Un des plus importants événements méconnus de l’histoire canadienne se produit en septembre 1841, lors d’une fête annuelle doublée d’une cérémonie d’illumination au Temple de Sharon, lieu de rencontre des Enfants de la paix. William Warren Baldwin y cède officiellement sa nomination à l’Assemblée élue du Canada-Ouest (de nos jours, en Ontario), recommandant à sa place Louis-Hippolyte LaFontaine, politicien et avocat du Canada-Est (correspondant aujourd’hui au Québec).

Ce soir-là, la nomination d’un politicien francophone dans la moitié anglophone de la colonie conduit à la mise en place d’un gouvernement responsable au Canada, soit un gouvernement responsable envers le peuple qui l’a élu et qu’il représente. Pour une raison quelconque, cet événement ne jouit pas de la renommée qui lui incombe, compte tenu de son legs et son importance historiques.

La même chose peut être dite du Temple de Sharon, construit en 1832 par les Enfants de la paix, une branche des quakers, juste au nord de Newmarket, au Haut-Canada (de nos jours, en Ontario). Bien qu’il ait été désigné comme lieu historique national, sa valeur historique ne fait pas autant partie de la tradition canadienne que, par exemple, les plaines d’Abraham ou Province House, à Charlottetown. Mais le temple, l’un des rares monuments toujours en place pour témoigner des fondations démocratiques du Canada, a été construit pour incarner les valeurs d’une société autonome fondée sur la coopération, l’équité et l’égalité démocratique. La conception carrée du bâtiment, notamment, traduit la volonté du groupe de traiter des choses d’une manière équitable, tandis que les grandes portes de chaque côté démontrent que tous et toutes y pénètrent «sur un pied d’égalité ».

Tout ce que les réformateurs d’alors souhaitent est de conclure un marché équitable, chose qu’ils savent possible au Temple de Sharon.

Baldwin, LaFontaine et le mouvement de réforme

Les deux principaux réformateurs de cette époque, Louis-Hippolyte LaFontaine et Robert Baldwin, le fils de William Warren, font leur entrée dans l’âge adulte à un moment où le Canada est gouverné par le gouverneur général. Bien que des assemblées élues existent, le gouvernement est alors dirigé par un groupe de membres de l’élite nommés au Conseil exécutif. Connu comme le Family Compact, ou la clique du Château au Bas-Canada, ce groupe fait l’objet de pressions par un groupe croissant de réformateurs dans les années 1830, qui exigent que l’exécutif soit responsable devant le parlement élu.

Une dépression économique règne alors au milieu de ces tensions politiques, et elle est particulièrement ressentie dans les milieux ruraux du Haut et du Bas-Canada, où les agriculteurs subissent les contrecoups d’une série de mauvaises récoltes. Les tensions entre les réformateurs et laclique du Château au Bas-Canada sont particulièrement aiguës, étant donné lesdimensions linguistiques et religieuses qui s’y ajoutent (voir Relations francophones-anglophones).

Fils bien instruit d’un homme riche, Robert Baldwin devient à un jeune âge un avocat doué, reconnu pour son aptitude à construire de grands arguments convaincants. Il finit par attirer l’attention du mouvement réformiste, dont fait partie son père.

Les réformateurs sont alors un groupe diversifié comptant notamment parmi ses membres la famille Baldwin, William Lyon Mackenzie et Egerton Ryerson. Ensemble, ils s’opposent au Family Compact. Plus près d’un bloc ou d’un mouvement que d’un parti politique, ils ont parfois des idées très différentes sur le changement politique et la façon de le susciter. En 1828, ils parviennent tout de même à constituer une majorité à l’assemblée élue, et obtiennent l’engagement de Robert Baldwin.

