La Province unie du Canada une réponse aux problèmes et à la violence qui sévissaient dans le Bas et la Haut-Canada au cours des années 1830 a été une expérience de 26 ans de coopération politique entre anglophones et francophones. Pendant cette période, un gouvernement responsable est né en Amérique du Nord britannique, l’expansion de l’échange et du commerce ont fourni de la richesse à la région et finalement, la Confédération est née.

Le rapport Durham

La Province du Canada découle de l'union des anciennes provinces du Haut-Canada et du Bas-Canada à la suite du rapport Durham de 1839, rédigé au terme d'une mission impériale devant faire enquête sur les Rébellions de 1837 dans les deux colonies. Lord Durham propose de former une seule province afin qu'un système commercial commun puisse se développer. Qui plus est, un Canada uni comprendrait une majorité d'anglophones, capables de contenir les forces de division observées par Durham dans le Bas-Canada à majorité française. Cette mesure rendrait sécuritaire la formation d'un gouvernement responsable, qu'il préconise également. L'Angleterre voit cette union d'un bon œil, mais pas le principe d'un gouvernement responsable.

L’Acte d’Union

En 1840, le Parlement britannique entérine l'Acte d'Union, qui entre en vigueur le 10 février 1841, instaurant un gouvernement unique et une seule assemblée législative dans la Province unie du Canada. (La capitale se trouvait à l’origine à Kingston, puis a été déplacée à Montréal, Toronto et Québec avant d’être établie de façon permanente à Ottawa en 1866). Sûr que l'immigration britannique augmenterait la majorité canadienne-anglaise, Durham recommande une représentation selon la population. L'Acte d'Union prévoit une représentation égale pour chacun des deux Canadas au nouveau assemblée législative, même si la population du Haut-Canada anglais est considérablement moindre, soit environ 480 000 habitants, contre 670 000 dans le Bas-Canada, dont près de 510 000 sont Canadiens français. Dans l'idée de Durham, les francophones seront ainsi sous-représentés et noyés dans la masse dès le départ.

Cependant, la formule de représentation égale donne lieu à un résultat inattendu. Les anciens Canadas, différents du point de vue historique, social et culturel demeurent pratiquement les mêmes, donnant lieu à deux sections distinctes au sein d'un même système politique. Certes, sur le plan géographique, les noms de Canada-Ouest et de Canada-Est prévalent, mais ce sont les noms de Haut-Canada et de Bas-Canada qui subsistent dans la langue courante et dans quelques emplois officiels. L'Acte d'Union enchâsse le dualisme dans la Constitution même et donne lieu au doublage des partis politiques comme des ministères et à une politique particulariste.

Pousser pour un gouvernement responsable

Dès le début, les Canadiens français réalisent que le but de l'Union est de les assimiler, mais Louis-Hippolyte LaFontaine, un chef libéral de plus en plus populaire, voit l'avantage de s'allier aux réformistes du Canada-Ouest pour réaliser le gouvernement responsable. LaFontaine croyait qu’avec un gouvernement responsable, les Canadiens français partageraient alors la direction de la province unie. Ils conserveraient leur identité propre tout en collaborant avec leurs alliés canadiens-anglais. LaFontaine répond donc favorablement aux avances faites par les principaux réformistes du Canada-Ouest, Francis Hincks et Robert Baldwin.

Hincks, journaliste à Toronto et fin stratège, appuie déjà la campagne de Baldwin en faveur d'un régime fondé sur le principe britannique du gouvernement responsable. Si ce principe est adopté au Canada, il s'ensuivra que les gouvernements dépendront des majorités élues au Parlement. Baldwin et LaFontaine bâtissent sur ce principe une puissante alliance réformiste.

En septembre 1842, ils obtiennent finalement l’admission au gouvernement, convaincant essentiellement le gouverneur général, sir Charles Bagot, de reconstituer son ministère en raison de l'important appui parlementaire dont ils jouissent. (Lors d’une période où les gouverneurs contrôlent la branche exécutive du gouvernement de la colonie et en forme les cabinets.)

Un changement dans la politique impériale apporte finalement l’acceptation totale d’un gouvernement responsable dans les colonies du Canada et de la Nouvelle-Écosse. En 1846, l'Angleterre annule les lois sur les céréales, ce qui déclenche un mouvement en faveur du libre-échange et met fin à un système impérial de réglementations commerciales et de tarifs protectionnistes, vieux de plusieurs siècles. L'Empire britannique ne voit plus le besoin de refuser l'autonomie gouvernementale à ses colonies plus politiquement évoluées. En 1847, lord Elgin arrive au Canada comme gouverneur général chargé de réaliser le gouvernement responsable.

