Enfance et formation

En 1957, Zacharias Kunuk naît dans une maison en tourbe (la demeure hivernale de sa famille nomade) à Kapuivik, aux Territoires du Nord-Ouest (maintenant le Nunavut). En 1965, ses parents respectent les instructions du gouvernement fédéral et envoient Zacharias et son frère étudier à Igloolik, où ils apprennent l’anglais.

Début de carrière

Après s’être bâti une réputation comme talentueux sculpteur de pierre à savon (ses œuvres sont exposées au Musée canadien de l’histoire), Zacharias Kunuk se tourne vers la vidéo au début des années 1980. En effet, il se procure une petite caméra lors d’une visite dans une galerie d’art inuit à Montréal. De retour à Igloolik, il travaille comme cinéaste indépendant, documentant les méthodes de chasse et d’autres pratiques inuites afin d’appuyer les récits oraux.

Il travaille aussi en diffusion radiophonique dès 1982, lorsqu’il rejoint la station d’Igloolik de l’Inuit Broadcasting Corporation (IBC). Il y gravit rapidement les échelons jusqu’au poste de producteur principal et de directeur de station avant de démissionner en 1991. Il devient par la suite un sévère critique de l’IBC qui, selon lui, se soumet beaucoup trop à l’autorité des bureaucrates du sud du Canada.

Igloolik Isuma Productions

En 1988, Zacharias fonde, en collaboration avec le New-Yorkais Norman Cohn et Pauloosie Qulitalik (qui ne parle que l’inuktitut), une maison de production indépendante basée à Igloolik appelée Igloolik Isuma Productions. L’ancien employé d’IBC Paul Apak Angilirq rejoint également le groupe un peu plus tard, mais décède du cancer en décembre 1988. Igloolik Isuma produit des vidéos hautement reconnues telles que Qaggiq (Gathering Place, 1989) et Saputi (Fish Traps, 1993) — toutes deux des recréations fidèles de la vie traditionnelle inuite mettant en vedette des résidents de la région d’Igloolik et filmées dans un style qui mélange documentaire et fiction. Avec Igloolik Isuma, Zacharias Kunuk réalise aussi Nunavut (1994-1995), une série de 13 épisodes d’une demi-heure produite dans le même style de docu-fiction et détaillant divers aspects de la vie traditionnelle. Ces productions sont entièrement tournées en inuktitut et représentent les mœurs des Inuits dans les années 1930 et 1940.

On pourrait croire que c’est par sentimentalité ou nostalgie que Zacharias Kunuk traite plus du passé du Nunavut que de son présent, mais ce sont en fait des considérations militantes qui guident le choix du réalisateur. En effet, ses vidéos tentent d’intervenir dans la crise culturelle qui touche les Inuits depuis l’après-guerre. Elles sont un moyen de stopper la perte de mémoire collective en alliant la technologie moderne et des récits traditionnels autrement transmis par voie orale.

Igloolik Isuma Productions collabore également avec deux ateliers, Arnait Video Productions/Women’s Video Workshop of Igloolik et Tarriaksuk Video Centre, qui enseignent aux résidents de la région les bases de la production vidéo afin qu’ils puissent documenter leur vie quotidienne.

Atanarjuat (La légende de l’homme rapide) (2001)

En 1998, Zacharias Kunuk commence à travailler sur Atanarjuat (La légende de l’homme rapide), un suspense mystique basé sur l’ancien conte folklorique d’Atanarjuat. Le réalisateur filme d’abord huit aînés en train de raconter cette histoire telle qu’ils l’ont entendue de génération en génération. Ces témoignages sont ensuite combinés en une seule version en inuktitut et en anglais, qui est scénarisée par Paul Apak Angilirq. Ce dernier consulte d’ailleurs des aînés de la communauté et la scénariste torontoise Anne Frank avant de mourir en décembre 1998.

Filmée au format panoramique Betacam numérique et mettant en vedette des costumes et des accessoires traditionnels conçus par des artisans inuits, la production du film souffre de nombreux problèmes de financement et de logistique, mais s’achève en 2000. Annoncé comme « le premier long-métrage de fiction jamais écrit, joué, produit et réalisé par des Inuits dans la langue inuktitute », Atanarjuat (La légende de l’homme rapide) se déploie comme un récit périlleux d’amour, de jalousie, de meurtre et de vengeance entre des rivaux puissants et des personnages surnaturels.