Louis-Hippolyte LaFontaine voit le jour sur les rives du Saint-Laurent de parents habitants. À l’âge d’à peine six ans, son père meurt subitement, forçant sa mère à se remarier rapidement. À 13 ans, il est admis au pensionnat du Collège de Montréal, où il excelle. Il est admis au barreau à l’âge de seulement 21 ans. Quelques mois plus tard, il est élu comme candidat du Parti canadien à Terrebonne, une circonscription au nord de Montréal. Bien qu’initialement disciple de Louis-Joseph Papineau, il finit par se méfier de l’aile plus radicale du mouvement, et se montre modéré pendant et après les Rébellions de 1837-1838.

Rébellions de 1837-1838

Robert Baldwin et Louis-Hippolyte LaFontaine s’opposent tous deux à la violence et aux membres radicaux des mouvements réformistes qui mènent à la rébellion ouverte. Au Bas-Canada, les rébellions se soldent par la mort de 300 personnes (voir Rébellion du Bas-Canada). Au Haut-Canada, la révolte est moins violente, mais ses dirigeants, dont William Lyon Mackenzie, sont tout aussi dévoués que leurs homologues francophones dans leurs demandes de réforme démocratique (voir Rébellion du Haut-Canada).

William Lyon Mackenzie entretient des relations amicales avec les Enfants de la paix et leur fondateur, David Willson. Ceux-cil’ont auparavant aidé à obtenir un siège à York (Toronto), tandis que Hugh Willson, le fils de David, est à ses côtés lors de la tragique marche armée depuis la taverne de Montgomery, en décembre 1837. Il s’en trouve emprisonné pendant près d’un an. (Voir Une rébellion de courte durée.)

Nommé au Conseil exécutif en 1836, Robert Baldwindéfend nombre de rebelles en justice. Deux d’entre eux, Samuel Lount et Peter Matthews, sont reconnus coupables et pendus pour trahison par le même conseil. (La famille du premier est membre des Enfants de la paix. Le Temple de Sharon a par ailleurs dans sa collection une hache et deux pièges à ours fabriqués par Samuel Lount, ainsi qu’un fauteuil ayant appartenu à sa femme, Elizabeth.)

De nombreux historiens voient dans les rébellions une effusion de sang inutile. Malgré l’échec de l’une comme de l’autre, les historiens ont tendance à convenir qu’elles ont ouvert la voie à des changements politiques plus prudents.

Établissement du gouvernement responsable

Dans le sillage de la crise, lord Durham, nommé gouverneur général, demande d’enquêter sur les griefs coloniaux. Selon lui, le problème est que le Canada représente « deux nations en guerre au sein d’un même État ». Sa principale recommandation est donc de réunir les Canadas afin d’assimiler les Canadiens français (voir Rapport Durham; Acte d’Union).

Durham recommande également la mise en œuvre du gouvernement responsable. Mais si la Grande-Bretagne accepte d’unir le Haut et le Bas-Canada, les renommant respectivement Canada-Ouest et Canada-Est au sein de la nouvelle appellation de Province du Canada, elle ne donne pas suite à la demande de gouvernement responsable. La réforme démocratique provient plutôt d’un partenariat politique entre les dirigeants francophones et anglophones.

Des obstacles doivent toutefois être surmontés. Bien que les deuxrégions soient représentées de manière égale à l’Assemblée législative, le Canada-Ouest anglophone est doté d’une population bien moindre, ce qui signifie que les Canadiens français sont sous-représentés. En conséquence, des sections distinctesse forment à l’intérieur du même cadre politique, fractionnant le gouvernement le long de démarcations culturelles.

Les Canadiens français comprennent vite que l’Union leur nuit. Louis-Hippolyte LaFontaine voit la situation d’un autre œil, percevant qu’une alliance avec les réformistes anglophones fournirait aux Canadiens français le moyen d’obtenir un gouvernement responsable. Il se montre ainsi réceptif à une proposition de Francis Hincks.

Ce dernier, journaliste de Toronto et habile stratège politique, soutient alors la campagne de Robert Baldwin pour le gouvernement responsable. Bilingue, le mouvement réformiste canadien-français lui est familier. Il tend d’abord la main à Louis-Hippolyte LaFontaine dans une lettre datée d’avril 1839, dans laquelle il n’y va pas par quatre chemins : si vous désirez une nation canadienne-française, écrit-il, « l’union représente votre ruine ». Mais si vous souhaitez plutôt des « institutions libérales et des leviers économiques, l’union vous donnera […] tout ce que vous désirez, un parlement uni disposant d’une immense majorité réformiste ».

