAITÉ DE PARIS (1783) recule la frontière vers le N. L'« ancienne province de Québec », selon l'expression de l'historien A.L. Burt, cesse d'exister lorsqu'elle est divisée en deux colonies distinctes, le BAS-CANADA et le HAUT-CANADA, à la suite de la LOI CONSTITUTIONNELLE DE 1791.

La perception du pays que se font les habitants de la prov. n'est pas nécessairement restreinte à ces frontières juridiques. Plusieurs d'entre eux sont ou ont été à l'emploi de marchands ou de cies de fourrures et leur univers géographique s'étend également vers les PAYS D'EN HAUT et le N.-O., d'où proviennent les fourrures, le principal produit d'exportation de la colonie.

Le commerce en a été pratiquement détruit durant la guerre de la Conquête; les marchandises de traite ne sont pas arrivées de France, les hommes étaient occupés à la guerre et la plupart des postes, abandonnés. Ralentis par la révolte de PONTIAC et ensuite par les restrictions imposées par les autorités brit., les marchands mettent près d'une décennie à reconstruire le commerce. Puis, ils dépassent les limites du territoire exploité antérieurement par les Français et y annexent le bassin du Mackenzie. Peter POND amorce l'exploration et l'exploitation de cette région vers 1775. Quatorze ans plus tard, Alexander MACKENZIE descend le fl. jusqu'à son embouchure. Le N.-O. du lac Supérieur aux Rocheuses est ainsi rattaché au Bas-Canada par ses VOYAGEURS et ses marchands de fourrures. Tout au long de ces trente années, Montréal continue de drainer aussi la majeure partie des fourrures du S.-O. La concurrence de New York et d'Albany est graduellement éliminée par la décision, en 1768, de remettre aux colonies le soin d'établir la réglementation relative au commerce des fourrures et par l'annexion à la prov., en 1774, du territoire situé entre l'Ohio, le Mississippi et les Grands Lacs. Les relations entre cette région et Montréal se poursuivent même après le traité de 1783, puisque la G.-B. retient jusqu'en 1796 les postes établis au S. des Grands Lacs (voir TRAITÉ DE JAY). Bien que le commerce des fourrures soit vital pour la prov. et son commerce avec la métropole, il ne constitue pas la principale activité économique domestique. C'est l'agriculture qui occupe le plus grand nombre de personnes et qui alimente le marché local. L'habitant produit surtout du blé pour lui-même et pour les villes. De plus en plus, ses surplus sont assez gros pour qu'on les exporte vers les Antilles et la G.-B. Quant à la production industrielle, de type artisanal, elle répond à la demande du marché domestique et à celle, plus réduite, du commerce des fourrures.

Il ne faudrait pas sous-estimer l'importance de ce marché domestique; il est en expansion à la suite de la croissance démographique. Durant la période, la population passe de 69 810 en 1765, à 143 929 en 1784 et à 161 311 en 1790. Cette augmentation rapide et régulière est le produit d'un fort taux de natalité.

La migration contribue très peu à la croissance. Quelques milliers de pers. ont quitté la vallée du Saint-Laurent à la suite de la CONQUÊTE et du traité de paix. L'immigration brit. attendue ne s'étant pas produite, les « anciens sujets » sont peu nombreux: env. 500 en 1766, peut-être 2 000 en 1780. Ce n'est qu'à la suite de la RÉVOLUTION AMÉRICAINE que leur nombre s'accroît de façon significative: au recensement de 1784, ils sont 25 000. Les LOYALISTES s'établissent principalement dans la partie S.-O. de la prov., partie qui deviendra le H.-Canada.

 Ces Britanniques, marchands et administrateurs civils, exercent une influence et jouent un rôle immense par rapport à leur petit nombre. Les gouverneurs, James MURRAY, Guy CARLETON et Frederick HALDIMAND, ont la responsabilité de la province; de ce fait, ils y exercent, avec leur entourage, le pouvoir politique et social. Favorisés par leur crédit à Londres, les marchands prennent, en très peu de temps, la maîtrise du commerce avec la métropole. D'abord appuyés par les autorités militaires et assistés par des voyageurs d'origine française, ils se taillent, en moins de deux décennies, la part du lion dans le commerce des fourrures. Leur puissance s'exprime par l'etablissement, à la fin des années 1770, de la COMPAGNIE DU NORD-OUEST, que caractérise une forte tendance monopolisatrice.

