Jim Garrard fonde le Theatre Passe Muraille à Toronto en 1968. Basée au Rochdale College, la compagnie est la plus grande « université libre » d'Amérique du Nord de l'époque et une résidence d'étudiants radicaux. Elle a pour but de faire tomber les barrières entre le public et les artistes. Elle fait ressortir l'aspect événementiel du théâtre et devient la première compagnie de « théâtre alternatif » du Canada. D'ailleurs, aujourd'hui encore, elle demeure fidèle à ses racines alternatives, autant dans la production de théâtre canadien provocateur que dans son rôle de « nourrice » de jeunes compagnies et artistes.

En 1969, le Theatre Passe Muraille devient célèbre avec la présentation, au Central Library Theatre, de Futz, une pièce d'avant-garde de Rochelle Owens mettant en scène un fermier qui scandalise une petite ville rurale américaine en entretenant des rapports sexuels avec un porc apprivoisé. Des accusations de grossière indécence sont portées contre les producteurs, le metteur en scène, les comédiens et l'équipe du plateau. Cela donne lieu à quatre condamnations qui sont finalement annulées. Garrard déménage avec la compagnie dans une salle paroissiale, au 11, Trinity Square, et produit des pièces comme The Maids de Jean Genet (v.f. Les Bonnes) et Home Free de Lanford Wilson, mettant toutes les deux en vedette la jeune Kate Nelligan.

Après une crise financière - le Theatre Passe Muraille en traverse plusieurs - Garrard démissionne en 1969 et, de 1969 à 1971, Martin Kinch dirige le « triumvirat artistique » qu'il forme avec John Palmer et Paul Thompson avant de passer le flambeau à Thompson, en 1972.

Ouvertement nationaliste et novatrice, la compagnie de Thompson attire des artistes et des auteurs dramatiques talentueux, comme John Gray, Carol Bolt, Rick Salutin, Hrant Alianak, Saul Saul Rubinek, Nick Mancuso et Louis Del Grande. Dans des spectacles commeDoukhobors (1971), Thompson met au point une forme d'écriture dramatique basée sur la coopération des comédiens et connue sous le nom de création collective. Mentionnons d'autres spectacles remarquables du même genre : The Farm Show (1972), 1837: The Farmers's Revolt (1973), écrits avec Salutin, et I Love You, Baby Blue(1975). Ses scènes de nudité et sa critique cinglante des normes morales font de I Love You, Baby Blue une pièce à la fois controversée et populaire. Cela permet à la compagnie d'acheter le bâtiment où elle loge aujourd'hui : une ancienne boulangerie et manufacture de chandelles située au 16, avenue Ryerson.

Sous la direction de Thompson et des directeurs artistiques qui lui succèdent, le Theatre Passe Muraille est en mesure d'offrir de l'espace à un prix abordable à de jeunes compagnies théâtrales novatrices comme Buddies in Bad Times, Necessary Angel, Nightwood Theatre et Videocabaret. Elle présente aussi de nombreuses pièces canadiennes déterminantes, dont The Blues (1976) d'Alianak,18 Wheels (1977) de Gray, Maggie and Pierre (1979) de Linda Griffiths et The Crackwalker (1980) de Judith Thompson. Paul Thompson prend sa retraite en 1982. Clarke Rogers lui succède et s'engage à son tour à continuer à présenter de nouvelles œuvres canadiennes. Bien que leur qualité varie, quelques dramaturges intéressants sont mis en vedette, notamment Sally Clark et Brad Fraser. Linda Griffiths continue à remporter du succès avec les nouvelles pièces O.D. On Paradise (1983) etJessica (1986). De 1984 à 1988, Griffiths y est directrice artistique associée et elle y revient comme auteur en résidence en 1995 avec sa pièce The Duchess: a.k.a. Wallis Simpson (1998).

Rogers démissionne en 1987 et Brian Richmond, le nouveau directeur artistique, connaît quelques succès publics avec Fire (1989) de Paul Ledoux et David Young, Rigoletto (1990) de Michael Hollingsworth, Don Horsburg et Deanne Taylor, Lilies de Michel Marc Bouchard, ainsi que l'adaptation réalisée par James W. Nichol de The Stone Angel (v.f. L'Ange de pierre; 1991) de Margaret Laurence.