Il ne s’agit pas d’un ultimatum : Francis Hincks sait parfaitement qu’il s’adresse à un homme politique aux convictions proches des siennes. « Si nous faisons équipe en tant que Canadiens, écrit-il à Louis-Hippolyte LaFontaine, pour promouvoir le bien-être des Canadiens de tous les horizons, il ne fait aucun doute que sous la nouvelle constitution proposée par lord Durham, le seul parti à souffrir serait celui des bureaucrates».

Un partenariat aux proportions bibliques

Devenant vite proches amis, Robert Baldwin et Louis-Hippolyte LaFontaine amorcent une correspondance qui durera jusqu’à la fin de leur vie. D’aucuns les surnomment lesDavid et Jonathan de la politique canadienne, en référence aux deux rivaux de la Bible issus de différentes tribus qui finissent par établir une profonde amitié platonique.

Louis Hippolyte LaFontaine a alors 34 ans, tandis que Robert Baldwin en a 38. Ni l’un ni l’autre n’est bavard ou grand orateur. Mais selon John Ralston Saul, l’un des auteurs les plus en vue sur le sujet, « ils étaient des introvertis entraînés dans la sphère publique par leurs idées ».

Dans une société alors profondément divisée, cette amitié d’autant plus remarquable symbolise l’établissement de ponts, d’une coopération et d’un consensus. La question n’était pas de savoir si ces deux hommes pouvaient parvenir à un gouvernement responsable, selon Saul, « mais s’ils pouvaient imaginer et réaliser le genre de société dans laquelle le concept de gouvernement responsable signifierait quelque chose ». Saul avance que cela n’aurait été possible qu’en ancrant leur approche dans l’accommodement culturel.

Le processus prend naturellement du temps. Mais quand Louis-Hippolyte LaFontaine retire sa candidature dans sa circonscription du Canada-Est en raison des violents efforts de l’Ordre d’Orange visant à empêcher les électeurs francophones de voter, Robert Baldwin lui offre immédiatement un siège dans le Canada-Ouest, dans la 4e circonscription de York, où son père, William Warren, a été nommé. Ce dernier est heureux de céder sa place à Louis-Hippolyte LaFontaine,et ensemble ils font campagne.

Le symbolisme de la nomination d’un Canadien français à un siège du Canada-Ouest n’échappe pas auxEnfants de la paix, qui publientcette annonce dans le journal local : « Montrons au monde notre désapprobation des élections obtenues par les émeutes, et des mesures parlementaires qui refusent d’accorder une justice impartiale à tous les représentants du Canada ». En d’autres termes, ils disent haut et fort à la branche non élue du gouvernement qu’ils se réservent le droit de choisir leurs propres candidats, et ce, sans violence ni intervention gouvernementale.

Plus tard, Louis-Hippolyte LaFontaine rend la faveur. À la suite de la défaite de Robert Baldwin dans la circonscription d’Hastings en octobre de cette année-là, en raison d’une foule de l’Ordre d’Orange qui lui bloque l’accès, ainsi qu’à ses partisans, aux bureaux de vote, Louis-Hippolyte LaFontaine l’aide immédiatement à obtenir un siège à Rimouski, une circonscription profondément francophone du Canada-Est.

Des années plus tard, en 1848, les réformistes remportent une victoire écrasante aux élections et forment le gouvernement. Le gouvernement responsable se manifeste clairement lorsqu’un cabinet entièrement réformiste entre en fonction, Louis-Hippolyte LaFontaine et Robert Baldwin faisant office de co-premiers ministres. Il s’agit alors d’un grand moment parlementaire : le parti élu à la majorité contrôle désormais le cabinet, après avoir démontré triomphalement qu’il pouvait « traiter des choses ouvertement ».

Voir aussi L’amitié à la base du gouvernement responsable.