Genre de musique noire antillaise. Le reggae voit le jour en Jamaïque, avec la chanson « Do the Reggay » (1968) de Toots (Hibbert) and the Maytals. En fait, il provient d'une fusion opérée entre le « mento » jamaïcain (appartenant au genre calypso) et le rhythm and blues, le « jump blues » et le « shuffles » américains. Vers 1957, la recette donne d'abord le « ska » (syncopé, très instrumental, dominé par les cuivres), suivi vers 1966 du « rock steady »- moins endiablé, plus subtil, il devait aboutir au reggae. Le claviériste et compositeur Jackie Mittoo est l'une des nombreuses figures qui marquent cette évolution, du ska au rock steady puis au reggae.

L'étymologie du mot « reggae » est obscure - peut-être faut-il le rapprocher du « reggae-reggae » caractéristique de la guitare rythmique, ou le rattacher aux mots « streggae » (« dureté » en dialecte), « regular » (« régulier ») ou « raggamuffin » (allusion à la jeunesse opprimée de Kingston).

De 1968 à 1972, Desmond Dekker & The Aces (« Israelites »), Jimmy Cliff, Bob (Andy) & Marcia (Griffiths), Greyhound, et Dave et Ansel Collins exportent au-delà des Caraïbes, grâce à leurs enregistrements, les rythmes dansants du reggae - caractérisés par l'accentuation inhabituelle du troisième temps de la mesure 4/4, obtenue par les pulsations d'une basse fortement amplifiée sur laquelle viennent se poser des voix chaudes et mélodieuses. Ces pionniers ouvrent la voie aux Wailers, dont le microsillon Catch a Fire (1972) inaugure la carrière internationale du chanteur Bob Marley (1945-1981) - la première « superstar » pop que le Tiers-Monde ait enfantée. Sa célèbre chanson « Jah Music » connaît une grande popularité et exerce une influence inestimable dans le monde entier (il y défend la culture africaine - dépossédée, voire déshonorée - et les principes politiques et théologiques de sa religion rasta).

Les pionniers du reggae au Canada

Le Canada représente pour le reggae une terre d'accueil et d'acculturation peu différente du Royaume-Uni ou des États-Unis - où les Jamaïcains s'installent à la fin des années 1950 et au début de la décennie suivante. Ils apportent avec eux leur musique, d'abord par simple goût, puis pour en assurer la promotion et s'enregistrer eux-mêmes, entrant ainsi en compétition avec les artistes de leur pays d'origine - où ils finiront par devenir populaires. Parmi les pionniers torontois de ces années 1960 se trouvent des groupes ska et des musiciens de « rock steady » (les Rivals, les Sheiks, les Cougars, les Cavaliers), qui se mesurent aux Jamaïcains en tournée comme Byron Lee and the Dragonaires et d'autres groupes invités. Toronto, qui deviendra la capitale canadienne du reggae et l'un de ses foyers nord-américains, compte alors des salles réputées, telles le WIF (West Indian Federation) Club, le Club Jamaica, le Tiger's Den et le Blue Angel. Jackie Mittoo est le premier artiste reggae à enregistrer au Canada, suivi de Stranger Cole, Tony Eden, Audley Williams, les Webber Sisters, Leroy Brown et Joe Issacs.

En 1976 paraît le premier des deux disques qu'Ishan People, de Toronto, gravé chez GRT. Mais les 15 années suivantes voient peu d'artistes reggae enregistrer pour les grandes compagnies de disques canadiennes, excepté Messenjah, Sattalites et Leroy Sibbles. Chanteur de rock steady en Jamaïque (avec les Heptones, au milieu des années 1960), Sibbles s'installe à Toronto en 1973 et enregistre chez Micron, Boot, A & M (un album de reggae-rock, Evidence, avec la participation de Bruce Cockburn- dont la chanson « Wondering Where the Lions Are » est elle-même d'influence reggae) - et Attic. À la fin des années 1970, on réclame du reggae dans le monde entier, et davantage d'artistes sont enregistrés au Canada - entre autres Nana McLean, One Love (son guitariste est Tony Campbell), Ital Groove, Winston Hewitt et Earth, Roots and Water.

Scène canadienne du reggae

L'agitation politique et sociale intense qui secoue la Jamaïque de 1972 à 1982 entraîne l'exil volontaire d'un certain nombre de vedettes du moment ou en devenir. La scène canadienne y gagne en vitalité. Parmi ces artistes venus s'installer dans le sud de l'Ontario (en particulier à Toronto), on note le chanteur et auteur-compositeur Ernie Smith (dont la formation, Roots Revival, deviendra vers 1980 le groupe multiculturel Bloodfire), Carlene Davis, Ken Boothe, Willie Williams, Fabienne Miranda, Joe Cooper et le chanteur comique Lovindeer (qui écrit pour Ishan People). Le « roots rocker » Johnny Osbourne chante avec Ishan People sous le nom de Bumpy Jones avant de repartir en Jamaïque en 1980, le groupe s'étant dissous. Le producteur de disques Prince Jammy (Lloyd James), qui lance en 1985 le reggae « discothèque » (ou « DJ-style »), est encore relativement peu connu à Toronto dans les années 1970.

Durant les années 1980, le reggae prospère à Vancouver (Mango Dub, Chester Miller et Ras Lee), à Montréal (Kali & Dub) et à Toronto (R. Zee Jackson, Lazo, Noel Ellis, Truth & Rights, Mojah, Adrian Miller, 20th Century Rebels, Jimmy Reid, Nana McLean, Blessed, Sattalites et Snow). Messenjah, que l'on considère comme le premier groupe canadien de roots-reggae, se forme à Kitchener, Ont., en 1981. Tout comme Nana McLean dans les années 1990, Tanya Mullings est une femme artiste pionnière du reggae résidant à Brampton, Ont., qui remporte de multiples prix de musique reggae au Canada de 1991 à 1997. Sonia Collymore, qui débute sa carrière en tant que choriste pour Nana McLean, remporte également des prix Juno en 2003 et en 2005 dans la catégorie Meilleur enregistrement reggae de l'année.