Il arrive très fréquemment qu'administrateurs et marchands ne partagent pas le même point de vue. Les marchands réussissent même à faire rappeler le premier gouverneur, James Murray. Le contentieux porte principalement sur l'application des lois brit. et sur la création d'une Chambre d'assemblée, prévues par la proclamation. Les marchands jugent ces institutions essentielles à la « britannisation » de la colonie et à la préservation des intérêts brit., perçus et définis comme les intérêts des Britanniques établis dans la colonie.

 Pour Murray, et pour Carleton ensuite, les intérêts brit. sont surtout ceux de la Couronne brit. Par conséquent, ces deux hommes considèrent que leur fonction première est d'éviter de mettre en danger l'appartenance de la colonie à la Couronne. Étant donné les habitudes de gouvernement prises durant la période d'occupation (1760-1763), l'absence d'une migration brit. suffisamment nombreuse et le mécontentement croissant des treize colonies, le gouverneur n'a d'autre choix que de tenter de se concilier la majorité de la population. Il ne peut appliquer intégralement la proclamation, dont l'histoire est une détérioration constante. Les « nouveaux sujets » participent de plus en plus à l'administration civile, au bas de l'échelle. Et Carleton, qui tient à préserver une base d'opérations militaires en Am. du N., obtient l'Acte de Québec en 1774, dont les dispositions sont loin de satisfaire les marchands, quoique la loi étende vers le S. leur territoire exclusif du commerce des fourrures.

Par l'Acte de Québec, le gouverneur vise à s'allier les membres de l'élite francophone. Déjà Murray s'est acquis la collaboration du clergé catholique. La mort de Mgr Henri-Marie du Breil de PONTBRIAND en 1760 a laissé l'Église catholique sans évêque pour prendre sa tête et ordonner de nouveaux prêtres; de plus, les fonds lui manquent cruellement et il faut reconstruire les édifices détruits durant la guerre. L'Église est menacée de disparaître. Murray se fait alors son défenseur et obtient la consécration en France, en 1766, de Jean-Olivier Briand (voir CATHOLICISME).

L'Acte de Québec permet la pratique libre de la religion catholique, rétablit la COUTUME DE PARIS en matières civiles et restaure les droits de propriété de l'Église et des seigneurs. Ces derniers sont également favorisés par la création d'un Conseil; l'abandon du serment du Test leur ouvre l'accès à des fonctions publiques.

Ces mesures de conciliation ne produisent pas tout l'effet escompté. Le gouverneur obtient l'appui du clergé et des seigneurs, mais les habitants manifestent peu d'enthousiasme pour les intérêts brit., en particulier lors de l'invasion américaine de 1775-1776. Pour diverses raisons, ils ne se rangent pas non plus du côté des révolutionnaires. La stratégie de Carleton a partiellement réussi; la prov. demeure britannique.

Le bel édifice socio-politique érigé à partir de l'Acte de Québec ne peut résister aux suites de la guerre. Il est remis en question par l'arrivée des Loyalistes et l'établissement d'un grand nombre d'entre eux à l'intérieur des limites de la prov. Cette augmentation de la population brit. renforce considérablement la position des marchands et augmente les frictions entre ceux-ci et le gouverneur. Les autorités brit. demandent à Carleton, devenu entre-temps lord Dorchester, de proposer une solution à la situation.

Pour satisfaire, en partie du moins, le groupe des marchands et des Loyalistes, tout en évitant de contrarier les Canadiens, Londres révise l'Acte de Québec et adopte en 1791 une nouvelle constitution, qui comprend la création d'une Chambre d'assemblée. Les caractéristiques de la prov. de Qc sont préservées dans le B.-Canada, l'un des produits de sa division.

Les trente ans qui suivent la conquête et le traité de Paris sont d'une importance capitale pour la compréhension de l'histoire canadienne. La structure économique de la vallée du Saint-Laurent a été très peu modifiée: y coexistent deux économies, l'une commerciale et orientée vers la métropole, l'autre agricole et artisanale et orientée vers le marché local. Ces trente années sont marquées, d'une part, par la volonté clairement exprimée, en 1763, de « britanniser » la colonie et, d'autre part, par la nécessité de composer avec les circonstances et les événements.

En somme, durant ces trots décennies, deux ethnies se sont rencontrées, des précédents ont été créés, des habitudes prises, des politiques définies et des positions précisées. En 1791, la « britannisation » envisagée par la Proclamation de 1763 n'est plus possible. La culture francophone va survivre.