Débuts

Fils et neveu d’imprimeurs, Henri Julien étudie à l’école de dessin de l’abbé Joseph Chabert à Ottawa. Vers 1868, il commence sa carrière comme graveur et lithographe chez Georges-Édouard Desbarats, imprimeur de la Reine (voir Imprimerie), où il apprend aussi à dessiner et à peindre. À cette époque, la photogravure n’est pas encore inventée. Aussi, au lieu de publier des photos, on fait appel à un dessinateur pour illustrer les articles. Julien travaille alors pour trois des publications de la maison Desbarats : le Canadian Ilustrated News, L’Opinion publique et le Hearthstone. Au Canadian Ilustrated News il subit l’influence des dessinateurs Edward Jump, Charles Kendrick et Bohuslar Kroupa. Il fait aussi de la caricature et collabore avec à peu près tous les journaux satiriques canadiens de l’époque : Le Canard, Le Farceur, Le Franc-Parleur, Le Grelot, le Violon, Le Vrai Canard, etc. Rapidement, ses dessins sont très connus du grand public. Il signe souvent ses caricatures des pseudonymes de Crincrin ou d’Octavo.

En 1874, il accompagne le corps expéditionnaire de la Police à cheval du Nord-Ouest commandé par George-Arthur French, envoyé pour mettre fin à la contrebande d’alcool dans les Prairies, et il prépare des illustrations sur le thème de la vie dans l’Ouest, pour le Canadian Illustrated News. Sa mémoire visuelle est si prodigieuse qu’il a la capacité de reproduire avec exactitude une scène visualisée plusieurs jours auparavant. Ce qui lui facilite grandement les choses dans ce genre de contexte de travail difficile.

Directeur artistique du Montreal Daily Star

En 1888, Henri Julien devient directeur artistique du Montreal Daily Star, où il affirme son talent de caricaturiste. Il est bientôt l’illustrateur de presse le plus éminent au Canada et il exécute de magnifiques caricatures de sir Wilfrid Laurier et de son cabinet. Entre 1897 et 1900, dans une série de caricatures célèbres intitulée les By-Town Coons, le premier ministre et ses ministres sont croqués par Julien depuis la galerie de la presse. Il les représente alors sous l’allure d’un Minstrel Show, ces spectacles burlesques où chanteurs et comédiens se noircissaient le visage. La vivacité d’esprit de Julien ainsi que son grand sens de l’humour donnent lieu à quelques-uns des meilleurs commentaires politiques de l’époque.

De cette période datent aussi ses illustrations pour les ouvrages suivants : Les anciens Canadiens de Philippe-Aubert de Gaspé, La légende d’un peuple de Louis Fréchette, La chasse-galerie d’Honoré Beaugrand, Les contes vrais de Pamphile Lemay, et les Mélanges Poétiques de Félix-Gabriel Marchand. Il peint aussi des aquarelles et des huiles et expose régulièrement avec l’Académie royale des Arts du Canada.

Il meurt subitement à 56 ans, foudroyé par une crise cardiaque.

Style et héritage

Henri Julien est un artiste visuel remarquablement polyvalent. Par exemple, il est un magnifique animalier, notamment avec ses dessins de bisons de 1874-1875. Il sait croquer aussi les paysans canadiens-français sur le vif, dans leur vie quotidienne. Ses illustrations et tableaux à saveur ethnologique contribueront d’ailleurs largement à la renommée nationale et internationale de son œuvre picturale. Ses tableaux seront exposés à Londres ainsi qu’à New York, où il séjourne d’ailleurs brièvement, en 1884, pour peindre et exposer. Ses principales œuvres sont : Tobogganing (1885); Départ de Québec du premier contingent canadien s’embarquant pour la guerre des Boers en Afrique du Sud (1899); Le patriote aussi connu sous le nom du Vieux de '37 (1904) et dont la pérennité est grande puisqu’il est devenu le symbole visuel du Front de libération du Québec et qu’on le reproduit encore souvent au centre du drapeau tricolore patriote; Habitant fumant la pipe (1906); et La chasse-galerie (1906).

C’est souvent à partir de ses croquis qu’il peint des toiles. Il dessine ou peint chaque fois dans un style différent. Il peut passer du romantisme le plus gothique (ses scènes de tournois par exemple) à une esquisse rapide, nerveuse, aux couleurs sanguines. Ses gravures sont précises et vivantes. Ses caricatures exploitent la ligne courbe, la rondeur. Elles annoncent toutes la culture montante de la bande dessinée qui prendra beaucoup d’importance au siècle suivant. Les impitoyables légendes de ses caricatures sont aussi incisives que celles du caricaturiste français Honoré Victorin Daumier (1808-1879) qu’on peut citer au nombre de ses inspirateurs, tant pour le dessin que pour le ton incisif et subversif dans la satire politique.