La Commission Massey, de son nom officiel la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences, est établie par le premier ministre Louis St-Laurent, le 8 avril 1949, sous la présidence de Vincent Massey, et présente son rapport, le rapport Massey, le 1er juin 1951. Après son enquête sur l’état des arts et de la culture au Canada, la Commission Massey prône le financement, par le gouvernement fédéral, d’un large éventail d’activités culturelles. La série de recommandations présentée dans le rapport Massey contribue à la création de la Bibliothèque nationale du Canada (aujourd’hui Bibliothèque et Archives Canada) et du Conseil des arts du Canada, ainsi qu’à de l’aide de l’État aux universités et à des projets de conservation de lieux historiques, entre autres. Les recommandations du rapport Massey, adoptées par le gouvernement fédéral, sont perçues en général comme le premier grand pas que le gouvernement a fait vers le soutien, la préservation et la promotion de la culture canadienne.

Contexte

Les questions de l’aide financière pour les universités et du rôle de la SRC (Société Radio-Canada) sont des enjeux importants pour le gouvernement libéral de Louis St-Laurent. L’utilisation d’outils de propagande et des institutions culturelles par les régimes totalitaires en Allemagne et au sein de l’Union soviétique pendant la Deuxième Guerre mondiale amène de nombreux artistes canadiens à demande au gouvernement de soutenir les arts et la culture afin de protéger la démocratie.

Qui plus est, l’on s’inquiète de l’état anémique de la culture canadienne, menacée d’extinction à cause de l’influence pernicieuse de la culture américaine au Canada. Les liens économiques et militaires grandissants entre le Canada et les États-Unis au lendemain de la guerre en conduisent plus d’un à craindre le continentalisme. À l’époque, rares sont les livres publiés au Canada et les salles de cinéma présentent presque exclusivement des films américains. La scène musicale canadienne est également plutôt amorphe, selon certains en raison du coût élevé de la reproduction des partitions orchestrales et du parti pris qu’ont le public et les éditeurs.

En 1949, pour faire face à la situation, Louis St-Laurent demande au chancelier de l’Université de Toronto, Vincent Massey, de présider la Commission royale d’enquête sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences. Ce dernier participe à la sélection des commissaires : Hilda Neatby, professeure d’histoire à l’Université de la Saskatchewan; Arthur Surveyor, un ingénieur civil originaire de Montréal; Norman Mackenzie, président de l’Université de la Colombie-Britannique; et Georges Henri Lévesque, doyen de la Faculté des sciences sociales à l’Université Laval.

La commission, souvent désignée la « Commission Massey », tient 114 assemblées publiques dans 16 villes canadiennes et entend plus de 1 200 témoins. Quelque 450 mémoires sont soumis, et des experts de domaines variés sont invités à présenter des études spéciales. L’une de ces études, portant sur l’état de la musique au Canada, est écrite par sir Ernest MacMillan. La Commission examine le rôle d’institutions fédérales telles que le Conseil national de recherches, l’Office national du film (ONF) et le Musée des beaux-arts du Canada.

Le rôle majeur de la Commission est donc de mener une enquête sur l’état général de la culture au Canada. Conscients que leur tâche « [ne] porte sur rien de moins que les assises spirituelles du Canada », les commissaires se mettent en quête de « ce qui peut servir notre patrie à double titre: en accroissant sa grandeur, en lui assurant l'unité » – ce dernier commentaire faisant indubitablement allusion à la dualité des patrimoines culturels français et anglais du Canada.

Conclusions

Le rapport Massey reconnaît que le développement de la culture canadienne est confronté à d’importants obstacles : des distances immenses, une population dispersée, une nation relativement jeune, et une dépendance tentante à un puissant et généreux voisin. Le rapport soutient qu’à cause de ces obstacles, l’art et la culture au Canada sont bel et bien dans un état d’anémie : « Si l’on classait les pays contemporains selon l’importance qu’ils accordent aux valeurs faisant l’objet de notre enquête, le Canada se trouverait loin de l’avant-garde, peut-être même près de la fin du cortège. »

Le rapport conclut que le Canada subit des influences transfrontalières qui sont aussi néfastes que cordiales, et il met en garde contre le risque très réel de dépendance permanente et dangereuse à la culture américaine. Il fait remarquer également l’absence d’une bibliothèque musicale décente, d’une histoire publiée de la musique au Canada, d’un centre d’information sur la musique et d’installations universitaires destinées à la formation des étudiants en recherche musicale.

Enfin, le rapport prône l’appui du gouvernement fédéral pour les arts, soutenant qu’il est dans l’intérêt national d’encourager les institutions qui expriment un sentiment d’appartenance nationale, qui rassemblent la communauté et qui rehaussent la richesse et la variété de la vie au Canada, rurale comme urbaine. Le rapport recommande le soutien financier du gouvernement fédéral : « La bonne volonté ne peut rien à elle seule pour une plante assoiffée; si la culture canadienne est anémique, il faut la nourrir, et cela coûte de l’argent. Voilà un défi à relever pour tous les paliers de gouvernement : fédéral, provincial et municipal. »

Recommandations et résultats

Le rapport émet de nombreuses recommandations; certaines d’entre elles sont adoptées peu après sa soumission, d’autres sont invoquées plusieurs années plus tard. Il faut dire que Louis St-Laurent est déjà prêt à financer les études supérieures. En effet, il déclare en 1950 que l’on doit trouver des moyens afin de s’assurer que nos universités soient financièrement capables d’offrir les nombreux services nécessaires dans l’intérêt de la nation. Son gouvernement a donc donné suite aux recommandations du rapport Massey et fournit immédiatement du financement aux universités canadiennes, malgré les critiques qui s’y opposent.

