À la fin juin 2002, huit hommes d'État, des dizaines d'aides, des centaines de journalistes et des milliers d'agents de sécurité se retrouveront à Kananaskis, en Alberta. Pour la quatrième fois depuis 1976, mais pour la première fois dans l'Ouest canadien, un premier ministre canadien sera l'hôte du sommet des chefs du G-8.

Le G-8 est le club le plus fermé du monde. L'ONU compte 190 pays membres, le Commonwealth, 54, et l'OTAN,19, mais seuls les États-Unis, la Russie, le Japon, la France, l'Allemagne, la Grande-Bretagne, l'Italie et le Canada sont membres du G-8. Comment le Canada est-il arrivé à être membre de ce "directoire" politique alors que des géants économiques comme la Chine et le Brésil en sont exclus?

En 1975, le président de la France Valéry Giscard d'Estaing a eu une bonne idée. En ces années de crise énergétique et d'inflation galopante, la France a reconnu que l'économie mondiale exigeait que les pays les plus importants travaillent de concert. En vue d'élaborer une stratégie coordonnée, le président français a recommandé que les dirigeants du monde se réunissent afin de débattre à fond, en privé et sans protocole des problèmes de l'heure et de la vaste organisation de la plupart des organismes internes. L'idée et la formule ont été promptement acceptées. Une question majeure se posait toutefois : quels seraient les pays invités à être membres de ce nouveau club fermé?

Les partenaires de la France dans le groupe consultatif économique du G-5 sont invités et, dans un geste de bon voisinage, Giscard d'Estaing lance une invitation à l'Italie. Le Canada est cependant tenu à l'écart. Dans cette décision, la France entendait peut-être poursuivre la campagne gaulliste visant à diminuer le Canada, que le général Charles de Gaulle avait lancée avec son "Vive le Québec libre" à l'occasion de sa visite à Montréal. Ou peut-être la France voulait-elle éviter de créer un précédent pour les moyennes puissances, mais toujours est-il que le président français se montre inflexible : pas de Canada!

Toutefois, le premier ministre Trudeau passe aussitôt à une contre-offensive efficace. À l'époque, le Canada a un PNB supérieur à celui de l'Italie et a encore d'importants actifs militaires et d'aide extérieure. Bref, le Canada a alors des capacités relativement plus grandes qu'aujourd'hui. Les bonnes relations personnelles que Trudeau entretient avec les dirigeants de l'époque font aussi le poids. James Callaghan de la Grande-Bretagne intervient auprès de la France, le chancelier Helmut Schmidt déclare à la France qu'il n'assistera à aucune autre réunion à moins que le Canada soit à la table, et les Japonais donnent à entendre que la présence d'une autre voix non européenne serait la bienvenue.

Atout de taille, le Canada a un ami clé en la personne de Gerald Ford, président des États-Unis. Longtemps représentant du Michigan au Congrès, Ford connaît bien le Canada. Lorsqu'il devient président à la suite du scandale du Watergate en 1974, Ford et Trudeau s'entendent aussitôt comme larrons en foire. Irrité par l'exclusion du Canada, le président envisage brièvement de refuser d'assister au sommet. Il opte cependant pour une approche positive. Les États-Unis doivent être les hôtes du prochain sommet et, tout comme la France avait invité l'Italie en 1975, les États-Unis inviteront le Canada à prendre part au sommet de 1976 à Porto Rico. Une fois invité, de conclure le président Ford, le Canada ne serait plus exclu à l'avenir. Ce qui s'est produit.

Le G-8 est un des forums dominants du monde. En 1983, le premier ministre Trudeau persuade ses partenaires d'endosser sa mission de paix. En 1987, le premier ministre Mulroney incite au dialogue sur l'Afrique du Sud et, en 2002, le premier ministre Chrétien fait du développement de l'Afrique le clou de son programme. Grâce au G-8, le Canada fait partie des ligues majeures de la diplomatie internationale. L'adhésion du Canada est probablement la réalisation la plus significative de l'époque Trudeau en matière de politique étrangère. Cependant, nous devons ce statut privilégié à un honnête homme, grandement méconnu dans l'histoire de son propre pays : le président Gerald Ford.