La Révolution tranquille est une période de changements rapides vécue par le Québec dans les années 1960. L'expression « Révolution tranquille », aussi colorée que paradoxale, est utilisée pour la première fois par un auteur anonyme dans le Globe and Mail. La province est, en 1960, une société urbaine hautement industrialisée et tournée vers l'extérieur, et le parti de l'Union Nationale, au pouvoir depuis 1944, semble de plus en plus anachronique. En effet, il conserve obstinément son idéologie conservatrice et défend sans relâche des valeurs traditionnelles dépassées.

Aux élections du 22 juin 1960, les libéraux mettent fin à l'emprise de l'Union nationale, s'appropriant 51 sièges et recueillant 51,5 % du vote populaire, alors que l'UN remporte 43 sièges et récolte 46,6 % des suffrages. Sous la direction de Jean Lesage, le Parti libéral du Québec élabore un programme résolument réformiste. Le thème central de la campagne électorale est illustré par le slogan libéral « C'est le temps que ça change ». Une classe moyenne émergente lutte pour avoir davantage de mainmise sur les ressources économiques du Québec, et l'on tente de redéfinir le rôle et l'identité de la société francophone du Canada, ce qui n'est pas sans créer son lot de division.

Réformes du gouvernement Lesage

En deux ans, le gouvernement Lesage réussit à mener à bien et à amorcer un grand nombre de réformes, notamment la mise sur pied d'un système d'hôpitaux publics (1961), la création des ministères des Affaires culturelles et des Affaires fédérales-provinciales (1961) et la fondation de la Société générale de financement (1962). Tout est scruté, tout fait l'objet de discussions. Une nouvelle ère de débats commence. Le gouvernement s'attaque au favoritisme politique et modifie la carte électorale de façon à ce que les régions urbaines soient mieux représentées. Afin de diminuer l'importance des caisses électorales occultes, il limite les dépenses électorales. Il abaisse aussi l'âge du droit de vote de 21 à 18 ans. Lesage tente de renflouer le trésor public en présentant un budget provincial stimulant et en augmentant les emprunts. De l'exercice 1960-1961 à celui de 1966-1967, le budget passe de 745 millions à 2,1 milliards de dollars. La croissance spectaculaire de la fonction publique et le rôle considérablement accru de l'État dans la vie économique, sociale et culturelle de la province déclenchent des forces dont l'action aura des répercussions considérables. Par exemple, le rôle de l'Église catholique dans la société diminue drastiquement, la population francophone du Québec devient de plus en plus prospère et sensible à des questions d'identité nationale et collective.

Les pressions exercées par la génération issue du baby-boom, qui a alors atteint l'adolescence, provoquent une situation dramatique et menacent un système scolaire public par ailleurs déficient. Le gouvernement adopte de nouvelles lois en matière d'éducation et met sur pied une Commission d'enquête sur l'éducation présidée par MgrAlphonse-Marie Parent. Dans le rapport Parent, publié en 1964, la Commission s'attaque à l'ensemble du système. En recommandant la création d'un ministère de l'Éducation, elle remet en question le rôle de l'Église catholique, qui domine le réseau des écoles publiques francophones. L'Église s'oppose aux recommandations du rapport, mais sans succès. Le rapport Parent contribue grandement à la création d'un système scolaire unifié, démocratique, moderne et accessible à tous.

La volonté de modernisation est également évidente dans le domaine social. Après son accession au pouvoir, le gouvernement décide de participer au programme fédéral-provincial d'assurance-hospitalisation. En 1964, il introduit trois ensembles de réformes législatives : une révision complète du Code du travail; la Loi 16, qui modifie le statut légal de la femme mariée, auparavant le même que celui d'un mineur; et la création d'un régime de retraite.

« Maîtres chez nous » : nationalisme économique

Dans le domaine de l'économie, la plus impressionnante réalisation du gouvernement est la nationalisation des compagnies d'électricité privées, idée mise de l'avant en 1962 par René Lévesque, alors ministre des Richesses naturelles. Le gouvernement décide de faire de cette question un enjeu électoral, et le 14 novembre 1962, les libéraux remportent les élections grâce à leur plate-forme pour la nationalisation de l'énergie, avec 56,6 % des voix et 63 sièges. En 1963, toutes les entreprises d'électricité privées sont nationalisées. Par conséquent, Hydro-Québec (établie en 1944) devient l'une des plus importantes sociétés d'État en Amérique du Nord. Les francophones peuvent dorénavant travailler entièrement en français et ainsi développer des compétences techniques, scientifiques et administratives. La francisation a aussi lieu dans les domaines de l'éducation, du bien-être social et de la santé, de même qu'au sein des différents départements du gouvernement et de l'administration.