Le film fait une première universellement acclamée au Festival de Cannes de 2001 et devient le premier film canadien à remporter la très prisée Caméra d’or du meilleur premier long-métrage. L’œuvre gagne également 19 autres prix internationaux, dont le prix du meilleur long-métrage canadien au Festival international du film de Toronto. Atanarjuat a également beaucoup de succès en salle, amassant plus de 4 millions de dollars au Canada et aux États-Unis, ce qui en fait le deuxième film canadien le plus profitable de 2002. Aux prix Génie, il est récompensé à 5 reprises (meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario, meilleur montage et meilleure bande sonore originale) en plus de valoir à Zacharias Kunuk le prix Claude-Jutra (maintenant prix Écran canadien pour le meilleur premier long-métrage). Atanarjuat (La légende de l’homme rapide) figure au palmarès des dix meilleurs films canadiens de tous les temps dans un sondage mené par le Festival international du film de Toronto en 2004; dans l’édition 2015 de ce même palmarès, l’œuvre y trône.

The Journals of Knud Rasmussen (2006)

Zacharias Kunuk réalise ensuite un deuxième long-métrage, The Journals of Knud Rasmussen (2006), avec son collaborateur de longue date Norman Cohn. Cette coproduction Canada-Danemark s’appuie prétendument sur les carnets de voyage de l’anthropologue culturel groenlandais Knud Rasmussen, qui en 1912 a vécu la famine dans l’Arctique à cause de la mauvaise température. Le film se veut une lamentation sur les débuts de l’influence néfaste que les Européens ont eue sur la culture inuite (en particulier le chamanisme), quelques décennies avant que les colonies gouvernementales deviennent le mode de vie dominant.

Plus ethnographique que narratif, The Journals of Knud Rasmussen divise les critiques. D’une part, il est salué et récolte plusieurs prix dans le circuit des festivals internationaux de films après sa première mondiale en tant que film d’ouverture au Festival de Toronto en 2006, de l’autre son rythme lent et sa narration moins définie aliènent plusieurs spectateurs.

Autres projets

Zacharias Kunuk continue de produire et de réaliser des courts-métrages et de brefs documentaires avec Igloolik Isuma Productions, notamment des œuvres diffusées internationalement comme Angakkuiit (Shaman Stories, 2003); Kiviaq Versus Canada (2006), diffusé à l’échelle nationale; Tungijuq (2009), un court-métrage primé et mettant en vedette Tanya Tagaq; et l’épisode « Sirmilik » dans la série The National Parks Project, qui remporte un prix Génie en 2012 pour le meilleur court-métrage documentaire.

En 2008, Igloolik Isuma Productions produit son troisième long-métrage, Before Tomorrow. Réalisé par Marie-Hélène Cousineau et Madeline Ivalu et produit par Norman Cohn et Zacharias Kunuk, le film est classé par de nombreux critiques comme l’un des meilleurs films de l’année. Il est nommé meilleur long-métrage canadien au Festival international du film de Toronto, remporte le prix du meilleur long-métrage à l’American Indian Film Festival et à l’ImagineNative Film and Media Arts Festival, et est nommé dans neuf catégories aux prix Génie, dont celle du meilleur long-métrage.

Faillite de la maison de production

En janvier 2011, Norman Cohn annonce publiquement qu’Igloolik Isuma Productions a « cessé ses activités et remercié tous ses employés en raison de son insolvabilité financière ». La maison de production est ensuite mise sous administration judiciaire en juillet devant l’incapacité de payer environ 1,7 million de dollars en dettes. « C’est difficile d’être indépendant, de vivre à coup de subventions », déclare Zacharias Kunuk à la CBC. « C’est difficile, et j’ai peine à croire qu’on ait réussi à le faire pendant 20 ans. »

Depuis, Zacharias Kunuk et Norman Cohn se concentrent sur leur entreprise de télévision en ligne, Isuma.tv, qui n’a pas été touchée par la faillite. Ils continuent également de produire des films par l’intermédiaire de Kingulliit Productions, une entreprise fondée à Igloolik en 2010.