La recommandation la plus importante est sans doute celle qui suggère la création d’un « Conseil des arts visant à encourager les arts, les lettres, les humanités et les sciences sociales. » S’inquiétant de l’échec stratégique d’une politique orientée exclusivement vers la culture, le gouvernement de Louis St-Laurent n’est toutefois pas prêt à légiférer en ce sens. (Le premier ministre aurait répondu à la recommandation, avec dédain, « Subventionner les danseurs de ballet? »)

En 1957, le gouvernement de Louis St-Laurent fait cependant volte-face et crée le Conseil des arts du Canada. Le mandat du Conseil, selon la Loi sur le Conseil des arts du Canada, est de « favoriser et de promouvoir l’étude et la diffusion des arts ainsi que la production d’œuvres d’art ». Le financement prend la forme de bourses offertes aux étudiants de premier cycle et de cycles supérieurs, ainsi qu’aux artistes et gens de lettres qui souhaitent étudier au Canada ou à l’étranger. Le Conseil doit également promouvoir la musique, le théâtre et le ballet en soutenant financièrement des tournées, en commandant de la musique pour des événements d’envergure nationale et en décernant des prix aux jeunes artistes prometteurs. Lorsque le Conseil des arts est créé, le Globe and Mail le considère comme l’accomplissement le plus remarquable pour le développement de la culture au Canada.

D’autres recommandations majeures du rapport Massey incluent la création d’une bibliothèque nationale, la construction d’un nouveau complexe pour le Musée des beaux-arts du Canada et l’expansion de l’ONF. La plupart de ces recommandations sont menées à bien. La Bibliothèque nationale du Canada (aujourd’hui Bibliothèque et Archives Canada) est fondée en 1953. Des plans pour un nouveau centre pour accueillir le Musée des beaux-arts du Canada sont élaborés dès 1954, et le bâtiment Lorne à Ottawa sert d’espace temporaire pour le Musée jusqu’à la construction du complexe actuel, complété en 1988. L’ONF est élargi et déménage à Montréal en 1956, où une section de production francophone est mise sur pied en 1964.

Critique, répercussions et legs

Le rapport Massey est de façon générale très bien reçu, en particulier par la communauté artistique et intellectuelle. Certains, toutefois, s’y opposent, comme le gouvernement de Maurice Duplessis au Québec, qui croit que la plupart des dispositions du rapport représentent une intrusion du gouvernement fédéral dans les domaines de juridiction provinciale, notamment la culture. Georges Henri Lévesque, prestigieux représentant du Québec à la Commission, s’attire ainsi les foudres hostiles de la droite politique québécoise.

Avec le temps, la vision de la culture selon la Commission — avec son insistance sur le raffinement, l’éducation et le bon goût — nous paraît aujourd’hui désuète et quelque peu élitiste. Qui plus est, presque aucune recommandation n’est faite pour promouvoir et préserver l’art et la culture autochtone. Néanmoins, le rapport Massey demeure un moment clé de l’histoire de la culture au Canada. Robert Fulford écrit pour le National Post en 2001 que le rapport est le document officiel le plus important de toute l’histoire de la culture au Canada.

Il est important, pour bien saisir l’importance historique du rapport Massey, de comprendre que l’appui de l’État pour les arts (pendant longtemps tenu pour acquis dans la plupart des pays européens, et qui fleurit modestement à l’époque au Québec) est une idée qui n’a pas la faveur de la population en Amérique du Nord. La plupart des gens croient alors qu’une entreprise qui n’a pas les moyens de payer pour elle-même ne devrait tout simplement pas exister. D’autres craignent que le financement par l’État ne soit synonyme de contrôle par l’État. Le fait de prôner l’utilisation de fonds publics pour des initiatives artistiques est considéré comme suicidaire par les politiciens. (En guise de comparaison, le gouvernement des États-Unis ne crée son institution pour le financement des arts, le National Endowment for the Arts, qu’en 1965).

Les politiques mises en place au lendemain de la Commission Massey et les nombreuses autres commissions qui ont suivi ont un impact tangible sur le paysage culturel canadien.

Comme le document « Arts et culture — la politique fédérale » le rapporte en 2013, « entre 1971 et 1981, la population active du secteur des arts est passée d’environ 156 000 travailleurs à quelque 273 000, soit une augmentation de 74 %, alors que la population active globale n’a augmenté que de 39 %. Le nombre de spectateurs aux représentations des compagnies d’arts de la scène a presque doublé, passant d’environ 5 millions à plus de 9 millions entre 1972 et 1983. De même, les dépenses du gouvernement dans la culture sont passées de 400 millions de dollars à 1,8 milliard de dollars entre 1972 et 1987. »

Le Conseil des arts du Canada, l’accomplissement le plus important du rapport Massey, continue de soutenir les efforts des artistes : il distribue plus de 6 000 bourses de 2011 à 2012. Le rôle de l’État dans la promotion des arts est solidement établi depuis la Commission Massey, bien que des débats récurrents sur la quantité et sur la qualité de l’appui gouvernemental aient lieu.

Une version de cet article est d’abord parue dans l’Encyclopédie de la musique au Canada.