L'unification des tarifs d'électricité dans l'ensemble de la province, la coordination des investissements dans ce secteur clé, l'intégration du système, le soutien à l'industrialisation, la garantie pour l'économie du Québec de profits résultant d'une politique d'achat de l'électricité au Québec et la francisation du secteur figurent parmi les nombreux objectifs poursuivis. Non seulement Hydro-Québec réalise-t-elle la plupart de ces objectifs, mais elle devient également un symbole de réussite et une source de fierté pour les Québécois. La création, en 1965, de la Caisse de dépôt et placement du Québec constitue une autre réussite remarquable. Cette caisse est chargée d'administrer l'actif du Régime des rentes du Québec, qui ne tarde pas à atteindre plusieurs milliards de dollars.

La philosophie exprimée par le slogan « Maîtres chez nous », dont s'inspire le gouvernement dans ses réformes, influe sur les Relations fédérales-provinciales. Le gouvernement Lesage exige une révision de la politique fédérale et remporte une victoire éclatante à la suite d'une orageuse conférence des premiers ministres en 1964. Après avoir initialement demandé au gouvernement fédéral davantage de financement, Lesage contraint celui-ci d'accepter que le Québec se retire de plusieurs programmes à coûts partagés et de le dédommager sur le plan fiscal. Le fait que la province soit la seule à obtenir le droit de se retirer de plus de 30 programmes soulève la question de son statut particulier. En 1964, afin peut-être de calmer les inquiétudes du Canada anglais et de faire preuve de bonne volonté, Lesage donne son accord à la proposition de rapatrier et d'amender la Constitution selon des méthodes connues sous le nom de formule Fulton-Favreau. Cette formule permettrait au gouvernement d'apporter des amendements à la Constitution avec l'appui de deux tiers des provinces. Cependant, en raison des violentes réactions de différents groupes nationalistes de la province, Lesage doit retirer son appui et se dissocier des autres gouvernements qui ont accepté la formule.

Tensions fédérales-provinciales

Le gouvernement du Québec cherche aussi à se créer des liens diplomatiques à l'étranger. En 1961, il met sur pied des maisons du Québec à Paris, à Londres et à New York. Toutefois, lorsque le Québec exprime son intention de signer des accords culturels et éducatifs avec la France, Ottawa intervient, affirmant qu'il ne peut y avoir qu'un seul interlocuteur avec les pays étrangers.

Ces disputes fédérales-provinciales suscitent une réflexion quant à la place du Québec et des Canadiens français dans la Confédération. En 1965, notamment, la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme affirme que le Canada, sans en être parfaitement conscient, traverse la plus grande crise de son histoire et que le Québec est à l'origine de cette crise. Le nationalisme canadien-français, de plus en plus lié aux Québécois, s'en trouve exacerbé. Le nombre de groupes séparatistes augmente. Quelques-uns adoptent une attitude beaucoup plus extrême, et le front de libération du Québec se tourne vers le terrorisme.

D'autres francophones, de leur côté, s'inquiètent de cette poussée nationaliste. Parmi ceux-ci, on retrouve Jean Marchand, Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau, qui rejoignent les rangs du Parti libéral fédéral et sont élus à la Chambre des communes en 1965.

Vers la fin des années 1960, ceux qu'on appelle les « trois colombes » sont recrutés par le Parti libéral du premier ministre Lester B. Pearson afin d'augmenter la participation francophone au sein du gouvernement fédéral et d'aider Ottawa à éviter des disputes potentiellement dangereuses avec les partis politiques et le gouvernement du Québec, qui sont de plus en plus nationalistes et même indépendantistes.

Lorsque les libéraux du Québec reviennent devant l'électorat, en 1966, ils pensent être réélus, mais l'Union nationale, qui a renouvelé son image, s'attire la faveur des conservateurs et des nationalistes insatisfaits et celle des créditistes fédéraux. Le Parti créditiste conserve une base solide dans les régions rurales qui n'ont presque pas été touchées par la Révolution tranquille. Le 5 juin, l'Union nationale remporte 56 sièges contre 50 pour les Libéraux. Ceux-ci obtiennent cependant 47 % du vote populaire, tandis que les unionistes, dirigés par Daniel Johnson, n'en reçoivent que 41 %.

À la fin des années 1960, le gouvernement fédéral de Trudeau propose une stratégie en deux temps pour améliorer les relations entre le Canada et le Québec. La politique du bilinguisme officiel est mise en place pour encourager et augmenter la participation francophone dans toutes les institutions nationales. Puis, afin de garantir les droits et libertés individuels des deux communautés linguistiques officielles du pays, une nouvelle Constitution, qui comprend une Charte des droits et libertés de la personne, est élaborée. Le premier objectif est atteint en 1969, avec l'adoption de la Loi sur les langues officielles. Le deuxième objectif est atteint avec la Loi constitutionnelle de 1982 (voir Rapatriement de la Constitution), qui inclut une Charte des droits et libertés et une formule générale qui permet les amendements avec l'accord de sept provinces représentant plus de 50 % de la population.

La Révolution tranquille demeure le principal point de référence des gouvernements québécois depuis la perte du pouvoir par les libéraux en 1966. C'est un événement d'envergure qui distingue la structure sociopolitique du passé du paradigme postrévolutionnaire.