Au début de l'année 1848, après la victoire électorale des réformistes dans les deux Canadas, le gouvernement tory-conservateur de Henry Sherwood démissionne, et Elgin fait immédiatement appel aux réformistes pour former un nouveau gouvernement. Le principe du gouvernement responsable est clairement confirmé lorsque, en mars, un cabinet composé uniquement de réformistes prend le pouvoir. LaFontaine, ayant le plus grand nombre de partisans, en est le premier ministre, et Baldwin, le premier ministre associé.

Des temps durs

Les épreuves sont cependant loin d'être terminées. Le commerce bat de l'aile et les canaux du fleuve Saint-Laurent récemment terminés ne sont qu'à moitié utilisés. Les commerçants anglais tory de Montréal associent ces problèmes à la perte de la protection tarifaire impériale, mais la crise économique mondiale qui prend de l’ampleur depuis 1847 est une cause beaucoup plus importante. De plus, pendant la prospérité du début des années 1840, le développement des régions agricoles et forestières, la construction de canaux et la croissance des villes avaient rapidement absorbé la vague d'immigrants anglais. Maintenant que les temps sont difficiles et que le front de colonisation s'est arrêté au bord du Bouclier canadien, voici que déferle une nouvelle vague d'immigrants irlandais, démunis et atteints du typhus, après avoir fui la famine dans leur patrie.

C'est au milieu de ces tensions que le gouvernement réformiste dépose, en 1849, le bill des pertes de la rébellion. Destiné à compenser les dommages subis lors de la rébellion du Bas-Canada de 1837 (on a déjà satisfait aux réclamations des habitants du Haut-Canada), ce projet de loi est considéré par les Canadiens français comme une mesure vitale pour rétablir la justice sociale, et il prouve également qu'un gouvernement responsable peut leur être favorable. Quant aux tories-conservateurs anglophones du Canada-Est, ils y voient une façon éhontée de récompenser des rebelles. L'Assemblée législative, composée en majorité de réformistes, se réunit à Montréal. Elle adopte le projet de loi au milieu de violentes protestations, et les tories-conservateurs espèrent encore que le gouvernement anglais refusera de l'approuver. Elgin les déçoit : la loi a été proposée par un gouvernement responsable avec l'appui de la majorité parlementaire.

Ces tensions accumulées éclatent lors des émeutes de Montréal, mais Elgin et ses ministres arrivent à mater la tempête, qui se calme en avril, au bout de quelques jours tumultueux. En octobre, le manifeste de l'annexion , qui réclame l'union avec les États-Unis, fait son apparition dans les rues de la ville. Il ne s'agit là que d'un geste d'amertume passager. La plupart des Canadiens français constatent que le gouvernement autonome de la colonie fonctionne. Les tories de l'Est s'effacent, tandis qu'au Canada-Ouest, mis à part quelques radicaux, les réformistes et les conservateurs tiennent fermement à leurs liens avec les Anglais. Le gouvernement responsable a survécu à sa première épreuve.

Essor du chemin de fer et du commerce

Dès 1850, la crise cède le pas à une ère de développement accéléré du commerce mondial. La production de céréales et de bois augmente, les canaux du Saint-Laurent fourmillent d'activités et les commerçants de Montréal ont tôt fait d'oublier les idées d'annexion. De plus, grâce à l'augmentation des capitaux anglais et américains dont ils disposent, les entrepreneurs canadiens s'engagent à fond dans la construction ferroviaire. Des lignes relient Montréal à Portland, port du Maine sur l'Atlantique dont les eaux ne gèlent pas l'hiver, et Toronto à Collingwood, dans le secteur supérieur des Grands Lacs. Une ligne de Niagara Falls à Windsor via Hamilton est reliée à une voie ferrée allant de New York à Chicago, pour bientôt se rendre également jusqu'à Toronto.

Plus important encore, la société ferroviaire Grand Trunk Railway of Canada, incorporée en 1852, construit une voie interprovinciale reliant le bas du fleuve Saint-Laurent à Sarnia, en Ontario, en passant par la région de Québec, Montréal et Toronto jusqu’à Sarnia, en Ontario. Après 1857, une autre crise mondiale vient ralentir le premier grand boom ferroviaire. Le Grand Trunk, en particulier, construit à grands frais et annoncé à grands renforts de publicité, se retrouve profondément endetté et miné par des menées politiques et des scandales. Les chemins de fer transforment néanmoins le Canada. Ils brisent l'isolement de l'intérieur du pays en hiver, améliorent considérablement le transport à grande distance et intensifient le développement des grandes villes. Les industries manufacturières reliées au chemin de fer se multiplient, en particulier à Montréal, à Toronto et à Hamilton, ce qui a pour résultat d'en augmenter rapidement la dimension, la richesse et la complexité.

