Une fois reconstruit les édifices du Parlement canadien à la suite d'un incendie qui l'avait détruit pendant la Première Guerre mondiale, on installe dix plaques de pierre juste au-dessus de l'entrée de la tour de la Paix, dont neuf portent les armoiries des provinces et une, encore vierge, attend le moment où Terre-Neuve fera partie du Canada.

Le 1er avril 1949, dans le cadre d'une cérémonie officielle, le premier ministre Louis Saint-Laurent donne le premier coup de burin dans la pierre lisse de cette plaque. À 23 h 59, la nuit précédente, Terre-Neuve est devenue une province canadienne.

Aux côtés de Saint-Laurent se trouve un Terre-Neuvien, F. Gordon Bradley, qui vient de prêter serment en tant que membre du cabinet canadien. « Désormais, nous sommes tous canadiens », a-t-il déclaré.

Pourtant, la décision des Terre-Neuviens de se joindre à la Confédération est en porte-à-faux avec leur histoire. Ils forment un peuple fier qui, de nombreuses décennies auparavant, a choisi de vivre à côté du Canada, plutôt qu'en son sein. Les deux pays ont obtenu leur autonomie gouvernementale sous la Couronne britannique, Terre-Neuve surveillant toutefois les intentions du Canada avec méfiance, alors même que les liens qui les unissent deviennent de plus en plus étroits.

Le première ministre Louis S. St. Laurent et l'honorable A.J. Walsh se sont serré la main (avec la permission des Archives nationales du Canada).

Les Terre-Neuviens vivent « dans le danger et l'isolement » [trad.], pour reprendre les mots célèbres de l'historien Peter Neary, avec une population peu nombreuse et dispersée, et une économie de ressources extrêmement vulnérable.

La Grande Crise des années 1930 frappe durement Terre-Neuve. Elle est obligée de s'en remettre humblement à la Grande-Bretagne. En échange de garanties économiques, elle abandonne son indépendance et accepte une administration sous contrôle britannique, appelée une « Commission de gouvernement ».

Cette situation devient difficile à supporter à la longue, surtout quand Terre-Neuve connaît un regain d'optimisme et de prospérité à la suite de la Seconde Guerre mondiale.

Les Terre-Neuviens doivent décider de leur futur - feront-ils leur chemin seuls, avec la Grande-Bretagne ou au sein de la Confédération canadienne? De juin 1946 à janvier 1948, une Convention nationale élue débat avec passion de ces options.

La Grande-Bretagne ne cherche pas à agrandir son empire et le Canada aimerait bien que Terre-Neuve se joigne à la Confédération. Les deux pays collaborent donc étroitement en coulisses pour que Terre-Neuve s'unisse au Canada.

Mais les Terre-Neuviens ne partagent pas nécessairement les objectifs des Canadiens et des Britanniques. Deux camps politiques apparaissent : d'un côté ceux qui veulent se joindre à la Confédération canadienne, dirigés par Bradley et Joseph ( « Joey ») Smallwood, et de l'autre, une coalition disparate qui préfère un retour à l'autonomie, dans laquelle figurent Peter Cashin, qui parle de l'union avec le Canada comme d'un « acte digne de Judas », et Chesley Crosbie, le défenseur d'une union économique avec les États-Unis.

Un référendum a lieu le 3 juin 1948. Les électeurs doivent faire leur choix entre l'union avec le Canada (la Confédération), le gouvernement responsable et le maintien de la Commission de gouvernement. Les deux premières propositions se partagent 85 % des voix, le gouvernement responsable menant par seulement 4 points.

Comme aucun des camps n'a obtenu la majorité requise, il faut à nouveau choisir, cette fois entre la Confédération et le gouvernement responsable, lors d'un second tour de consultation populaire, tenu le 22 juillet. Ralliant les voix de la plupart de ceux qui étaient en faveur de la Commission de gouvernement lors du premier tour, la Confédération l'emporte par une faible majorité, et obtient 78 323 voix (52,34 pour cent) contre les partisans du gouvernement responsable qui récoltent 71 344 voix (47,66 pour cent).

Les relations étroites que Terre-Neuve a construites avec le Canada pendant la guerre sont un des grands arguments des défenseurs de la Confédération. Le journaliste Ewart Young écrit : « C'est étonnant de voir à quel point cette communauté insulaire est déjà 'canadianisée'. »

Le principal défenseur de la Confédération, Joey Smallwood, doit néanmoins surmonter des préjugés profondément ancrés contre l'union politique. Celle-ci soulève de violentes réactions, raconte Young, qui « se propagent comme des plaies de lépreux ».

Animateur de radio expérimenté et orateur envoûtant, Smallwood mène une campagne près du peuple. Il promet que les prestations sociales canadiennes vont mettre un terme à la précarité économique des Terre-Neuviens. « Si vous n'êtes pas millionnaire, les exhorte-t-il, votez pour la Confédération. »

L'œuvre impérissable de Smallwood, d'après son biographe, Richard Gwyn, consiste à avoir convaincu un pays de renoncer à son statut de nation, volontairement et démocratiquement.

En avril 1949, les Terre-Neuviens deviennent canadiens dans le calme et la résignation, sans trop d'attentes irréalistes. Il y a de petites célébrations qui se tiennent dans les hameaux isolés, fiefs pro-Canada, alors que dans la capitale, St. John's, dont les deux tiers des habitants ont voté pour l'autonomie, on porte des cravates noires et on met quelques drapeaux noirs en berne pour témoigner silencieusement de la fin des espoirs d'un pays indépendant.

Dès lors, avec l'ajout de Terre-Neuve et du vaste territoire qu'est le Labrador, le Canada est plus étendu que toute l'Europe. Le rêve des fondateurs du pays, celui d'une nation s'étendant d'un océan à l'autre, est enfin réalisé.