Maliglutit (Searchers) (2016)

Maliglutit (Searchers), adaptation de l’iconique western de John Ford The Searchers (1956) et premier film de Zacharias Kunuk en dix ans, est le récit de vengeance d’un homme qui poursuit ceux qui ont détruit sa maison et kidnappé sa femme et sa fille. Réalisé par Zacharias Kunuk et l’acteur, réalisateur et sculpteur inuit Natar Ungalaaq, Maliglutit (Searchers) tire parti de l’austère beauté du paysage arctique pour en faire un personnage à part entière, de la même façon que le faisait John Ford dans The Searchers avec le plateau désertique de Monument Valley, dans l’Utah. Le film de Zacharias Kunuk et Natar Ungalaaq propose également une critique des stéréotypes coloniaux des westerns américains, en particulier en ce qui a trait à leur représentation des peuples autochtones.

Suivant sa première au Festival international du film de Toronto, le film est très bien reçu par la critique. Selon le journaliste Norman Wilner, du magazine NOW, « le sujet est pertinent sur le plan culturel et le renversement du récit est ingénieux. Mais ce film ne serait rien de plus qu’une simple expérience de la pensée si ce n’était de l’intérêt et de l’immédiateté de la réalisation. » Maliqlutit (Searchers) vaut à Zacharias Kunuk une nomination pour le scénario original et le meilleur long-métrage aux prix Écrans canadiens.

Héritage

Zacharias Kunuk a réalisé des douzaines de vidéos, allant d’entrevues relativement conventionnelles avec des aînés à des films sur cellulaire documentant des traditions inuites encore pratiquées dans l’Igloolik d’aujourd’hui. Il a travaillé inlassablement pour fournir de l’équipement multimédia et de production récents aux vidéastes inuits et au public général, en plus de s’assurer que les entreprises médiatiques de la région d’Igloolik continuent d’être parmi les mieux informées du monde occidental dans le domaine de la vidéo.

Honneurs

Lors de son entrée comme officier de l’Ordre du Canada en 2002, on souligne le leadership dont Zacharias Kunuk a fait preuve dans le développement et la promotion du style narratif unique des Inuits. En 2017, la Toronto Film Critics Association lui remet le prix Technicolor Clyde Gilmour, en reconnaissance de sa « contribution exceptionnelle à l’avancement et à l’histoire du cinéma canadien ». Dans le cadre de ce prix, Zacharias Kunuk doit choisir un réalisateur émergent qui recevra 50 000 dollars en équipement et services de postproduction de Technicolor. Il choisit l’artiste visuelle et réalisatrice inuite Isabella Weetaluktuk.

Prix

Prix Génie

  • Meilleur long-métrage (Atanarjuat) (2002)
  • Meilleure réalisation (Atanarjuat) (2002)
  • Meilleur montage (Atanarjuat) (2002)
  • Prix Claude-Jutra (maintenant prix Écran canadien pour le meilleur premier long-métrage) pour Atanarjuat (2002)
  • Meilleur court-métrage documentaire (The National Parks Project: Sirmilik) (2012)

ImagineNative Film + Media Arts Festival

  • Meilleure production télévisuelle (Kunuk Family Reunion) (2004)
  • Meilleur film dramatique (The Journals of Knud Rasmussen) (2006)
  • Meilleur court-métrage dramatique (Tungijuq) (2009)
  • Meilleur court-métrage documentaire (Inuit Cree Reconciliation) (2013)

American Indian Film Festival

  • Meilleure réalisation (Atanarjuat) (2002)
  • Meilleur long-métrage (Atanarjuat) (2002)
  • Meilleure réalisation (The Journals of Knud Rasmussen) (2006)

Autres

  • Caméra d’or (Atanarjuat), Festival de Cannes (2001)
  • Meilleur long-métrage canadien (Atanarjuat), Festival international du film de Toronto (2001)
  • Prix du nouveau réalisateur (Atanarjuat), Festival international du film d’Édimbourg (2001)
  • Grand Prix (Atanarjuat), Festival international du film de Gand (2001)
  • Prix FIPRESCI, Mention spéciale (Atanarjuat), Festival international du film de Gand (2001)
  • Meilleur long-métrage (Atanarjuat), Festival du film de Santa Fe (2002)
  • Prix du public, meilleur long-métrage (Atanarjuat), Festival international du film de Newport (2002)
  • Meilleur long-métrage (Atanarjuat), Festival international du film de San Diego (2002)
  • Meilleur premier long-métrage (Atanarjuat), Toronto Film Critics Association (2002)
  • Prix Lino Brocka (Atanarjuat), Festival international du film Cinemanila (2002)
  • Médaille du jubilé de diamant de la reine Elizabeth II (2012)
  • Prix Technicolor Clyde Gilmour, Toronto Film Critics Association (2017)