Le roman

En 1933, Claude-Henri Grignon publie un récit de mœurs paysannes sans se douter que son ouvrage obtiendrait un succès phénoménal et que le nom de son personnage principal, Séraphin, désignerait désormais dans le vocabulaire populaire québécois, un vil avare.

Ce célèbre roman qui se veut être un « pamphlet contre l’argent », a été écrit en moins de trois mois et publié pour la première fois aux éditions du Totem. L’intrigue du livre est beaucoup plus mince que celle qui a été présentée dans ses nombreuses adaptations. Elle prend la forme littéraire d’une nouvelle et Grignon l’a constamment modifiée ou enrichie pour les besoins de la radio, des films et de la télévision.

Porté par des nombreuses qualités qui se démarquent des styles littéraires de l’époque ‒ ton brut, primitif, direct ‒ ce roman traverse les âges et fait l’objet de 30 rééditions. Une édition de collection non commercialisée est d’ailleurs tirée pour souligner son 75e anniversaire en 2008, prenant l’allure d’antan avec une couverture jaunie et une typographie ancienne.

L’histoire d’Un homme et son péché est simple et c’est probablement ce qui explique son succès. Elle se déroule à la fin du XIXe siècle, au temps de la colonisation des Hautes Laurentides et raconte la vie de Séraphin Poudrier, un avare qui domine les gens de son village grâce à sa fonction de maire et surtout à sa fortune. Ce dernier est appelé à marquer l’imaginaire des Québécois et le quotidien des personnages créés par Grignon permet de faire connaître l’histoire des hommes et des femmes qui ont colonisé la région. C’est aussi d’ailleurs grâce à ce roman, et par la suite, ses interventions dans nombre de scènes du téléroman, qu’on reconnaît aujourd’hui le rôle incontournable du curé Antoine Labelle dans le peuplement et le développement agricole, minier, manufacturier et commercial du Nord-Ouest de Montréal.

Adaptations

En 1939, Claude-Henri Grignon adapte son roman pour la radio. Dès les premiers épisodes, ce roman radiophonique gagne le cœur des auditeurs qui s’attachent aux différents personnages et tout particulièrement à Donalda (interprétée alors par Estelle Maufette), l’épouse de Séraphin (Hector Charland). L’émission tient l’antenne de Radio-Canada de 1939 à 1962 (voir Théâtre de langue française à la radio).

En 1949, un premier film, Un homme et son péché, est tiré du roman. Sa production est assurée par Paul L’Anglais et sa réalisation par Paul Gury. C’est une fois de plus Hector Charland qui incarne le rôle de Séraphin alors que Nicole Germain interprète Donalda et Guy Provost, Alexis, l’amoureux de Donalda. Dès la sortie du film, celui-ci est projeté dans cinq villes et rapporte 162 000 $ (une fortune pour l’époque) après une diffusion d’à peine trois semaines.

Un second long métrage, Séraphin, toujours réalisé par Paul Gury et produit par Paul L’Anglais, sort en salle à peine huit mois plus tard. Outre la trame de l’histoire, ce film se réapproprie le châtiment de Séraphin dans le contexte de colonisation de l’époque, le premier film ayant éclipsé cette fin de l’histoire. Ce deuxième film est aussi un succès en salle et est distribué dans les villes de la Nouvelle-Angleterre à forte population francophone (voir Franco-Américains).

De 1951 à 1970, Grignon, aidé de l’illustrateur Albert Chartier, adapte son roman sous forme de bande dessinée. Celle-ci paraît mensuellement dans Le Bulletin des Agriculteurs. Ses 228 pages, mettant en vedette les troublants personnages d’Un homme et son péché, ont été regroupées et rééditées en 2010 par la maison Les 400 coups sous le titre de Séraphin illustré.

Le 8 octobre 1956, la télévision de Radio-Canada présente la première du téléroman tiré du célèbre roman. L’émission Les Belles Histoires des pays d’en haut est diffusée hebdomadairement entre 1956 et 1970. Durant toutes ces années, c’est sous les traits de Jean-Pierre Masson que prend vie le célèbre avare et c’est Andrée Champagne qui incarne la douce Donalda.

Sous l’habile direction de Charles Binamé, un troisième long métrage, Un homme et son péché, inspiré une fois de plus de la singulière histoire de Grignon, sort en salle le 29 novembre 2002. C’est Pierre Lebeau qui incarne Séraphin alors que Karine Vanasse joue le rôle de Donalda et Roy Dupuis fait un très crédible Alexis. Bien que tous connaissent l’histoire, la nouvelle adaptation qu’en a faite Binamé génère les meilleures recettes au Québec.

Présentée à partir de 2016 à Ici Radio-Canada Télé, la série Les Pays d’en haut revisite sans censure politique et religieuse l’œuvre de Grignon. Vincent Leclerc (Séraphin), Maxime Le Flaguais (Alexis), Sarah-Jeanne Labrosse (Donalda) et Antoine Bertrand (le curé Labelle) tiennent la tête d’affiche de cette série historique dont l’action se déroule en 1880 à Sainte-Adèle. Scénarisée par Gilles Desjardins et réalisée par Sylvain Archambault, elle reconstitue, le plus fidèlement possible et avec réalisme, les défis auxquels les colons ont dû faire face dans ce que l’on appelle la conquête du nord québécois.

Honneurs et récompenses

En 1935, le roman de Grignon est couronné par le prestigieux prix David. Le premier long métrage produit à partir du livre décroche en 1949 une Mention Spéciale au premier Canadian Film Award et est présenté au Festival de Venise. Plus récemment, le film de Binamé a reçu de très nombreux honneurs. Lors des prix Jutra de 2003, il se mérite un Billet d’or, ainsi que les prix de la Meilleure direction artistique, Meilleure direction de la photographie et Meilleur son. Pierre Lebeau se mérité le prix du Meilleur acteur, Karine Vanasse celui de la Meilleure actrice et Michel Cusson le prix de la Meilleure musique originale. Aux prix Génie, le film Un homme et son péché remporte le Golden Reel Award pour avoir généré les meilleures recettes au box-office canadien.

Comment expliquer l’engouement auprès de plusieurs générations de Québécois d’Un homme et son péché? En fait, bien au-delà du vil personnage de Séraphin, Grignon a su mettre en scène une page marquante de l’histoire du Québec, empreinte de difficultés et surtout du courage d’hommes et de femmes qui ont cherchés au nord une vie meilleure. C’est pourquoi Un homme et son péché demeure sans contredit le roman québécois ayant reçu l’une des plus grandes audiences populaires et dont l’intérêt ne se dément toujours pas, 80 ans après sa parution.