Richmond quitte son poste après la saison 1990-1991 et Layne Coleman, qui a joué au théâtre dans les années 1970 et y a été directeur artistique associé quand Rogers le dirigeait dans les années 1980, devient le directeur artistique intérimaire. Il travaille avec le directeur général Colin Rose pour sauver la compagnie victime d'une grave crise financière en aidant à mener une campagne de financement qui collecte 440 000 $. Productrice artistique de 1992 à 1997, Susan Serran réitère l'engagement du Passe Muraille de présenter de nouvelles œuvres tout en mettant fortement en évidence son activisme politique. Parmi les grandes productions des cinq années pendant lesquelles Serran occupe son poste, mentionnonsThe Last Supper (1994), produit en association avec le DNA Theatre et Platform 9, Still The Night (1996), de Theresa Tova, et une reprise dePossible Worlds (1997), déjà récompensé par le Prix du Gouverneur général à John Mighton.

Coleman revient encore comme directeur artistique par intérim en 1997 et remonte 1937: The Farmers' Revolt, de Salutin et du Passe Muraille, pour souligner le 30e anniversaire de la compagnie et le 25e de la pièce. Quand il accepte son mandat de deux ans en 1998, il précise sa philosophie dans une note biographique du Toronto Star : « À son meilleur, le Passe Muraille a toujours été vivant, et même dangereux. Je sais que ça ne plaît pas à tous. Certains aiment que l'art soit rigoureusement contrôlé, manipulé et poli... De plus en plus, je veux traiter le théâtre comme une galerie où divers artistes viennent présenter leurs œuvres. Je veux que nous nous parlions par le biais de l'œuvre plutôt que dans de longues réunions sur la dramaturgie et la recherche de la structure d'une pièce parfaite. »

À la fin des années 1990, le Theatre Passe Muraille se trouve encore en déficit. Serran et Taylor quittent leur poste et Geddes Poole prend les commandes à la direction générale au début de la saison 1997-1998. Dorénavant, Coleman est le seul metteur en scène résident du théâtre.

Sous la direction de Coleman, la saison 1998-1999 amène deux succès exceptionnels, The Drawer Boy de Michael Healy, pièce librement inspirée de la création de The Farm Show, et Aurash, une fable persane traduite et adaptée par Soheil Parsa et Brian Quirt. La pièce de Healey est montée de nouveau la saison suivante et son succès convainc Coleman de demeurer à la direction artistique, poste qu'il occupe jusqu'à sa retraite à la fin de la saison 2006-2007. En 2002, In the Wings reçoit des éloges de la critique tout comme une adaptation du dernier roman de la femme (décédée) de Coleman, la journaliste et auteure Carol Corbeil, qui offre une mise en scène alternative d'Hamlet (le Theatre Passe Muraille a présenté cette pièce de Shakespeare en 1983 avec Coleman dans le rôle-titre). Après avoir été présentée en première en 2001 au Toronto Fringe Festival, Da Kink in My Hair, la pièce de trey anthony, fait sensation en 2004 et atteint des records de vente. Les coproductions font maintenant partie de la programmation de chaque saison : Carlos Bulosan Theatre, Obsidian Theatre, Modern Times Stage Company et Cahoots Theatre sont parmi les groupes qui partagent la scène principale ou secondaire de la compagnie.

Malgré cela, les difficultés financières du Theatre Passe Muraille empirent et il a recours à des moyens inventifs pour ramener la prospérité. Une tentative de produire du théâtre d'été avec Regent Theatre de Picton, en Ontario, périclite dès le deuxième été quand le groupe de Picton cesse ses activités en juillet 2004. Cette année-là, la compagnie s'associe avec Bell Canada, qui fournit des services de billetterie à des organisations artistiques de Toronto. En 2006, la compagnie offre ses premières conférences d'artistes universitaires en rapport avec deux pièces présentées à la scène principale : Collective Beginnings, Alternative Creations, qui est dérivée de The Rochdale Project, et The Shipping of Souls and the Reception of Cultures , en lien avec The Sheep and the Whale de 2007.

À la fin de 2006, dans une saison qualifiée de serrée, simple et rationalisée de trois pièces principales, la compagnie se trouve en face d'une dette de 500 000 $, près de la moitié de son budget annuel de fonctionnement. Le conseil qualifie encore publiquement la situation de critique. Coleman annonce sa démission, qui doit entrer en vigueur à la fin de la saison, et Rose, revenu au poste de directeur général pour aider le théâtre, se prépare à partir. La compagnie engage un nouveau directeur artistique et décide que The Drawer Boy ouvrira sa 40e saison en 2007-2008 (on dit que c'est la pièce la plus produite en Amérique du Nord l'année précédente). La situation fait les manchettes quand la Ville de Toronto achète le bâtiment de l'avenue Ryerson où se trouve la compagnie pour 1,2 million de dollars et le loue à un groupe de gestion à but non lucratif qui le sous-loue à la compagnie pour un loyer annuel de 2 $ et des frais d'entretien de 20 000 $. La Ville admet ainsi que la dette est devenue un handicap qui doit être allégé et que, sans cette aide, la compagnie aurait été forcée de cesser ses activités.