Le traité de réciprocité conclu avec les États-Unis en 1854 stimule la croissance en permettant le libre accès au marché américain des céréales et du bois. Il a aussi pour effet de lier plus étroitement le Canada à l'économie américaine. La décision du congrès américain, en 1865, de ne pas renouveler l'accord de réciprocité encourage le Canada à tenter de s'unir à l'économie des autres provinces anglaises de l'Amérique du Nord britannique. Toutefois, la montée de l'industrie provinciale dans les années 1850 mène à l'instauration d'un tarif protectionniste canadien. En 1858 et en 1859, la hausse des tarifs douaniers est une mesure destinée à protéger les fabricants canadiens. Cette protection accessoire sert de prétexte pour éponger l'énorme dette publique encourue par les généreuses subventions consenties à la construction du chemin de fer. Les tarifs douaniers sont de nouveau abaissés en 1866. Les tarifs de 1858-1859 donnent quand même un avant-goût de la tendance de la Politique nationale à hausser les tarifs et préfigurent le resserrement constant des liens entre le gouvernement et le monde des affaires, à une époque où le capitalisme ne cesse de croître.

Croissance Est-Ouest

Entre-temps, d'autres facteurs perturbent constamment la vie politique de l'union depuis le début des années 1850. Des éléments réformistes de gauche font leur apparition vers 1850, le Parti rouge dans le Canada-Est et les Clear Grits dans le Canada-Ouest, qui prônent une démocratie entièrement élective et une constitution écrite selon le modèle américain. En 1851, Baldwin et LaFontaine, découragés d'avoir à combattre les radicaux à l'intérieur même de leurs rangs, quittent la politique. Leurs principaux adjoints, Francis Hincks et Augustin Morin, forment le nouveau gouvernement qui semble plus sûr, au début, vu que la ferveur des radicaux s'est dissipée dans l'enthousiasme général qui entoure la promotion du chemin de fer.

De nouveaux enjeux concernant l'enseignement public et les relations entre l'Église et l'État sèment bientôt la discorde. Le Canada-Ouest, à majorité protestante, opte en général pour des écoles publiques non confessionnelles et s'oppose à ce que la religion soit liée à l'État et soutenue par l'État. Le Canada-Est, majoritairement catholique, où les libéraux francophones, en plus grand nombre, ont tissé des liens étroits avec le clergé, revendique des écoles confessionnelles et des rapports étroits entre l'Église et l'État. Au Parlement, les Canadiens français votent en faveur de projets de lois élargissant les droits des écoles catholiques subventionnées par l'État dans le Canada-Ouest.

Bien des habitants du Haut-Canada en viennent à penser qu'un pouvoir catholique français non réprimé menace leurs propres intérêts. De plus, le recensement de 1851-1852 révèle que le Canada-Ouest est maintenant le plus populeux, il est donc sous-représenté, tout en payant la plus grande part des impôts.

George Brown, l'énergique rédacteur en chef du puissant journal torontois, le Globe, est élu à l'Assemblée législative en tant que réformiste indépendant et se met en guerre pour que « justice » soit rendue au Canada-Ouest. En 1853, il propose la représentation selon la population afin que le Canada-Ouest ait le nombre de sièges qui lui revient. Si sa première tentative échoue, la question de la représentation selon la population (voir Représentation proportionnelle) déclenche cependant une lutte particulariste. Le Canada-Ouest la réclame pour vaincre la « domination française », tandis que les Canadiens français s'y opposent pour éviter d'être à nouveau submergés dans l'Union.

Émergence de Macdonald et Cartier

Le 22 juin 1854, le gouvernement Hincks et Morin est renversé, l'ancienne alliance réformiste s'étant effondrée sous le poids des tensions particularistes. Une nouvelle coalition (voir Gouvernement de coalition) libérale-conservatrice prend le pouvoir, regroupant les libéraux modérés de Hincks et de Morin et les forces conservatrices au nombre desquelles se distingue rapidement John A. Macdonald, un politicien de Kingston, dans le Canada-Ouest. Cette large coalition réussit à abolir les anciennes réserves du clergé ainsi que le régime seigneurial. Laissés en plan, les partisans de Brown, les Clear Grits et les rouges qualifient de « sans scrupule » cette association à tendance conservatrice.

