« Jamais peste ne fut si fatale, si horrible », écrit Edgar Allan Poe au sujet de la variole, aussi appelée petite vérole. « Son avatar, c'était le sang, la rougeur et la hideur du sang. C'était des douleurs aiguës, un vertige soudain, et puis un suintement abondant par les pores, et la dissolution de l'être. Des taches pourpres sur le corps, et spécialement sur le visage de la victime, la mettaient au ban de l'humanité, et lui fermaient tout secours et toute sympathie. » En mars 1885, ce fléau envahit Montréal.

Il arrive par le train de Chicago. Un conducteur du Grand Trunk Railway, George Longley, entre dans la gare Bonaventure fébrile et couvert d'éruptions inquiétantes sur les mains, le visage, le torse et les bras. Comme Longley est protestant, il est rapidement emmené à l'Hôpital général de Montréal, où le médecin résident diagnostique la variole et refuse son admission!

Ce croquis intitulé : " Épidémie de variole à Montréal " par Robert Harris, montre la violence avec laquelle la police sanitaire isolait les malades atteints de variole de la population (avec la permission de la New York Public Library).

Quand le patient se présente lui-même à la porte de l'ancien Hôtel-Dieu, une religieuse vient prendre son nom. « Pourquoi n'êtes-vous pas allé à l'hôpital anglais avec votre maladie? », lui demande-t-elle. « J'y ai été, mais on m'a refusé », répond Longley. Et elle de l'accueillir en ces mots : « Alors nous sommes contents de vous avoir ici. »

Longley survit, mais sa literie infecte Pélagie Robichaud, une Acadienne qui travaille à la buanderie. Elle meurt le 1er avril, suivie de près par sa sœur Marie.

À la mi-avril, la variole s'est emparée de l'hôpital et ne peut être contenue. Le ministère de la Santé fait alors une erreur catastrophique. Il renvoie tous les patients qui ne semblent pas malades. Bien sûr, beaucoup en sont au stade de l'incubation de la maladie et ils répandent largement le virus dans Montréal.

La variole est une des maladies les plus contagieuses et les plus détestables à avoir menacé l'humanité. Or, le plus tragique dans l'épidémie de Montréal, c'est qu'elle aurait pu être évitée. Le vaccin antivariolique, mis au point par Edward Jenner en Angleterre en 1796, est si répandu et si efficace que tout le monde croit que la maladie a été éradiquée.

Malheureusement, les Canadiens français se méfient de la vaccination. Ils l'associent aux chirurgiens britanniques. Vivant souvent dans des logements délabrés, sales et surpeuplés des quartiers les plus pauvres de la ville, ils acceptent mal qu'on tente de les aider et de maîtriser la maladie. Ils sont décontenancés par les discours contre la vaccination et les défenseurs de l'homéopathie, qui considèrent la vaccination comme du « charlatanisme », voué à « l'empoisonnement de nos enfants ».

Pendant ce temps, Montréal se taille dans le monde entier la réputation de ville de la peste, à éviter à tout prix, comme les villes espagnoles infectées par le choléra. On est en plein été et des gens se promènent dans la rue avec leurs enfants couverts de gales encore contagieuses. Dès juillet, la maladie envahit Saint-Henri et Vaudreuil. Chaque nuit, on monte des corps au cimetière de Côte-des-Neiges dans des corbillards ainsi identifiés : « SMALLPOX-PICOTTE »[sic].

Même les victimes bien connues sont enterrées rapidement. Quand sir Francis Hincks, un ancien premier ministre de la province du Canada, succombe à la maladie, on inhume hâtivement son cadavre empesté au petit matin, en présence de quelques membres de la famille.

Les tentatives des fonctionnaires de la santé publique d'appliquer les règles de vaccination et d'isolement ou même d'éloigner les morts provoquent la résistance quand ce n'est des émeutes. Les agents sanitaires sont attaqués alors qu'ils enlèvent les corps des quartiers les plus infectés.

Le 28 septembre, les cloches de Notre-Dame retentissent pour faire appel à la police de toute la ville pour disperser la foule agitée qui envahit les rues et lance des pierres et les dénonciations les plus folles. L'abbé Filiatrault fulmine. Montréal est punie en raison de la conduite insouciante de sa population au carnaval de l'année précédente; il dénonce particulièrement la promiscuité sur les toboggans.

La « picote » continue ses ravages jusqu'en novembre, décimant la population non vaccinée. Dans les 15 mois qui ont suivi l'arrivée de George Longley à Montréal, la maladie fait plus de 5864 morts, et 13 000 autres personnes sont défigurées. Neuf victimes sur dix sont des Canadiens français, la plupart des enfants.

En raison de la lente progression de la médecine et de la santé publique, l'épidémie de variole de Montréal est la dernière apparition non maîtrisée du fléau dans une ville moderne. En 1979, l'Organisation mondiale de la santé annonce l'éradication générale de la maladie, même si l'effrayant virus reste vivant dans les laboratoires militaires des États-Unis et de la Russie.