Les grands artistes de la Jamaïque effectuent des tournées à Vancouver, à Calgary, à Toronto, à Ottawa et à Montréal. Le réseau de clubs qui se tisse à Toronto (le Soul Palace, la Karib Tavern, le Pirate's Cove, le BamBoo, le Silver Dollar et le Real Jerk Pit) permet à des groupes locaux de se produire. Bon nombre de ces artistes sont interviewés par le DJ d'Ottawa Junior Smith, qui remporte le Peter Tosh Memorial Award pour son émission radiophonique « Reggae in the Fields » en 2002.

Style et influence

Le reggae canadien se caractérise par le souci de la mélodie et par des textes relativement neutres - selon certains, le conservatisme et le calme social ambiants déteignent sur cette musique. Caractéristique encore est la multiplication des groupes multiculturels, à commencer par Chalawa (mené de 1977 à 1982 par le producteur John Forbes), Bloodfire (1980-1984), les Sattalites (formés en 1981 par Jo Jo Bennett - un joueur de flügelhorn - et le chanteur Fergus Hambleton), ainsi que Boncongonistas, One, Fujahtive, Revelation et Sunforce.

Au milieu des années 1980, plusieurs poètes noirs de Toronto participent à l'évolution internationale du reggae : ils lisent leurs textes au rythme de pistes instrumentales modifiées électroniquement et mixées (« dub poetry »), suivant ainsi l'exemple du Britannique Linton Kwesi Johnson. Parmi ces membres de l'élite de la communauté noire se trouvent Lillian Allen, Clifton Joseph et Devon Haughton. La forte influence du hip hop (ou rap) sur la musique noire amène les Torontois Carla Marshall, Devon Martin et Special Ice, entre autres, à pratiquer le style « raggamuffin » ou « ragga ». Au début des années 1990, le ska semble vouloir revenir en force, sous l'impulsion de jeunes musiciens blancs - par exemple, les Scatterbrains, à Ottawa, ou encore, à Toronto, Skaface et une formation éclectique, King Apparatus. Mais cela rappelle davantage le regain d'intérêt que connaît l'Angleterre vers 1980, que le ska jamaïcain des origines.

Deux autres musiciens, membres dans les années 1970 d'un groupe funk de Toronto, Crack of Dawn, évoluent avec aisance entre le reggae et le rhythm and blues : Carl Harvey (guitariste et producteur) effectue des tournées avec Jackie Mittoo et Toots Hibbert, et produit certains albums de Messenjah, du chanteur rhythm and blues Kim Richardson et d'un trio pop torontois, Sway (leur « Hands Up » est un succès en 1988); de son côté, le chanteur Glen Ricketts (alias Glen Ricks) enregistre des albums soul et reggae en Jamaïque, en Angleterre et au Canada.

Prix de reggae

Des distinctions viennent récompenser les musiciens de reggae du pays : les Canadian Reggae Music Awards (institué en 1985 par Winston Hewitt, à Toronto) et le prix Juno du meilleur enregistrement reggae-calypso de l'année - qui date aussi de 1985 et a été décerné à Lillian Allen (1986, 1989), à Leroy Sibbles (1987) et aux Sattalites (1990, 1996), à Snow (1994), à Carla Marshall (1995), à Nana McLean (1997), à Messenjah (1998), à Frankie Wilmot (1999), à Lazo (2000), à Lenn Hammond (2001), à Blessed (2002, 2006), à Sonia Collymore (2003, 2005) et à Leroy Brown (2004).

Discographie (sélection)

Errol Blackwood, Chant, Chant : (1987); Blade CCR-9240.

Blessed Love (African Women) : (2002); Spragga Roots Records.

- Reggae Time : (2006); Explorer Universal.

Leroy Brown, Rent A Tile : (2004); Dakarai.

Sonia Collymore, You Won't See Me Cry : (2003); Fiwi/XeS.

- WYSIWYG (What You See Is What You Get) : (2005); XES Music Nuff Entertainment/IndiePool.

Horace Faith, Fly High Anansi : (1981); Rio RIO-1014.

Ishan People, Roots : (1976); GRT 9230-1064.

- Ishan People : (1977); GRT 9230-1071.

R. Zee Jackson, Seat Up : (1980); Rio RIO-1006.

Lazo, Satisfaction Guaranteed : (1987); Spynn CCR-9999.

Nana McLean, Dream of Life : (1979); G Clef GCLP-101.

- Nana McLean : (1997); Penthouse.

Adrian Miller, Empty Promises : (1985); Bridge BR-1.

Ojiji [Rupert Harvey], The Shadow : (1979); Ultra URN-2-101.

One Love, One Love : (1981); Generation GEN-3016.

Ras Lee, Moonlight Lover : (1985); Reggae Vibes CCR-9016.

Sattalites, Sattalites : (1985); Axe AXS-525.

- Miracles : (1989); Risque Disque/WEA CD-56996.

- Now and Forever : (1996); Childsplay.

Leroy Sibbles, Now : (1979); Micron MICCAN-0031 et Generation GEN-3012.

- Evidence : (1982); A & M SP-9075.

- On Top : (1983); Micron MICCAN-0052.

Ernie Smith, To Behold Jah : (1979); Generation GEN-3011.

Snow, Informer : (1994); East/West/Warner.

- Two Hands Clapping : (2003); Virgin/EMI.

Truth & Rights, Metro's no 1 Problem : (1981); Rhythm Discs RD-500.