Le coalition libérale-conservatrice repose en fait sur une entente fondamentale entre les principaux partis sur plusieurs points : le développement des chemins de fer et du commerce, le maintien de l'Union et la défense de la place des Canadiens français au sein de celle-ci. De plus, la coalition est vite dominée par deux partenaires d'envergure : John A. Macdonald, débonnaire mais brillant, et Georges-Étienne Cartier, redoutable dirigeant de parti et avocat montréalais du Grand Trunk. Ce sont eux qui, peu à peu, donnent forme au futur Parti conservateur.

Par ailleurs, Brown et les Clear Grits, jusque-là opposés, s'associent. Le 8 janvier 1857, un congrès du parti tenu à Toronto acclame la renaissance du Parti réformiste du Haut-Canada, quand les brownistes, les grits et quelques libéraux modérés, de retour sur la scène politique, prennent officiellement position en faveur de la représentation selon la population, de l'enseignement non confessionnel et de l'acquisition de la Terre de Rupert. Ce territoire attire depuis peu l'attention des hommes d'affaires de Toronto, désireux d'étendre vers l'ouest leur champ commercial, et des agrariens, avides de nouvelles terres à cultiver. Le parti browniste-grits qui en résulte raffermit considérablement le particularisme du Canada-Ouest, et le fait qu'il défend les droits des agriculteurs et qu'il refuse d'investir davantage dans les chemins de fer selon les voeux d'un gouvernement ruineux lui donnera un long avenir politique.

Union plus large de l’ANB sollicitée

Il s'ensuit une lutte incessante entre le conservatisme de Macdonald et de Cartier et le libéralisme des brownistes, vaguement associé avec le petit groupe des rouges du Canada-Est sous la direction d'Antoine-Aimé Dorion. En août 1858, un gouvernement dirigé par Brown et Dorion ne tient que deux jours (voir Double remaniement). De nouveau au pouvoir et poussés par Alexander Galt, important financier de Montréal qui s'est joint au gouvernement, les conservateurs se tournent vers l'union fédérale de l'Amérique du Nord britannique pour résoudre les problèmes du Canada. Les autres provinces n'y voient aucun intérêt, ce qui fait échouer le principe d'une fédération générale. En novembre 1859, lors d'un autre congrès des réformistes, Brown rallie les grits à l'idée d'une double fédération des Canadas (déjà suggérée par Dorion), qui est tout de suite refusée à l’Assemblée. Bien que les deux côtés aient accepté le principe de la fédération comme moyen d'échapper à la rupture particulariste, aucun d'eux n'est vraiment prêt à l'instaurer, et les querelles reprennent au sujet de la représentation selon la population.

En mai 1862, les forces de Macdonald et de Cartier sont battues en raison d'un coûteux projet de loi concernant la milice formulé en réponse aux tensions frontalières provoquées par la Guerre de Sécession. Un réformiste modéré, Sandfield Macdonald, tente de maintenir l'Union en imposant une double majorité, c'est-à-dire que les projets de loi gouvernementaux devront être approuvés par la majorité dans les deux parties de la Province. Malgré l'échec de ses tentatives, Sandfield reste en place jusqu'au début de 1864, quand John A. Macdonald revient au pouvoir, avant d'être battu trois mois plus tard. Les élections et les changements de gouvernements ne changent rien à l'équilibre des forces particularistes. En juin 1864, la province unie se trouve de toute évidence dans une impasse. C'est alors que Brown fait l'offre cruciale d'appuyer tout gouvernement désireux de reconstruire l'Union.

Création du Québec et de l’Ontario

Des négociations entre Macdonald, Cartier, Galt et Brown mènent rapidement à une entente visant à promouvoir une fédération générale et à y inclure le Nord-Ouest ou, en cas d'échec, une fédération des deux Canadas. Le premier objectif est couronné de succès. Brown et deux collègues libéraux se joignent au gouvernement, et la Grande Coalition entreprend de créer une fédération avec les autres colonies de l'Amérique du Nord britannique. Il en ressort un projet de Confédération et l'Acte de l'Amérique du Nord britannique de 1867.

Durant toute l'élaboration de ce projet, des représentants canadiens, en particulier Macdonald, joueront un rôle de premier plan. Lorsque la Confédération entre en vigueur, le 1er juillet 1867, l'époque de l'Union est révolue, mais peu s'en affligent devant ce que l'avenir leur promet. Avant qu'elle ne prenne fin, l’Assemblée législative avait approuvé en 1865 le projet de fédération avec des majorités tant du côté anglais que du côté français et, en 1866, il avait rédigé la constitution des futures provinces du Québec et de l'Ontario. La province unie a eu une vie bien remplie et fructueuse, et sa réalisation ultime réside dans la Confédération elle-même.