Néanmoins, il n'existe pas de frontière nette entre les arts décoratifs et les beaux‑arts. Cette distinction constitue, dans une large mesure, une invention moderne. À ce titre, l'art est considéré comme une chose à expérimenter, à contempler et à apprécier d'un point de vue neutre. Il ne s'agit nullement d'une chose qu'on utilise à des fins spécifiques. Cependant, il n'en a pas toujours été ainsi. Au 17e siècle, les premiers artisans canadiens ont embelli les églises et les cathédrales du Québec grâce à leurs ouvrages en pierre et à leurs vitraux. Leur intention consistait à faire plaisir aux paroissiens dévots, de les instruire, de les inspirer et, à l'occasion, de les effrayer tout à la fois (consulter la rubrique Architecture- histoire de l'architecture : Régime français). Pendant des milliers d'années, les Autochtones ont littéralement tout façonné, du totem à la crécelle de chaman, en passant par les couteaux et les harpons élaborés en ivoire et en pierre taillée. Ces objets, qui servaient à des fins pratiques et rituelles, revêtaient à la fois une signification historique et spirituelle. En outre, le style et les effets recherchés par les peintres, par les sculpteurs et par les photographes contemporains visent bien souvent à rendre leurs œuvres agréables à regarder. Par conséquent, il n'y a pas de raison de croire qu'un objet utile n'est porteur d'aucun sens.

Les artistes et les artisans contemporains du Canada continuent d'estomper les frontières entre les arts décoratifs et les beaux‑arts. Les abstractions lyriques du peintre David Bolduc rendent un hommage explicite à diverses traditions décoratives. Bolduc se passionnait pour les voyages. Au cours de ses nombreux périples, il s'est imprégné des styles traditionnels de la Chine, de l'Asie centrale, de l'Inde et de l'Afrique du Nord. Dans l'œuvre intitulée Knossos (1995), par exemple, un motif de fleur d'un bleu éclatant, dont l'intérieur renferme un tourbillon, trône au milieu de la toile contre un fond d'un rouge flamboyant. Disposés de part et d'autre de la fleur, des motifs d'étoiles de couleur orange décrivent un arc descendant jusqu'à deux lignes d'horizon, qui ressemblent à des plantations d'arbres. Le titre nous révèle que ce tableau s'inspire d'une ville grecque établie sur l'île de Crête, et considérée comme la plus ancienne de toute l'Europe. Nous comprenons également que le bleu fait allusion au bleu de la mer Égée, et le rouge au soleil implacable des étés grecs. Toutefois, l'efficacité de cette œuvre réside dans le contraste entre la froideur du bleu et la vague de chaleur évoquée par le fond rouge.

Même les artistes orientés vers le contenu, comme le photographe Edward Burtynsky, recourent librement aux techniques et au style décoratifs. À titre d'exemple, il a réalisé des photographies grand format de catastrophes environnementales causées par l'homme. Ces œuvres acclamées sont d'une beauté remarquable en soi. Dans l'œuvre intitulée Oil Spill #1 (2010), image aérienne du déversement survenu en 2010 dans le golfe du Mexique, Burtynsky capte les longs motifs striés que le pétrole a créés à la surface de l'océan. De la même façon, dans Colorado River Delta #2 (2011), cliché pris dans l'espace aérien du Mexique, où le Colorado se jetait autrefois dans l'océan Pacifique, le fleuve se divise pour former des motifs végétaux finement ouvragés. Le vert sinistre et phosphorescent de ses eaux entre en contraste avec la désolation des terres, dont le blanc évoque le sel.

Tout comme les artistes des beaux-arts font librement usage des effets décoratifs, les céramistes contemporains empruntent aux beaux-arts. La poterie de Robert Archambeau, influencée par la tradition asiatique, dégage une noblesse élégante et simple, quasi archaïque. Les surfaces délavées aux tons de terre sont rehaussées d'un soupçon de bleu et de vert vitreux qui transcende nettement la fonction de ces objets. En fait, la poterie d'Archambeau suggère une philosophie de vie, un mode de vie. Tout au long de sa carrière, Victor Cicansky a brouillé systématiquement la frontière entre la céramique traditionnelle et la sculpture. En effet, il a créé des œuvres intégrant plusieurs répliques des légumes cultivés dans son potager de Regina. Marilyn Levine, l'une des céramistes canadiennes les plus célèbres à l'échelle internationale, fait plus ou moins abstraction de la fonction. Grâce à la céramique traditionnelle, elle façonne des imitations étonnamment réalistes d'objets ordinaires : un sac à main, une valise, une veste suspendue à un crochet, une vieille paire de bottes.

Cette exposition, qui porte sur certaines formes d'art décoratif et un groupe sélectionné d'artistes du Canada, les fera mieux connaître grâce à leur biographie et à des galeries de photos. Elle présente des œuvres de la collection Claridge de Charles Bronfman, ainsi qu'une entrevue avec le conservateur Franklin Silverstone et des articles de Rachel Gotlieb, directrice administrative du Gardiner Museum.